Nouvelle Aube

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Summary

Une histoire de jeunes punks ruraux au fil des années 80...

Status
Complete
Chapters
7
Rating
5.0 1 review
Age Rating
16+

Chapitre 1 La "Chât'", le temps de la boite


Nouvelle Aube

Luc Vendrennes

« Toute ressemblance avec des personnages et des faits existants ou ayant existés, serait purement fortuite »


« La Chât″ »


« En te souvenant constamment de Moi avec une dévotion sans réserve, tu pourras par ma Grâce, franchir tous les obstacles. Mais si sous l’emprise du faux égo, tu négliges Mes instructions, alors tu seras perdu. » Verset 58, La Bhagavad-Gîtâ


Hervé marchait devant lui, sans réfléchir. Il voyait défiler le goudron de la route qui s’échappait de sa vue comme un paysage derrière les vitres d’un train. Ce coup-ci, il savait qu’il ne reviendrait plus. Il s’était battu avec son père et les mots avaient été trop violents pour qu’il fasse demi-tour. Sa mère pleurait. Il avait laissé là ce tableau sans même chercher à y changer quoi que ce soit. Cette route de campagne n’en finissait plus de lui faire mal au jambe, et de toute façon, son seul but maintenant était d’échapper à toutes ces idées qui l’attaquaient dans sa tête. Les mots durs de son père lui martelaient l’inconscient comme un marteau sur une enclume. Il marchait, et le choc de ses docs sur le goudron de la route le libérait un peu de cette souffrance à chaque pas. Le sac qu’il avait eu le temps d’emporter contenait le temps de voir venir quelques jours. C’était le sac qu’il emmenait quand il allait à l’internat à Fontenay pour la semaine. Plus que quelques kilomètres avant d’atteindre la Châtelaine-en-Lay, où il pourrait se terrer dans une cave qu’il avait aménagé pour se retrouver seul. La cave de cette cité de campagne tout droit sorti d’un documentaire sur l’URSS des années quatre-vingt, lui donnait l’impression qu’il serait à l’abri quelques temps de cette situation sans issue dans laquelle il évoluait. Il ne savait plus si c’était le passage obligé de l’adolescence comme il l’avait lu, comme le propageaient tous les films qu’il avait vu à la télé depuis l’enfance. De toute façon, il ne regardait plus la télé, la seule chose qui comptait désormais pour lui c’était la musique. Cette passion avait été un des motifs de conflit avec son père qui lui avait dit qu’il le regretterait un jour...

Regretter quoi … ? s’était demandé Hervé.

En cette année 1989, les jeunes comme lui rejetaient la musique du Top 50. Ils étaient mal vus de la totalité des autres adolescents dans ces petits bourgs de campagne, où ils étaient devenus lui et la bande avec qui il traînait, de véritables parias. Il ne pouvait pas aller dans un bal ou une boîte de nuit sans qu’ils finissent pourchasser par d’autres jeunes plus nombreux, et sûrs d’avoir l’aval de la société, et des videurs en place. Comme ils n’avaient pas de voiture, la plupart du temps ils se déplaçaient en stop. Même pour aller acheter un disque, il fallait faire une vingtaine de kilomètres, avec des interludes à pieds sur ces routes de campagnes sinueuses, imprégnant cette région, dont Hervé se demandait chaque jour s’il n’y avait pas eu une erreur de casting pour son cas personnel. Il ne se sentait aucune affinité avec les gens qui vivaient dans cette contrée où il était pourtant né. La musique qu’il écoutait, lui permettait de s’enfuir de toute cette bêtise crasse qu’il sentait autour de lui. C’était un moyen peut-être négatif d’affirmer sa différence positive avec tous ces êtres sans âme dont il recevait les pensées et le mépris chaque jour. Ses déplacements en Stop le faisait passer pour un original, et il servait de bouc émissaire psychique pour toutes cette communauté abreuvée à la musique commerciale et au journal de vingt heures. Lui, il avait toujours lu, et même si la culture était quasi inexistante dans ce coin reculé des campagnes, il tentait de survivre en écoutant « France culture » et certaines émissions qui parlaient d’écrivains dont la vie semée d’embûches lui remontait le moral. Il avait écouté une émission sur Francis Carco et Blaise Cendrars sur le poste radio dans la cave où il s’était réfugié, ce qui le faisait passer pour un être particulier même auprès de ses amis. Heureusement, il y avait le Bureau de Tabac et Unico avec ses rayons livre de poche ; il avait ainsi pu lire une partie des classiques de Balzac à Proust, un livre d’Audiard sur la seconde guerre mondiale, où l’auteur décrivait une version personnelle de la libération de Paris. Depuis, Hervé se demandait si les profs d’Histoire qu’il avait eu au Lycée ne l’avait pas un peu roulé dans la farine. Bien sûr comme il ne pouvait acheter ses livres, il les emportait discrètement dans son sac. Au Bureau de tabac, qu’un jeune puisse voler des livres était inenvisageable dans ce paysage mental rural. Il avait lu les frère Karamazov pendant plusieurs jours, replié tel un ermite, en bas des escaliers de l’immeuble où il se réfugiait entre deux incursions dans le centre ville. Au pieds du bâtiment, les gens passaient et ne se posaient pas trop de question sur cet étrange adolescent dégingandé assis sur les escaliers avec une coupe de cheveux bizarre. Le magnétophone que sa tante lui avait donné, enchaînait des morceaux de Rock français, au gré de la bande de lecture qui parfois s ‘évadait de la cassette pour s’enrouler sur les éléments de l’appareil, comme si elle aussi voulait s’échapper de cette prison. La musique rythmait son quotidien et sa solitude, comme le son d’un tambour pour un galérien. Cette année avait été déterminante dans sa mise à l’écart finale de ce système dont il se sentait définitivement étranger. Il avait raté son bac et sa mère l’avait inscrit au chômage, Il avait rempli avec elle un papier auquel il ne comprenait rien sauf que désormais il avait l’autorisation de travailler. Il avait senti qu’il était passé dans un autre monde. Celui d’un terrain vague sans horizon. De toute façon, le système scolaire n’était pas fait pour lui. Il s’ y sentait mal à l’aise, avec tous les élèves roublards de ce lycée, qui le regardaient comme un déclassé « paysan ! » comme ils l’appelaient entre eux, du haut des avantages culturels que leur offraient cette sous préfecture « progressiste ». Hervé devait faire preuve d’originalité, même dans l’habillement, pour pallier au peu d’argent de poche que ses parents lui donnaient. Au début, il avait trouvé des chaussures montantes qui ressemblait à un mélange de docs et de rangers à UNICO dans le bourg. Ce qui avait eu pour conséquence les moqueries immédiates de certains élèves du lycée, dont les parents au idées de « gôche », leur offraient les moyens nécessaires pour qu’ils soient intégrés dans la mode musicale du moment; bombers, docs, creepers...Le pack par adolescent se chiffrant en moyenne à la moitié d’un SMIC. De toute façon, Hervé s’en fichait. Il avait essuyé les regards ironiques et les humiliations de ces gosses de boomers qui se pensaient comme les hommes nouveaux de cette société d’abondance, sûrs d’être du bon côté de la barrière avec leurs idées déracinées.. Ses amis à lui dans son village étaient d’un tout autre acabit, ils n’avaient pas ce mépris inné et cette assurance orgueilleuse d’être des élus d’un système qui les avait enfanté. Ils savaient tous intuitivement dans ces campagnes reculées que pour eux l’avenir se présenterait sans piston. Ils étaient les futurs déclassés du système. La musique qu’ils écoutaient en buvant des bières le week-end ou même la semaine sur les gradins d’un terrain de foot, vide la nuit, les laissait dans un spleen d’où ils ne pourraient s’échapper qu’individuellement. L’apparence de la solidarité n’était qu’un vain mot quand les dés étaient pipés au départ. Il avait quand même réussi à se faire payer par sa tante, une paire de docs montantes noires, commandée sur un catalogue de la Redoute. La première fois qu’il les avait porté avait été un grand moment pour lui. Il s’était senti comme protégé, et nouvellement enraciné au sol dans ces chaussures brillantes. Avec sa veste en cuir noir découpée dans une vieille veste de son père et ses jeans délavés, le stop avait tout de suite fonctionné ce jour-là, un conducteur l’ayant pris pour un pompier au bord de la route. Ce qui lui avait mis la puce à l’oreille d’arrêter de remonter ses bas de pantalon sur les chaussures montantes, afin d’échapper au ridicule. Au lycée, il avait rencontré un jeune de la Châtelaine-en-Lay. Comme lui, il semblait en dehors des événements de sa vie. On le surnommait Crawl. Il était entouré d’une classe de harpies dans un CAP d’employé de bureau dont les contours s’ éternisaient sur trois ans. Crawl avait déjà redoublé, et paraissait survivre dans cet univers de filles agressives et superficiels, jouissant du pouvoir du nombre sur cet adolescent boutonneux et peu sûr de lui. Une des meneuses de ce groupe, rousse et regard de salope, avait décidé de se servir de lui comme éternel bouc émissaire. Hervé avait dû intervenir pour réguler la situation en mettant la pression sur la furie. Cette dernière s’était vengée en appelant à la rescousse son copain qui n’était autre que le frère d’un caïd maghrébin de la ville. Hervé fut prévenu que le caïd en question allait l’attendre à la sortie du lycée pour le frapper. Il ne dut son salut qu'à l’intervention d’un autre élève de sa classe, avec qui il s’était lié d’amitié, e qui connaissait le frère du caïd en question. Il intervint pour lui sauver la peau. Hervé n’avait aucune relation dans cette ville. Il se dit qu’il l’avait échappé belle, et que désormais, par la force de cette tyrannie du politiquement correct, il devrait être plus discret quand il écrirait « Le Pen vaincra » sur le tableau de la salle de cours, par provocation, afin de faire réagir les filles de sa classe acquises pour certaines corps et âmes aux idées en vogues de l’époque. Ces graffitis sur l’OAS, piochés dans ses lectures, qu’il inscrivait avec détermination et défoulement dans le bois des tables lui ouvraient une fenêtre de respiration dans cet univers morne et uniformisé. Les sonneries répétitives et les récréations où déjà les élèves de BEP ne se mélangeaient pas avec « l ‘élite » de l’enseignement général, avaient pourtant un côté rassurant. Hervé se doutait qu’à l’extérieur la vie était encore plus vide et stéréotypée.

