La tragédie du village de Yonamine
Depuis des siècles, les royaumes d’Ouran et d’Estoubine sont en guerre, une guerre éternelle entre ces deux royaumes humains.
À l’est de la cité fortifiée de Regna se trouve la ligne de front, les batailles font rage. Cependant, une escouade est mise à l’écart pour insubordination.
« Caporal, le Lieutenant Olivier vous demande. », dit l’un de ses soldats.
« Enfin, nous nous battrons peut-être ! », s’exclame-t-il.
Il sort de sa tente et marche vers celle du lieutenant.
Il entre dans la tente.
« Vous m’avez demandé mon lieutenant. », dit-il.
« Oui, Caporal Éric. Ordre de mission. Retourner à Regna. Le Colonel Rolan vous en dira bien plus. Prenez votre escouade avec vous. »
« À vos ordres ! Mon lieutenant ! »
Il sort avec un sourire aux lèvres. Il se demande quelle mission son escouade aura.
Avec son escouade, le Caporal Éric arrive à la cité fortifiée de Regna. La cité a été récemment conquise par l’armée d’Ouran. Mais les attaques de gobelins venant de la forêt des Landes posent des problèmes. Ils entrent et le caporal se dirige vers les quartiers du Colonel Rolan.
Il frappe à la porte et attend.
« Entrez ! », dit une voix venant de derrière la porte.
Il entre, ferme la porte et salue le Colonel Rolan.
« Caporal Éric, à vos ordres, mon colonel. »
Le colonel le regarde et fronce les sourcils.
« Ah oui, c’est donc vous. Je vais faire simple, votre escouade va traverser la forêt des Landes et éliminer toute menace pour que nous puissions prendre l’armée ennemie à revers. J’espère que vous serez utile cette fois-ci. »
« Mais — »
« Essayez-vous de désobéir ? »
« Non, mon colonel. »
« Bien, vous partez immédiatement. Rompez. »
Le caporal grince des dents. Il ne pensait pas avoir une mission suicidaire. Il sort et se prépare mentalement à faire face à son escouade.
Dans une taverne, il retrouve son escouade en train de festoyer.
« Oh ! Notre caporal est de retour ! »
« Alors, comment devons-nous les massacrer ? »
Mais en voyant le visage sombre de leur caporal, ils redoutent le pire.
« Notre mission consiste à traverser la forêt maudite. »
À ses mots, le silence se fait dans la taverne.
« Mais — »
« Ce sont nos ordres, nous partons immédiatement ! Préparez-vous ! Préparez-vous bien ! Je vous attends à la porte sud ! »
Et le caporal quitte la taverne.
Le caporal attend ses hommes à la porte sud, les portes ont été ouvertes pour lui et son escouade, il sait très bien que le colonel attend une nouvelle comme quoi ils sont vraiment partis.
« Mon caporal, devons-nous vraiment y aller ? »
Il tourne la tête vers le soldat, il voit que les premiers soldats sont là.
« Nous n’avons pas le choix. Nous devons y aller ou alors le bûcher nous attend. »
Il regarde de nouveau au loin vers le sud, là où se trouve la forêt des Landes. Il voit des cadavres, majoritairement ceux de gobelins.
« Mon caporal ! Nous sommes prêts ! »
« Alors, en marche ! »
Ils quittent la cité et les portes se ferment derrière eux. Ils sont tous nerveux.
Quelques minutes plus tard, ils arrivent à un pont en pierre, il a l’air d’être ancien. Des petites statues de renard sont posées dessus, certaines n’ont pas résisté au temps.
« Mon caporal, vous êtes sûr. Le pont risque de céder sous nos pieds… »
« Vous préférez sauter par-dessus. »
Un soldat s’avance et regarde vers le bas dans le ravin. Il voit la rivière Nison, il tourne la tête vers l’est, où elle naît, puis vers l’ouest, où elle s’écoule.
« Avec ce courant, la mort nous attend à coup sûr. Et je ne vois que ce pont pour nous permettre d’aller de l’autre côté. »
« Sortez vos armes, nous allons entrer dans cette forêt maudite. »
Le caporal sort son épée et commence à marcher sur le pont, il n’est pas rassuré par sa solidité ni par la proximité de la forêt des Landes. L’escouade s’avance doucement et entre dans la forêt.
L’escouade avance doucement dans la forêt des Landes. Un éclaireur lève la main pour les alerter.
« Un groupe de gobelins s’approche de nous. », murmure-t-il.
« En formation, les mages et éclaireurs au milieu, le reste autour. Et pas de magie de feu. », murmure le caporal.
Ils se mettent rapidement en formation avant que les gobelins ne leur sautent dessus. Ceux avec des boucliers les repoussent tandis que les mages chantent leur incantation. En peu de temps, la menace est neutralisée.
« Au rapport ! », dit le caporal.
« Aucun blessé, mon caporal ! »
« Nous reprenons la marche ! »
Les heures passent, ils ont rencontré d’autres gobelins depuis.
« Halte ! » s’exclame le caporal.