A UNICO, et au Bureau de Tabac, qui étaient devenus son centre socio-culturel personnel, il avait subtilisé des romans de Paul Bonnecarrère et de Georges Blond sur la guerre d’Algérie et sur celle d’Indochine. C’est là qu’il avait puisé cette admiration pour ces hommes issus de la Légion qui avaient donné leur vie et créés des liens de camaraderie éternels dans leurs épreuves. Hervé se disait qu’ils étaient un peu comme lui aujourd’hui, des parias intégrés, qui se sentiraient toujours en dehors de la vie qu’on leur proposait. Peut-être était-il associable, comme dans la chanson de Trust ? Pour lui c’était plutôt une vertu. Tous ces profs qu’il côtoyait au lycée leur inculquaient une pensée qui ressemblait au programme électoral des partis de gauche au pouvoir . Il ne comprenait pas pourquoi, il se sentait coupable de penser autrement. Il avait lu l’écrivain Céline, et il sentait confusément que quelque chose le rapprochait de ce personnage, au-delà de ce qui avait été récupéré par les profs, quand il leur faisait étudier le « Voyage au bout de la nuit » comme une critique de l’ancien monde colonial. D’ailleurs, Hervé s’était demandé pendant des années comment Céline avait-il pu collaborer ? Ce dilemne l’obsédait bien souvent, tenaillé entre les pensées dominantes qui imbibaient tout le lycée et son intuition profonde.




Brex s’était glissé par dessus le mur qui offrait une ouverture vers l’intérieur de l’entrepôt de la piscine. La pénombre de la nuit laissait passer assez de lumière pour éclairer sa progression le long du mur qui donnait sur la salle où étaient entreposées les boissons et les aliments destinés aux événements festifs municipaux. Hervé, à l’extérieur surveillait les allées venus autour du bâtiment à cette heure tardive. La nuit dans cette petite ville rurale était pour eux, une vaste cour de récréation géante, ponctuée par les morceaux de Komintern Sect qui accompagnaient ces échappées nocturnes.

« Qu’est ce que tu fous ? » chuchotait Hervé,

j’arrive pas à descendre, répondit Brex


Magnes toi


ça y est, j’ai trouvé une étagère


Brex était toujours le seul à pouvoir passer par cet interstice, au vue de sa taille et de son poids qui lui facilitait l’entrée dans tous les passages escarpés. Hervé se saisit des bouteilles et des victuailles qui tombèrent dans ses mains comme des nouveaux nés dans les bras de leur mère. Ils allaient pouvoir meubler cette nuit qui semblait vouloir les accompagner dans leur déambulation. Il engouffra tout le butin dans un sac en toile. La dernière bouteille fut immédiatement suivie par Brex plus habile qu’un jeune chimpanzé. Il parvint à s’agripper d’une main au mur pour descendre. Il passa une caisse pleine de billets et de pièces de son autre main en direction d’ Hervé, qui reçut le magot avec une certaine appréhension. « qu’est ce que c’est ce truc ? » s’exclama t-il.

c’est la caisse de la piscine, j’ai pas pu l’ouvrir ...


fallait la laisser, on pourra plus y retourner, y vont s’apercevoir qu’on est venu ...


Ils avaient l’habitude dans ces nuits où l’ennui rivalisait avec l’absence d’avenir, d’entrer dans cet entrepôt de la piscine municipale pour y subtiliser ce dont ils avaient besoin pour égayer leur nuit d’errance, à travers les rues désertes de la ville. Mais avec la caisse, Hervé prit conscience qu’ils avaient franchi un nouveau pas dans l’illégalité. Soudain, un bruit de moteur les fit sursauter. Une voiture s’était immobilisée juste devant le portail en fer de la piscine. Deux hommes en étaient sortis ; l’un d’eux, plus petit que l’autre était trapu, arborant une cicatrice sur le visage qui lui donnait un air surprenant au vue des normes faciales qui avaient cours dans la région. L’autre homme plus grand, chauve était connu des deux jeunes, il s’agissait du Père Schmit comme l’appelait Brex qui avait l’habitude de plaire fortement à sa fille. L’homme avait loué avec sa femme une maison de centre bourg à l’aspect délabré, l’intérieur pouvait faire penser à une grange tellement les tapisseries étaient usées et les fenêtre dataient des années soixante. Il avait été parait-il proxénète à Paris, et sa femme avait « travaillé » pour lui. Ils ne s’en cachaient pas et ses amitiés avec des personnages patibulaires qui passaient quelques jours chez lui en provenance de Paris renforçait cette réputation qui le faisait craindre dans la ville. Hervé se méfiait de ce personnage, tout en captant chez lui, un vivier d’histoires et de matériau dont il ignorait l’utilité qu’il pourrait bien en faire. Brex quant à lui, tel un jeune chien fou, s’amusait de cette connaissance exotique, tant qu’il pouvait se sentir intégrer à un groupe, et finalement accepter comme le bout en train dont il perfectionnait chaque jour l’apparence. Les deux hommes s’avancèrent lentement dans la direction où était caché Hervé, juste derrière un buisson qui bordait la terrasse donnant sur les bassins. Brex de son côté, alerté par le moteur de la voiture qui se gara à quelques mètres du mur où il était juché, s’immobilisa, tous les sens en éveil. Son côté artiste, l’incitait à tout observer comme à travers un scanner. Les dessins qu’il créait quand il ne traînait pas avec Hervé, avait approfondi chez lui ce sens des formes et de leur intériorité. Il sentit instantanément qu’il connaissait un des hommes. Hervé n’eut d’autre choix que de sortir de l’arrière du buisson comme un marionnettiste maladroit surpris par ses spectateurs.

« Qu’est ce que vous foutez là ? » interpella le Père Schmit, suivi de près par l’autre à la balafre inquiétante, prêt à en découdre, et déjà en position de garde.

Hervé hésita entre prendre la fuite, mais stoppa net cette idée en distinguant dans la pénombre la silhouette de Brex qui éclata d’un de ses fameux rire sans joie. Il avait reconnu l’absence de danger de la situation, et s ’amusait de la peur soudaine qu’avait provoqué chez son camarade, l’arrivée de ces deux curieux personnages.

« On se baladait, vous vous voulez nous aider à emporter la caisse ? » dit- il à l’intention des deux hommes, ponctuant sa phrase par un nouveau rire désabusé.

Hervé semblait moins enthousiaste, et se méfiait naturellement, surtout face au visage fermé et impassible de l’autre homme plus petit. Ce dernier fidèle à l’interprétation qu’il avait ressenti au sujet de ses intentions, l’interpella ; « Tu te caches derrière un buisson pendant que ton copain se tape le sale boulot ! » Le jeune se dit que vu sous cette angle le type devait lui en vouloir, ou sa tête ne lui revenait pas. Le Père Schmit qui connaissait Hervé de vue, eut un mouvement d’apaisement vers son collègue

« Laisses c’est des jeunes du coin !... »

- tu les connais ? répondit l’autre, comme apaisé dans son besoin de s’en prendre à quelqu’un. La stature d’Hervé plus grand que lui et son visage dégageant un charme fluide ne l’avait sans doute pas aidé. Le petit homme cherchait à lui faire payer quelque chose, entre deux pas incertains qui renforçaient l’idée que les deux hommes avaient bus.

Brex dévala le reste du mur extérieur en une fraction de seconde et se planta face aux deux hommes tel un ange conciliateur descendu du ciel.

« Il est trop grand pour rentrer la dedans, y’ a que moi à la Châtelaine-en-Lay qui arrive à escalader ce mur ! », désignant l’interstice noyé dans la pénombre sous les poutres du toit.

Hervé se sentit comme rassuré par cette version salvatrice, et les deux jeunes formèrent soudain un contre pouvoir spontané face aux deux caïds, qui parut apaiser l’ardeur agressive du plus petit. Le père Schmit sourit de la situation, en voyant les bouteilles qui dépassaient du sac qu’Hervé tenait à la main. Il semblait soudainement trouver ces deux jeunes sympathiques. Derrière la grille, Brex et Hervé découvrirent une mercedes qui tranchait avec l’habitation qu’avait loué le père Schmit dans le centre ville. A cette heure de la nuit, et comme tous les autres jours, le paysage ne semblait offrir aucune dynamique. La rencontre avec cette mercedes et ces deux créatures de la nuit, semblait sortir droit d’un roman de Francis Carco, qu’Hervé avait lu quelques semaines avant pour s’échapper de la solitude dans la cave où il avait élu domicile. Cette rencontre offrait soudain aux jeunes une opportunité, afin de réveiller un peu d’action et d’aventures dans ce morne paysage. Il s’entassèrent tous les deux sur la plage arrière du véhicule, le silence de la nuit maladroitement troué par les rires intempestifs et rythmés de Brex, qui semblait vouloir imprégné le groupe de sa présence. Hervé tout en souriant aux blagues de son compère, contrairement à lui, avait un instinct d’observation et de prudence plus développé. Il ne cessait d’observer du coin de l’oeil l’homme qui s’en était pris à lui. Des verres furent sorti de l’intérieur de la boite à gants par le père Schmit. Brex avait fini par ouvrir une bouteille de blanc sorti de la cave de la piscine. La caisse qu’il n’avait pu ouvrir et qu’il avait dû emporter en entier trônait sur le siège arrière entre les deux jeunes.

« On a fait le « casse » du siècle, demain y aura le portrait d’Hervé dans Ouest France ! » hurla Brex, s’esclaffant de nouveau sur sa blague pesante.

La situation avait l’air d’amuser le père Schmit qui souriait avec un air paternel devant le spectacle de cette génération débraillée. L’accoutrement de ces deux jeunes avec leur gros brodequins militaires et ces coupes de cheveux rasés derrière laissant bondir à l’avant du crâne, une banane de cheveux proéminantes, lui donnait l’impression d’avoir embarqué un mix de zazou des années cinquante avec des rescapés de la guerre d’Algérie. Lui aussi on lui avait mis des brodequins militaires dans les pieds dans sa jeunesse, mais malheureusement ça n’avait pas été pour l’esthétique. Il avait passé son service militaire en Algérie, et avait laissé quelques uns de ces camarades dans ce bourbier colonial. Lui et Alain qui l’accompagnait s’étaient connus à son retour, quand il habitait en haut de Belleville. A l’époque, eux aussi avait une banane, mais un peu différente. C’est ce qui lui avait rendu sympathique ces deux jeunes, surtout le plus petit qui riait tout le temps avec son pantalon retroussé en haut de ses ranjos. Il lui rappelait son meilleur ami au régiment qu’il avait vu tomber près de lui après une attaque des fellaghas, où ils étaient basés dans les Aurès. Il préférait ne plus penser à cette époque, et plutôt de dire qu’il avait fait la guerre, il évitait le sujet en parlant de son service militaire en Algérie. Ainsi, personne ne posait de question. Il s’abstenait de livrer des détails qui faisaient ressurgir un passé douloureux. Brex qui ne sortait jamais sans un crayon et une feuille de dessin qu’il pliait en quatre dans la fausse poche de sa veste en cuir marron coupée au ciseau sur le même modèle que celle d’Hervé, se mit à griffonner avec dextérité malgré les effets de l’alcool qu’il avaient ingurgité, un portrait des deux hommes vue de dos. Hervé admirait le talent de son comparse, décidément se disait-il, ils s’étaient trouvés tous les deux dans ce désert d’âmes. Hervé aimait lire, et son ami, dessiner. Quand Hervé allait chez Brex, la table de la salle à manger lui était totalement dédiée, noyée sous les innombrables dessins, peintures et essais graphiques que le jeune homme griffonnaient sans interruption. Les portraits, paysages, esquisses futuristes mêlées des personnages qu’il avait vu dans les séries TV rivalisaient avec les caricatures de Crawl, et d’Hervé, se juxtaposant avec les faciès de comic books. Son univers artistique investissait tout le lieu, sous le regard bienveillant et tolérant de ses parents. La salle à manger de chez Brex était un lieu de repli pour toute la bande qui s’y retrouvait de longues heures en sirotant une bière ou une partie de l’alcool que Brex dénichait dans la cave de son père. Contrairement aux parents d’ Hervé, ceux de Brex initiés par les frères plus âgés qu’ils avaient élevés avant lui, acceptaient les comportements de ces adolescents quelquefois turbulents, mais au final plus vertueux que crapuleux. Avec ce goût, l’un pour la littérature et l’autre pour le dessin, à eux deux il auraient pu faire une BD. Mais Hervé était trop solitaire pour entreprendre quoi que ce soit avec autrui, seul comptait les rencontres et le spleen de la nuit. La voiture arriva place des Halles, lieu de rassemblement de tous ces jeunes avec leur style vestimentaire typique de cette époque, les derniers relents punk se mélangeaient aux influences des années soixante-dix. Le magnétophone d’Hervé se remit soudain à déverser le morceau « Rockers » de La Souris Déglinguée et la mercedes s’immobilisa à quelques centimètres en haut des marches de la place qui dominait la route auréolée du Tabac, distributeur de romans, et des bars où les deux jeunes tentaient de construire leur vie, à grands coup de bières et d’esclandres sans avenir.

A cette heure tardive, la place était vide, seul la lueur d’un bistrot reflétait quelques lignes de lumière derrière les volets clos. Brex fut le premier à sortir de la voiture. Il engouffra la feuille qu’il venait de griffonné dans la poche de sa veste, et tendit le litre de blanc qu’il venait de déboucher en direction d’ Hervé, qui rafla plusieurs gorgées avant de se courber en avant comme s’il se rendait soudainement compte de l’acidité cachée de ce qu’il venait d’avaler.