Il regarde derrière lui. Il voit que son escouade est à bout de souffle. Comme il le suspectait, la forêt des Landes est dangereuse.
« Je n’avais pas prévu de passer la nuit ici. Que des éclaireurs vérifient les environs. »
Et ils se préparent pour la nuit.
Plus loin, vers le centre de la forêt existe un village du peuple des renards, le village de Yonamine. La nuit est déjà tombée, les préparatifs pour la fête des moissons sont terminés.
« Une nuit calme, de plus, la lumière de la lune nous permet de bien voir les environs. »
« Tu as raison, les gobelins semblent plus actifs. Cependant, ils ne nous attaquent pas. »
Non loin d’eux, un éclaireur découvre le village, il reste dans l’ombre des arbres, essayant de faire le moins de bruit possible. Il contourne le village pour avoir le plus d’informations avant de repartir.
Quelques minutes plus tard, de retour auprès de l’escouade, il se met à genoux devant le caporal.
« Mon caporal, je crois que nous avons trouvé un village reclus des renards. »
« Que dis-tu ? Des demi-humains se cachent ici. »
« J’ai aussi vu une statue et elle ne ressemble pas du tout aux déesses que je connais. »
« Alors, ce sont des hérétiques des sanctuaires maudits. Le roi nous a ordonné d’attaquer le royaume ennemi, il nous a aussi dit d’éliminer toute menace ! Si nous parvenons à éliminer cette menace, je suis sûr que nous serons reçus comme des héros ! »
Le caporal regarde chacun de ses soldats, ils le savent tous, c’est une chance de revenir chez eux en vie.
« Maintenant, reposez-vous. Demain, nous attaquerons ce village. »
Avec ses mots, chacun d’entre eux se prépare pour la nuit.
Le lendemain, les villageois commencent la fête des moissons, la musique se fait entendre dans la forêt. Plusieurs d’entre eux dansent sur la place où la statue de la déesse des renards se trouve. Le peuple des renards ressemble aux humains, leur différence se résume à leurs oreilles de renard qui perchent sur le sommet de leur crâne et une ou plusieurs queues de renard.
De leur côté, l’escouade avance doucement, ils peuvent entendre la musique, le caporal sourit.
« Ne faites pas de bruit. Nous allons les surprendre. Faites tous attention aux renards avec plus d’une queue, ils sont dangereux. »
Arrivant aux abords, ils suivent l’éclaireur qui indique l’entrée, le bruit à l’intérieur du village leur permet d’approcher sans être repérés. Ils voient deux gardes, deux flèches partent et leur ouvrent le chemin vers l’intérieur du village. Quelques soldats s’empressent de défaire les nœuds retenant les remparts en bois pour qu’ils s’effondrent, quand la première touche le sol, le caporal lance l’assaut.
Parmi les villageois se trouve Reiko, une jeune renarde aux longs cheveux blonds, elle discute avec ses amies.
« Reiko, l’as-tu faite toi-même ? »
« Oui, j’ai demandé de l’aide à Mère. N’est-ce pas joli ? »
« Tellement joli ! », dit une autre renarde.
Reiko est en train de montrer une écharpe faite main. Elle sourit. Quand une flèche enflammée transperce l’écharpe, la plantant dans le sol. Ses amies et elle sont surprises, le sourire de Reiko disparaît, elle regarde autour d’elle.
Et en peu de temps, des flèches enflammées jaillissent sur les diverses maisons en bois, les premiers gardes s’équipent et aident les villageois à se mettre à l’abri, puis viennent d’autres victimes.
Le caporal en profite pour monter dans l’un des postes de garde du village pour admirer le combat et surveiller ses soldats. L’un d’entre eux lui informe de la progression, il le sait, ils ne pourront pas rester éternellement. D’autres invités pourraient arriver.
« Alors ? Ils résistent. »
« Ils sembleraient qu’ils soient complètement désordonnés. »
« Parfait ! Enflammez-moi ce village ! »
« À vos ordres, mon caporal ! »
Le soldat repart tandis qu’une flèche arrive sur le caporal qui la bloque avec son épée, il regarde où elle a été tirée pour voir un renard avec un arc.
Cependant, un soldat tranche le renard qui a tiré la flèche.
« Saleté d’hérétique. »
« Non ! Père ! », s’exclame un renardeau.
Le soldat tourne sa tête vers elle quand une renarde essaye de le retenir.
« Fuis, Yui ! », s’écrie-t-elle.
Le renardeau regarde autour d’elle avant de faire face à un autre soldat. La mère regarde, impuissante, son enfant se fait transpercer par la lame du soldat.
« Allez ! Viens là ! »
La renarde est tirée par les cheveux.
Étant séparée de ses amies, Reiko essaye tant bien que mal de se mettre à l’abri. Mais un des soldats ennemis apparaît devant elle, il est prêt à frapper quand son frère se met en travers du coup et le bloque avec sa propre épée.
« Reiko, mets-toi à l’abri. »
« Non… Que… », dit-elle d’un ton paniqué.
« Vite, je ne pourrais pas tenir longtemps. »
« Mort à toi, hérétique. », lui lance le soldat.