« Beh alors mon p’tit Vévé, faut apprendre à boire comme un homme ! Regardes le Brex ! » dit il en se tapotant le ventre d’un air satisfait.

Le plus petit des proxénète retint Hervé qui s’apprêtait à sortir de la mercédes, il entrouvrit légèrement sa veste, qui découvrit la crosse d’un pistolet coincé derrière sa ceinture, qui modelait sa chemise, laissant deviner un léger gras sur le ventre. Hervé à la vue de l’arme, sortit précipitamment, posa la bouteille sur le sol goudronné de la place, et se saisit de la veste de Brex, « Allez viens , on y va , on rentre !... »

« non mais t’es fou Vévé, tu crois que je suis sorti pour rentrer maintenant ! »

Brex ne semblait pas comprendre la situation. Le père Schmitt avait observé l’action de son collègue et s’en amusait, car ils avaient l’habitude après des soirées arrosées, d’épater des jeunots avec les armes qu’ils portaient sur eux. Son ami avait voulu impressionner le grand, qui leur était plus antipathique que le petit, sa belle gueule le désservait. Il y voyait une certaine concurrence future. Hervé insista, et tira violemment le cuir de Brex qui faillit tomber sur le sol. Le petit homme s’approcha d’Hervé et lui dit de nouveau à voix basse : « toi tu te caches derrière un buisson pendant que ton copain se tape le boulot » Hervé pris au piège sur cette place déserte avec un Brex, quasiment ivre, ne savait quoi répondre. Il s’était caché à l’arrivée des deux hommes balbutia t-il croyant qu’ils allaient être surpris, mais ils opéraient toujours de la même façon, Brex étant plus agile pour ce type de mission. Le proxénète avait une idée en tête. Il avait jeté son dévolu sur Hervé. « Viens derrière dans la petite ruelle, je vais t’expliquer quelque chose !» lui dit-il d’un air de plus en plus inquiétant. L’homme semblait l’hypnotiser pour qu’il le suive derrière le pâté de maisons qui longeait la côte qui remontait vers la Poste. Là, s’enchevêtraient des ruelles pavées qui débouchaient sur des impasses murées à l’image du chemin de vie que la région proposait à ces jeunes. De nouveau, le voyou réitéra son commandement. Ici, aurait pu se jouer un moment dramatique dans le destin d’Hervé si le fils du père Schmit alerté par le bruit sur la place n’était sorti, conscient de la situation, et n’était intervenu, se précipitant vers Hervé qui déjà allait suivre l’homme. « N’y vas pas, c’est des parisiens, ils se la jouent, quand ils viennent ici !»

Le petit proxénète, un peu ivre et titubant, à la vue du fils de son ami, eut un sourire bienveillant qui sembla trancher avec cette intériorité macabre qu’Hervé pressentait chez lui. L’alcool et le changement de cible aidant, firent leur effet. L’homme parut soudain se désintéressé d’Hervé pour se concentrer sur le nouveau venu

« T’es pas couché à cette heure toi ? » s’exclama t-il en tapant amicalement sur le dos du fils Schmit.

- avec tout le boucan que vous faites dans le village, les voisins ont appelé les gendarmes.

- Qu’ils y viennent, j’ai de quoi les recevoir ! répondit l’homme, triomphalement, la main posée sur ce qu’on devinait être la forme de son arme..

Le père Schmit commençait à se vanter de ses exploits de proxénètes à Paris et comment ils avaient eu plusieurs femmes qui travaillaient pour eux, rue Saint Denis. Hervé prenait de la distance intérieurement devant ces discours qui cherchaient à les impressionner.. L’attaque avortée du petit, lui avait fait ressentir une certaine méfiance face à ces hommes. Le groupe se précipita dans le petit café, dont le patron venait de leur ouvrir la porte. Il referma les battants derrière la porte après qu’Hervé le dernier à passer sur les escaliers qui menaient à la grande salle, se soit engouffré dans le débit de boisson. La pièce spacieuse encombrée de chaises et de tables en bois faisait penser à un de ces bistrots de campagne qu’il avait l’habitude de fréquenter avec son père, le dimanche après la messe. Le coin des enfants peuplés de BD et autres jouets les mettaient à l’écart du bruit et de la fumée de tabac des anciens qui jouaient aux cartes. Hervé s’approcha du bar qui observait le vide de la salle, protégeant le patron comme une muraille face à d’éventuels clients turbulents. Brex s’était déjà précipité sur un tabouret et entamait une reproduction graphique du visage de la patronne. Celle-ci lui souriait de toutes ses dents qu’elle avait assez longues derrière des lèvres pulpeuses. Ses cheveux noirs et ses yeux doux donnaient tous les gages de sympathie et de confiance aux deux jeunes pour se laisser aller à discuter entre eux, sans se censurer, sur leur escapade de la nuit. En cette fin de semaine, ce bar ouvrait toujours jusqu’à très tard, pour les habitués. Hervé et Brex retrouvèrent dans ce lieu d’autres amis de leur bande qui les avaient cherché toute la soirée. Crawl fut le premier a débarqué après eux. Ses cris typiques, cherchant à mimer le délire d’un fou réchappé de l’asile, alertèrent immédiatement les deux amis sur l’état d’excitation et d’ébriété de leur comparse. Crawl et Brex se connaissaient depuis le collège. Ils avaient grandis dans le même centre ville, côtoyés les mêmes têtes. Ils avaient même peints leur mobylette respectives de la même couleur, trafiquée avec un guidon rehaussé et recouverte de peinture rose. Ce qui les faisait passer pour de joyeux pitres dans toute la ville. Chèt et P’tit fort furent les suivants dans ce défilé de rescapés de cette nuit sans horizon. P’tit Fort était connu dans tous les bals du canton pour ses comas éthyliques et son côté casso’ merveilleux qui le rendait sympathique, faisant de lui la coqueluche à protéger par tous les jeunes de la région. Chèt quant à lui au physique avantageux, avait la réputation de sortir avec toutes les plus belles filles de la ville et des environs. Tous arboraient un bomber et des creepers qu’ils avaient acheté chez le marchand de chaussures qui vendait des imitations de ces tatanes tant prisées par ces jeunes imbibés de musique punk. Le petit homme accompagnant le père Schmit avait pris peu a peu ses distances avec Hervé, et ce dernier s’en accommodait fort bien. La pression de ce type avec son flingue commençait à lui causer des douleurs abdominales. La présence soudaine du groupe de jeunes dans le bar avait quelque peu diminuée les ardeurs de domination des deux proxénètes qui se retrouvaient maintenant en minorité sur ce territoire tenu par ces jeunes avec leur cris et leur complicité tapageuse.

Dans un coin du bar, un homme d’une cinquantaine d’années les regardaient faire leur numéro sans rien dire, son verre de ricard devant lui, posé sur le bar. De chaque côté trônaient des cendriers avec de l’eau au fond pour éviter tout départ de flammes. Hervé fut le premier à l’interpeller, la façade un peu provocatrice du jeune ne pouvait cacher une certaine timidité un peu paysanne. L’homme habitait dans une grande maison ancienne qui bordait le champ de foire, terrain de jeu de prédilection du groupe quand il voulait contempler le paysage qui s’ouvrait au loin vers la forêt de Mervent, une bière à la main, tous hypnotisés par les boites à rythme des groupes qui défilaient sur la bande magnéto d’Hervé. L’homme avait fait la guerre d’Algérie et vouait à Jean Marie Le Pen, un respect et une admiration sans commune mesure. Hervé, comme tous les jeunes de cette époque se pliait au goûts politiques véhiculés par la majorité, sans y avoir réellement réfléchi. La discussion s’envenima quand le jeune se mit à prendre la défense des immigrés, dont il n’avait rencontré que peu de spécimen dans cette ville reculée des campagne. Mais, il se sentit soudain prix d’une mission de résistance face aux idées décomplexées et assumées de l’homme. Le dialogue faillit tourner au vinaigre, et ce fut Chèt qui intervint pour séparer les deux protagonistes devant les yeux paniqués de la patronne soudainement sortis de leur douceur maternaliste. Cette altercation avait ravivé l’intérêt du petit proxénète pour Hervé. Il s’approcha du père Schmit et lui dit quelques mots à l’oreille. Ce manège n’échappa pas au jeune qui sentit que les deux hommes allaient bientôt leur faire une proposition. Le père Schmit se dirigea vers Brex et lui proposa d’aller ailleurs. Une boite de nuit à quelques kilomètres de là était ouverte le jeudi soir, et ils se proposaient soudain de les y amener, l’endroit où ils étaient n’offrant plus guère de distractions, après ce pugilat raté. Crawl et Chèt s’étaient affalés sur deux sièges dans le fond de la salle, et dormiraient sans doute à cet endroit jusqu’au lendemain, la patronne ayant l’habitude d’héberger cette turbulente clientèle les soirs un peu trop arrosés. Hervé et Brex emboîtèrent le pas derrière la veste de costume du père Schmit. Ils savaient que leurs deux amis étaient en sécurité, étendus sur le cuir des fauteuils du bistrot. Brex avait emporté une bouteille de rosée qu’il avait monnayé avec Karen la patronne. Ses feuilles de dessin oubliées sur le comptoir du bar, donnaient à la pièce après leur départ, une ambiance de tripot littéraire de la Belle Epoque.

Les deux jeunes s’installèrent sur les sièges arrières de la mercedes, et la voiture vrombit dans cette nuit brumeuse en direction du « Village », une boite située dans un endroit reculé, auquel on accédait en suivant des petites routes sinueuses. La voiture évoluait, défrichant le parcours avec ses seuls feux qui donnaient l’impression aux deux garçons de s’être échappés du monde civilisé vers une autre planète dans un vaisseau, hors du temps. Autour d’eux, on distinguait les champs comme des formes nuageuses où se précisaient parfois au gré de la lumière des feux, des poteaux de clôtures, disparaissant rapidement pour laisser place à la nuit. Les deux hommes paraissaient plus détendus qu’à leur première rencontre et le petit semblait plus disposé à nouer une relation apaisée avec Hervé. Il lui passa son arme pour qu’il soupèse le poids de l’objet en métal. La crosse en bois rassura Hervé qui n’avait jamais tenu un calibre de ce type dans sa main. Brex éclata de rire en voyant le tableau d’Hervé, tenant l’arme dans sa main droite,

« Ah beh Bérut, c’est bien de ça que ta besoin, non mais sans déconner Bérut avec un flingue maintenant... »

Tous éclatèrent de rire dans la voiture devant l’air penaud mal dissimulé d’ Hervé. La mercedes sur cette route traçait son sillage comme sur un terrain vague roulant à droite puis à gauche, sans croiser d’autres véhicules. La voix du Chanteur de Joy Division ponctuait les maigres silences qu’offrait Brex, quand il s’arrêtait dans ses interminables monologues, qui le faisaient passer pour un être à part, enfermé dans son univers autiste. La voiture tourna précipitamment dans un des chemins d’accès qui débouchaient sur les nombreux bosquets qui s’éparpillaient, telles des touffes mystérieuses dans cette campagne interminable. Hervé et Brex embués dans les vapeurs d’alcool ne furent pas plus surpris que ça de cette décision soudaine du père Schmit. Les secousses du véhicule, lancé dans le chemin à toute allure, semèrent une ambiance euphorique à l’intérieur de la mercedes. Cette vive allure, leur donnait un sentiment que tout pouvait arriver. Hervé sentait qu’il était sur le fil avec ces deux personnages, mais qu’au final une force le protégeait. La voiture après avoir évité de peu les arbres qui bordaient le chemin, sursauta par dessus le fossé qui les séparait des champs, puis s’immobilisa sur un monticule ouvrant l’espace sur un pré sans clôture, longeant un bois, se présentant à eux tel un vaisseau sombre et mystérieux, sous la lueur de la lune, qui éclairait partiellement le terrain. Le petit homme sortit le premier ; « on va tirer du moineau ! » dit-il d’un ton qui se voulait drôle. Brex, toujours hilarant, n’en revenait pas de la tournure que prenait les évènements. Hervé descendit à son tour du véhicule, prêt à bondir sur le souteneur, au cas où il aurait eu une velléité agressive à leur égard. Le père Schmit, d’un ton faussement rassurant, leur proposa de tirer avec le revolver sur les arbres qui bordaient le champ, éclairés par le plein feu de la voiture qui paraissait s’être immobilisée, tel un avion échoué sur ce monticule de terre. Le petit homme retira l’arme où elle était coincée, entre sa chemise et sa ceinture. Il remonta son pantalon comme s’ il venait d’aller au toilette, puis s’amusa à faire tourner l’arme comme un cerceau autour de son index. Hervé se dit qu’ils étaient vraiment tombés sur un mytho, cherchant à les impressionner comme des gamins de huit ans. Pourtant l’homme poursuivit son numéro, et bien campé sur ses jambes tendit le bras en direction d’un des arbres longeant le bois. Le coup de feu surprit toute l’assistance, y compris le Père Schmit qui ne s’y attendait pas. « oh, le fou ! » s’exclama t-il à la vue de son compère qui baissait lentement l’arme comme s’il venait de terminer l’action de sa vie.

« Vous voulez essayer les durs ? » dit-il en se retournant vers les deux jeunes.

Brex prit l’arme comme un jouet, et commença à la déplacer dans tous les sens.

« Oh ça va pas t’es dingo, toi ! » interpella le père Schmit

« tu va tous nous buter, con que tu es ! » dit-il, en se précipitant sur le jeune, lui bloquant l’avant bras, redirigeant le canon vers le sol.

« Oh, j’ai jamais tiré avec ce truc ! » répondit Brex, un peu frustré que l’homme ne l’ait pas laissé s ’amuser correctement avec ce qu’il considérait d’abord comme une relique inoffensive de toutes les séries qu’il avait regardé dans son enfance avec Crawl. L’arme symbolisait le contenu télévisuel qui avait forgé tout leur imaginaire. Le petit homme reprit le pistolet, et observa Hervé du coin de l’oeil.

« Tu veux essayer toi, le grand ? »

Hervé craignait cette situation. Il avait envie contrairement à son compère, de partir à toutes jambes, et de surtout ne rien avoir à faire avec cette équipe et leur revolver. Pourtant, il s’avança vers le souteneur. Il se retrouva sans vraiment s’en rendre compte avec le pistolet dans la main, avant qu’il ait eu le temps d’exprimer quoi que ce soit. Brex éclata de rire comme à son habitude devant la dégaine de son ami, avec sa banane et ses docs qui le faisait ressembler à un pompier dans la nuit, la main légèrement tremblante, emprisonnant la crosse de l’arme, tout en voulant la jeter au loin. Le petit homme renchaîna « Tiens met ça dans tes oreilles et essaie de viser le tronc de l’arbre où y’a la lumière la-bas ! » Hervé prit les deux boules quiès en mousse que lui tendait l’homme, et se les mit chacune au fond des ses oreilles. Il tendit le canon en direction de l’écorce qu’il devinait comme un vieux cuir noirci déformé par la pénombre et les phares de la voiture.

« Restes bien stable sur tes pieds, Quand tu verras le guidon dans la hausse comme un U avec un trait au milieu, t’appuis lentement sur la gâchette et bloque ta respiration ! » insista t-il en lui bousculant l’épaule, ce qui paniqua Hervé un instant, tout peureux à l’idée qu’une détonation pouvait sortir de l’arme à tout instant, sans qu’il l’ait décidé.

Hervé malgré son angoisse, suivit les conseils du personnage, lui lâchant un peu de sa confiance, malgré sa méfiance légitime pour la situation où il l’avait entraîné. Il essaya tant bien que mal de repérer le fameux U, « ça y’ est j’ai le U ! s’exclama t-il comme s’il avait trouvé un trésor. Ce qui eu pour effet de faire rire toute l’assemblée devant la panique du jeune.