Seika essaye de repousser l’attaque, mais il n’a pas assez d’expérience pour venir à bout d’un soldat entraîné. Ses oreilles de renard se lèvent et il peut voir un autre soldat qui arrive vers eux, il regarde derrière lui, sa sœur est toujours là. Tellement effrayé qu’elle ne peut pas bouger et le coup fend son épée avant de l’entailler au niveau du torse.
Malgré l’impact, il refuse de céder, il ne veut pas abandonner, mais il ne voit aucun moyen de survivre quand un son retentit, les soldats s’arrêtent. Ses oreilles se lèvent encore une fois quand un second son retentit, les soldats se retirent, mais chacun d’eux arbore un sourire satisfaisant.
Le caporal descend de la tour de garde et marche vers l’entrée du village, il rejoint ainsi l’escouade.
« Au rapport ! », ordonne-t-il.
« Des blessés, mais aucun mort. Et nous avons capturé des hérétiques, mon caporal ! »
« Bien, rentrons. Avant que les invités n’arrivent. »
Marchant au travers de la forêt, ils s’éloignent du village. Le caporal s’approche du soldat qui a servi d’éclaireur.
« Tu as fait un excellent travail. Il fallait du courage pour s’aventurer seul près de ce village. Et ta vaillance au combat m’a impressionné, j’ai beaucoup aimé quand tu as brisé en deux l’épée de cet hérétique avant de le trancher en face de sa bien-aimée. »
Il sourit.
« Comment te nommes-tu ? »
« Alexandre, mon caporal. »
« Je parlerais de toi à notre roi ! Sois-en sûr ! »
L’escouade continue sa marche pour quitter au plus vite la forêt des Landes. Le caporal regarde derrière lui. Il voit les prisonniers et ne peut résister à sourire. Pour eux, le voyage du retour sera bien plus facile que l’aller.
La fête des moissons se termine avec les pleurs, Reiko regarde doucement autour d’elle, elle a le souffle coupé, elle voit des personnes allongées sur le sol, elle a du mal à comprendre la situation. Tout s’est passé si vite et ses oreilles se lèvent, elle fixe deux cadavres. Les battements de son cœur accélèrent, elle y reconnaît les visages de ses parents.
Seika s’assure que le dernier soldat a disparu de son champ de vision. Essoufflé et au bord de l’évanouissement, il pose son regard sur sa sœur. Son attention se porte alors dans la même direction, et il comprend le problème. Sans hésiter, il se met à genoux et l’enlace dans ses bras.
« Ne t’inquiète pas, je suis là… »
« Mais… ils… Non… »
« Ne t’inquiète pas… sœurette. »
Seika fait en sorte de tourner le visage de sa sœur pour qu’elle ne regarde que lui. Il attend que tout se termine. Cependant, les yeux étincelants de Reiko se vident et, peu à peu, la lueur de vie dans ses yeux disparaît, ne laissant que le vide.
Il ne faut pas longtemps, pour que l’escouade arrive aux portes sud de la cité fortifiée de Regna.
« Pourquoi êtes-vous revenu si tôt ? », dit un soldat en haut de la muraille.
« Car nous avons des hérétiques avec nous, des prisonniers de guerre ! », s’exclame le caporal.
Ses soldats expriment également leur orgueil.
« Ouvrez les portes ! », ordonne le soldat.
Les portes s’ouvrent et l’escouade entre.
Quelques instants plus tard, le caporal entre dans le bureau du Colonel Rolan.
« Vous ! Ici... », commence le colonel.
« Mon colonel, nous sommes entrés dans la forêt maudite et nous sommes tombés sur des hérétiques ! »
« Des hérétiques ? »
« Oui ! Un village de renards ! »
« Je vois, vous avez bien fait. Reposez-vous et nous allons débattre sur le résultat de votre mission. »
« À vos ordres, mon colonel ! »
Le caporal sort au plus vite du bureau avec un sourire aux lèvres.
Quelque part dans la cité fortifiée de Regna, après une séance de vente d’esclaves, un esclavagiste est en train de faire les comptes.
« Comment te nommes-tu ? »
« Haruka »
« D’où viens-tu ? »
« Du village de Yonamine. »
« Où est cet endroit ? »
« La forêt des Landes. »
« Ah ! Vous êtes ceux qui ont été faits prisonniers par ces soldats... »
Haruka a le regard vide, elle a encore les images de la mort de son amoureux et celui de leur enfant.
« Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas comme les autres. Si vous travaillez bien, vous serez nourris, soignés et logés. Tout ce que je vous demanderais de faire sera des tâches que vous accepteriez de faire. »
Cependant, aucun des nouveaux esclaves ne le croit.
Des années sont passées depuis cette tragédie, le village de Yonamine a su se reconstruire. La place du village a été refaite, la statue de la déesse des renards y réside toujours, mais maintenant, un banc de fleurs l’accompagne afin d’apaiser les âmes des défunts. La flamme qui a failli s’éteindre ce jour-là brûle encore, mais vacille de nouveau, mettant en danger le village de Yonamine.