« Maintenant bloque ta respiration, et vises un centimètre au dessous de la cible ! »

Hervé se demandait si l’homme n’était pas en train de se payer sa tête, avec le père Schmit qui souriait curieusement en fond de tableau. Quand il raconterait aux autres leur aventure de la nuit, ils allaient encore passer pour les voyous du village. Cette pensée le conforta dans l’idée qu’il devait aller au bout de ce tir. Leur réputation dans cette petite ville leur donnait à tous un attrait auprès des filles, les faisant passer pour des des désespérados, un peu bad boy, ce qui secrètement ne leur déplaisait pas. L’homme rebrusqua l’épaule droite d’ Hervé par un nouveau choc qu’il ressentit sur l’os. Hervé sentit sa concentration se mettre en place naturellement, et lui indiquer l’endroit exacte ou viser. Il appuya lentement sur la gâchette, en suivant les conseils du souteneur, retenant son souffle. Quand il se sentait près de la cible, il pressait légèrement la gâchette, quand il s’en éloignait il relâchait la pression. Le suspens dura plusieurs minutes. Hervé devait reprendre son souffle à travers l’incertitude de la nuit. Même Brex s’était arrêté de parler, et semblait absorbé par l’apprentissage que les deux souteneurs infligeaient à son camarade. Le coup parti, alors que personne ne s’y attendait, y compris le petit homme qui éprouva comme une agréable surprise en entendant la détonation qui parut briser les conventions nocturnes dans ce paysage rural. Dans cette zone, il n’y avait pas d’habitation, et personne ne ferait attention à ces déflagrations, chacun pouvant imaginer un orage soudain, malgré la saison. Hervé tint le pistolet dans la direction de sa cible encore quelques secondes, comme il l’avait vu faire au souteneur. La déflagration avait été rapide et condensé, comme un moteur de cylindré. Hervé sentit une sensation de travail accompli. Le recul de l’arme auquel il n’avait pas résisté lui avait donné un message d’apaisement. Il se sentait transformé. Quelque chose s’était mué en lui. Il s’était enraciné vers la terre qu’il devinait sous ses pieds, dans ce champ perdu de la pampa vendéenne. Un pilier de confiance avait fait irruption en lui. Une estime nouvelle avait surgi dans toute sa personnalité. Il sentit la paume de la main du père Schmit qui s’abattit avec sympathie sur son épaule gauche . Le petit homme, quant à lui, s’était éloigné et paraissait s’amuser de la situation. « Quel fou ce Bérut, quand je vais raconter ça aux autres à la Chât’, tu vas encore passer pour un gros casso’ ! » s’exclama Brex, réveillant ainsi Hervé de ses nouvelles sensations. Les deux hommes furent les premiers à réagir. Ils devaient désormais partir. Même si les orages pouvaient leur servir de circonstances atténuantes, peut-être que les coups de feu avaient réveillé les fermes alentour. Mieux valait déguerpir, avant que quelqu’un ne sonne l’alerte. Ils avaient trop besoin de ce pistolet qui était leur outil de travail. Le père Schmit démarra la mercedes, qui après quelques hésitations donna un signe de vrombissement. Les deux jeunes et le petit souteneur, poussaient l’avant du véhicule afin de la dégager du monticule où elle était venue se percher. Dans un mouvement brusque, la voiture s’échappa de son piège en marche arrière, et se retrouva en direction de la route qu’ils avaient quitté. Le véhicule tourna en direction de la boite de nuit, où ils avaient décidé d’aller, avant que le parcours soit interrompu par cette soudaine envie de transmission martiale. Le magnétophone avait repris son déferlement de rock français, donnant à cette assemblée une allure pittoresque entre deux souteneurs tout droits sortis d’un polar des années soixante, et ces deux jeunes accoutrés en zazou-punk.

Le parking de la boite était plein, mais ils trouvèrent une place en s’éloignant du parcours gravillonné, en direction d’un terre plein, voilé par quelques arbustes. Décidément, ils n’en finissaient pas d’être attiré par la nature. Brex fut le premier à poser sa ranger, qu’il avait peinte, quelques jours plus tôt, avec une bombe de peinture rouge Bordeau, dans une flaque d’eau boueuse, qui le fit s’étaler sur l’herbe humide.

« Oh Putain, Bérut, je me suis cassé la gueulel ! » cria t-il, en riant.

Hervé se précipita pour relever son ami. En même temps, il s’aspergea à son tour de vilaine boue sur la veste en cuir qu’il avait emprunté à son père, pour la transformer en perfecto au ras de la taille. Les deux compères sans attendre les deux souteneurs, se précipitèrent vers le bâtiment qui drainait à l’heure qu’il était, toute la jeunesse des environs. Une petite file d’attente s’était implantée là, et l’arrivée des deux comparses avec leur allure tout droit sorti d’un clip des « Négresses vertes », inquiétait autant qu’il pouvait faire sourire certains jeunes aux allures plus orthodoxes. Le videur bloqua l’entrée à Brex qui semblait le plus prompt à faire irruption dans l’établissement du haut de son grammage d’alcool repérable à cent mètres.

« Toi tu rentres pas ! » lui dit le videur sur un ton d’agressivité camouflé.

« T’as déjà foutu ton bordel, l’autre jour avec l’autre là ! », en désignant Hervé, du doigt.

Le ton commença à monter, et Brex du haut de sa petite taille avait décidé de ne pas s’en laissé compter par « ce bas du front » salarié. Sans prévenir, le videur le saisit au col. A la surprise de tous, le jeune Picasso en herbe, dans un élan providentiel lui décocha tel une flèche désespérée face à une armée bien entraînée, un coup de tête maladroit recouvert par sa tignasse brune gélifiée, s’apercevant au même instant, qu’il glissait de nouveau sur le carrelage de la terrasse, déséquilibrée par la semelle de ses rangers rougeâtres imbibées d’eau boueuse. Le levier, d’un tel mécanisme involontaire projeta le videur en arrière sur la poignée de la porte de l’établissement, le nez en sang, et suffoqué à l’idée d’avoir été surpris par plus petit que soi. Hervé réalisant les conséquence d’une telle situation se saisit de la veste de son camarade et l’entraîna rapidement dans la direction de ce qui semblait être des champs. Ils n’eurent que le temps d’apercevoir le patron de la boite sortir en compagnie du videur qui se tenait le visage avec un mouchoir blanc, maculé de rouge par endroit. Ce qui provoqua chez Hervé l’image d’un Sacré cœur, comme il les avait souvent contemplé sur les vitraux de l’église, où ses parents l’emmenait quand il était enfant. L’image d’un cœur vendéen s’immobilisa dans sa tête comme le point d’une boussole. Brex à côté de lui semblait le suivre, agité dans tous les sens, sans comprendre ce qui lui était arrivé.

« J’comprend rien Bérut, qu’est ce qui s’est passé ? »

- Tu lui a mis un coup de boule au mec, oh le bordel, faut qu’on se barre...merde dépêche toi ! Hervé ne put s’empêcher un instant dans un excès de romantisme littéraire, de se comparer à ses ancêtres vendéens de 1793, fuyant dans ces champs, sur cette terre sans but, définitivement perdus dans un rapport de force qui les condamnait à n’être rien d’autre que du gibier pour prédateurs.

Ils progressaient dans la pénombre, tous les sens à l’affût d’un éventuel poursuivant. Un groupe s’était formé devant la boite de nuit ; des jeunes s’étaient joints au videur pour lui prêter main forte. Hervé entendait les cris vulgaires et l’intonation à la fois agressive et enthousiaste de ces jeunes beaufs qui préparaient allègrement leur chasse à l’homme. Les moteurs de R12 débutaient leur vrombissement à quelques mètres de là où ils s’étaient réfugiés, derrière un rocher au milieu d’un champ qui débouchait vers un infini noirâtre. Les voix mal intentionnés qu’ils entendaient, avaient décidé de contourner les champs où il se trouvait pour les coincer aux abords de la petite vicinale qu’ils étaient contraints de rejoindre, s’ils voulaient rentrer vers la Chât’. Les deux jeunes courraient comme des lièvres cherchant à échapper aux balles des chasseurs. Les « docs » d’Hervé frôlaient l’herbe. II sentait l’humidité qui pénétrait peu à peu ses pieds. Dans leur course, Il préférait ne pas trop s’attarder à penser à la suite des évènements. Depuis le début de son adolescence, il était comme une proie pour tous ces « sans âmes » qui étouffaient son environnement. Brex avec ses qualité de peintres ressentaient lui aussi ce mélange de méchanceté gratuite et de bêtise crasse qui inondaient ce patelin définitivement noyé dans un néant spirituel, n’ayant de cesse de les violenter. Les deux compères comprirent qu’il était hors de question de prendre la route. Les R12 effectuaient des « va et vient » le long du champ où ils étaient, pour tenter de les localiser. Les bruits de klaxons et les voix mal intentionnés à leur égard amplifiées par l’effet de groupe, donnaient à cette assemblée improvisée un air de chasse à l’homme assumé. Brex n’en croyait pas ses yeux

« Sans déconner !... » s’exclama t-il, en contemplant quelques instants cette armada de véhicules et d’individus hypnotisés par une soif de sang soudaine, encouragés ils en étaient sûrs, par les jeunes du coin qui les détestaient de ne pas être comme eux. Ces blaireaux avaient décidé de les détruire, et ils s’en donnaient toutes les occasions. Pourtant, dans ce fatras d’idées noires, mêlées d’angoisse, les deux jeunes n’eurent d’autre choix que de se sentir plus solidaire entre eux. Ce qui eu pour effet de créer un nouveau dynamisme qui leur donna la force et le courage de bifurquer en direction de la campagne, abandonnant tout projet de revenir sur la route. Ils avaient l’habitude de ces marches laborieuses quand ils revenaient de boites de nuit. Ils n’avaient pas de voitures et cela les rendaient encore plus marginaux dans ces campagnes, où le véhicule était le passage obligé pour toute vie sociale. Les filles déjà ne s’intéressaient qu’à ceux qui leur procuraient ce confort d’indépendance et d’apparence. Ils escaladèrent plusieurs monticules de terre cerclés de clôture. Les fils barbelés terminaient de les freiner dans leur progression quand ils devaient se faufiler d’un champ à un autre. Mais en même temps, ces barrières les protégeaient des braillards qui ne se risqueraient pas à les poursuivre dans cette pénombre ponctuée d’obstacles. Bientôt, ils n’entendirent plus rien, et le danger semblait s’être éteint comme un feu au petit matin . Les vaches les regardaient d’un air bienveillant et interrogateur, malgré leur accoutrement qui devaient trancher avec la physionomie des paysans qu’elles avaient l’habitude de côtoyer dans cette campagne reculée. Ils s’orientèrent suivant leur intuition, convaincus qu’ils allaient bientôt atteindre la ville. Brex s’esclaffa comme à son habitude devant le regard d’une vache, qui semblait l’observer comme si elle le connaissait. Il tenta une approche en lui caressant le front entre les deux yeux. L’animal se laissa faire, et esquissa un léger mouvement de tête vers la droite comme si elle remettait une mèche de cheveu en place.

« On dirait Crawl ! » s’esclaffa t-il, en tapotant de nouveau la gorge de la seule créature bienveillante à leur égard dans la région, pensa Hervé.

Les deux compères continuaient à marcher dans cette étendue, où la brume tapissait l’horizon d’un filtre blanc. Au loin, on devinait dans les reflets de l’aube, les clochers des villages environnants. Ils s’étaient complètement égarés de leur objectif initial, à savoir rentrer chez eux, rejoindre la Chât’. Ils rêvaient presque de retrouver leur ville comme un paradis perdu, dont il connaissait tous les recoins, et où ils pouvaient vaquer librement à leurs occupations festives. Dans cette cambrousse, une mystérieuse nouveauté les rendait penaud de toute influence qu’ils étaient persuadés d’avoir sur le monde extérieur. Hervé s’imagina qu’on les avait mis dans cette situation pour qu’ils fassent l’expérience de quelque chose d’autre que cet univers qu’ils s’étaient construits, ponctué des morceaux qui sortaient du magnéto. Ils pressentaient soudain comme un décalage avec l’environnement qu’ils fréquentaient habituellement. Un flot invisible était en train de les ramener sur le bord de l’eau dans laquelle ils se noyaient. Hervé se dit à lui-même que quelque chose de plus grand que tout ce qu’ils avaient côtoyé jusqu’à présent cherchait à converser avec eux. Au milieu d’un champ, dont l’horizon laissait deviner les parois d’une forêt immense, ils découvrirent, les obligeant à lever la tête vers le ciel, une forme blanche de plusieurs dizaines de mètres, comme une grande tour de fumée, se terminant à son extrémité par une tête. La silhouette pouvait faire penser à un géant sous un drap. C’est la réflexion que se fit tout haut Brex,

« Putain, on a trop fumé Bérut, c’est quoi ça ? »

Hervé distinguait le phénomène en silence, car la force lui intimait l’ordre doux de se taire. Brex n’en finissait plus de rire comme s’il allait étouffer. Hervé ne put s’empêcher de lui intimer un « fermes ta gueule Brex, regardes ! »

- Oh ça va Bérut, si on peut plus l’ouvrir !

La force sembla jeter un regard bienveillant sur le jeune peintre à son tour, ce qui pour effet de l’immobiliser, la bouche légèrement entrouverte. Il prit soudainement l’aspect d’un dormeur en phase de ronflement. L’instant était irréel, en quelques minutes tout s’était arrêté, et les deux jeunes se figèrent telles des statues dans un tableau, où ils n’étaient plus que deux personnages intemporels, le regard fixe en direction de la forme. Hervé se souvint de l’apparition d’une grande dame blanche à des enfants dans un village voisin du sien. Brex n’étant pas bercé dans ces légendes de terrain, il fut seulement ému par le phénomène qu’il mettrait sans doute sur le compte de l’alcool, dès le lendemain. Mais, comme Hervé, il sentit au fond de lui, que la forme blanchâtre était féminine. Hervé se sentit libéré de tous les événements de la soirée, comme s’il les avaient rêvé. Après tout, était ce si important ? s’interrogea t-il . Le videur n’était pas mort, et il devait juste se mettre au vert quelques jours, voir quelques semaines. Malgré, son incrédulité sur ce qu’il voyait, Brex eut aussi le sentiment en même temps qu’Hervé que quelque chose les interpellait là-haut dans le ciel, pour leur envoyer un message. Ils se sentirent en dehors du monde, de ce champ, de la Chât’, de tout ce qui les tracassait dans cette vie. Cette sensation dura plusieurs minutes. La force effaçait des choses en eux et en réinitialisait d’autres. Un instant, il leur sembla qu’elle leur parlait, et qu’il recevait le message. Ce n’était pas à base de mots mais de sensation. Tout ceci était nouveau pour eux. Cette rencontre cherchait à leur confirmer que quelque chose de plus grand, les protégeait la-haut, bien au-dessus de cette campagne déserte, qui semblait désormais s’étendre à perte de vue. Cette cambrousse, il n’en connaissait que l’ennui et les conflits, et là, soudain quelque chose leur parlait avec bienveillance et assurance, les enveloppant d’une blancheur qu’ils n’arrivaient pas à définir, mais qui semblait les laver intérieurement de toutes ces rancunes et de cette impuissance qu’ils avaient accumulé dans la nuit. L’instant parut durer éternellement. Brex fut le premier à se réveiller et à se retourner vers Hervé. La forme disparaissait peu et peu, et laissait place au lever du soleil matinal. Ils reprirent leur marche sans se parler, presque sûrs qu’il ne s’était rien passé d’exceptionnel. Ils se sentaient juste différents. Ils n’abordèrent jamais cette rencontre, Brex plus soucieux désormais de retrouver la route pour rentrer chez lui avec les effets de l’alcool qui tendaient à diminuer s’exclama : « je connais la route par là, c’est là où Crawl s’est pris le fossé ! « conclut-il en riant aux éclats. Les deux jeunes franchirent la clôture puis sautèrent dans un dernier élan libérateur par dessus le fossé qui les propulsa directement sur le goudron de la route vicinale. Enfin, ils avaient retrouvé la terre ferme et la civilisation, éructa tout haut Hervé devenu soudain un peu plus sûr de lui, en songeant qu’il n’était plus qu’à quelques kilomètres de la Chât’. Brex se mit aussitôt à marcher avec ses soubresauts en l’air comme si le haut de son crâne cherchait à décoller vers le ciel. Hervé en suivant les mouvements de la tête de son compère qui était parti quelques mètres devant lui, regarda une dernière fois le ciel en songeant un instant à ce qu’ils avaient vu quelques minutes auparavant. Il chassa aussitôt ce souvenir, persuadé qu’ils avaient eu affaire à une sorte de mouvements de nuage si fréquent au lever du jour dans cette landes Vendéenne. Le rationnel reprenait ses droits. Il fallait vivre, et surtout espérer qu’il ne croisent pas une R12 de la veille sur cette route. Ils marchèrent ainsi plusieurs centaines de mètres. Puis peu à peu, ils entendirent un gémissement qui se faisait de plus en plus précis à mesure qu’ils avançaient vers un virage. A leur surprise, Ils virent une mobylette rouge béante sur le bord de la chaussée complétée par une paire de santiags qui dépassait par dessus la selle. Le personnage qui semblait l’avoir conduit, parlait tout seul, avachi sur les bruyères qui l’enveloppaient comme une couche en paille. Sa main droite tenait fermement une bouteille de rosée de la marque trois étoiles, ce qui provoqua immédiatement les ricanements de Brex pour qui ce label symbolisait le fond du panier en matière d’oenologie. Le jeune, allongé dans ce fossé perdu au milieu des bosquets, habillé avec un manteau en cuir retourné marron, le col extrapolé par une fourrure noire, sembla se réveiller intuitivement à leur approche. Hervé le reconnut immédiatement, dans un délai de quelques secondes qui le séparait de son complice.

« C’est Coucou ! » s’exclama t-il joyeusement

« Oh la vache Coucou, qu’est ce que tu fous là ? Ca va ? » s’empressa t-il de lui demander comme pour se rassurer de son état de santé, appréhendant que l’accidenté à la bouteille trois étoiles se soit réellement blessé. Le jeune dans le fossé balbutia quelques borborygmes incompréhensibles, puis parut se rendormir non sans avoir ravaler une gorgée du rosé, après s’être léché le bout des lèvres avec la langue. Ce fut la cerise sur le gâteau pour Brex qui n’en pouvait plus, et qui commençait à se tordre sous les poussées de son rire caractéristique, devenu un signe de ralliement pour tous les jeunes de la région qui avaient adopté le même. Hervé fut le premier à descendre dans le fossé pour récupérer le jeune ivrogne. Brex se contentant de rire en regardant la scène. Il trouva amusant de tirer les santiags du jeune comme s’il actionnait un levier, tel un pilote d’avion, puis s’étala le dos sur la route avec une botte qui glissa du pieds de Coucou. La santiag trop grande pour le pieds qu’elle protégeait gisait maintenant au milieu de la petite route de campagne, comme le dernier vestige d’une soirée mal arrosée. Coucou harcelé dans son sommeil au milieu de ce fossé enrobé de fougères, finit par se réveiller définitivement.

« Oh ça va les mecs, qu ‘est ce qui y’ a ? »

Il n’avait pas l’impression que les deux compères l’aidaient, mais au contraire paraissait ne pas comprendre la situation, et les tenir pour responsable de son accident. Ce malentendu amusa Hervé qui ne put s’empêcher d’apprécier le comique naïf dans lequel il s’était engagé par pure générosité. Coucou encore en état d’ébriété de la veille malgré ses quelques heures de sommeil s’en prit immédiatement à lui.

« Bon Bérut , je suis chez moi, ici , si t’es pas content, tu dégages !... »

Ces mots déclamés en pleine cambrousse, avec une telle assurance, sur une petite route perdue sans rien à l’horizon, ajoutait une touche de pittoresque bien mérité pour clore la nuit qu’ils avaient passé. Coucou tournait sur lui-même ne sachant plus définir qui étaient ses interlocuteurs. Malgré son état semi conscient, il repéra immédiatement la bouteille de rosé qui était restée sur l’herbe du fossé, et se précipita dans sa direction sans même se soucier de finir sa phrase, oubliant totalement sa frustration de s’être fait propulser debout sur la route. La mobylette semblait intacte et le jeune avait eu de la chance de s’en tirer indemne. Le casque était resté attaché au guidon, et avait amorti le choc sur la fourche. Hervé redressa la motobécane et refusa que Coucou remonte dessus. Le jeune désormais chaussé d’une seule santiag, traînant une chaussette percée à son extrémité n’en démordait pourtant pas, et tenta de bousculer Hervé, afin de remonter sur son véhicule. Il éructait de nouveau : « je suis chez moi, ici, tu... tu me laisses repartir chez moi... !» Il bégayait légèrement, ce qui donnait un aspect théâtral à la conversation qui ne manquait pas d’intéresser vivement Brex passionné de cinéma.

« On aurait dit un passage de la Grande Vadrouille ! » éructa-t-il en direction d’Hervé.

Hervé pour se défendre de l’individu manifestement désorienté, lui rappela qu’il n’avait plus qu’une botte au pieds, et que sans l’autre il n’irait pas très loin. Coucou s’arrêta net de parler et se retourna étonné. La santiag au milieu de la route à la merci d’une roue de voiture parut le réveiller de son état d’excitation. Il se précipita sur l’objet comme sur un trésor retrouvé, et s’empressa de se la remettre au pied, assis au milieu de la vicinale, son manteau en peau de daim formant autour de lui comme une flaque d’eau boueuse. Brex en profita pour grimper sur la 103, en la démarrant par un pédalage énergique qui ressemblait à sa façon de marcher, le haut du crâne cherchant toujours à s’envoler vers les nuages de ce petit matin blême. La mobylette vrombit en zigzaguant sur la route, puis fonça droit devant elle, emportant son conducteur sur la ligne droite, dont le lointain se perdait dans l’épais brouillard qui recouvrait le paysage. Hervé se retrouva seul avec Coucou qui titubait sur la route cherchant une porte imaginaire pour rentrer chez lui, tout en l’insultant de l’avoir sorti de ce fossé. Hervé, lassé de cette situation sans but, et quasi skyzophrénique, abandonna la partie pour tenter de l’en dissuader, et reprit seul la route qu’il pensait pouvoir l’amener ver la Chât’. Coucou s’en fut, marchant d’un bord à l’autre de la route en parlant tout seul. Hervé finit par le voir disparaître dans la brume du Bouildroux, comme s’il était rentré dans une dimension désormais inaccessible pour quiconque voudrait le secourir. Il se retourna et reprit sa marche à travers le paysage torturé de cette campagne vendéenne.



Hervé arriva aux alentours de neuf heures aux abords du centre ville. Il prit l’avenue du Général de Gaulle et se dirigea comme à son habitude vers la place des Halles , centre névralgique de tout début d’aventure pour les jeunes de sa bande. La place surplombait le centre de la ville. Un muret en pierre permettait de s’asseoir et de contempler la vie du bourg, toutes les allées et venues, en les commentant souvent de rires sarcastiques. Les habitudes et la vie bien balisée de la plupart des gens rebutait au plus haut point ses jeunes qui aspiraient à une vie de roman. La place était déserte à cette heure matinale, et la fatigue dirigea les pas d’Hervé vers son sous-sol et la chambre qu’il s’y était fabriquée. Il s’écroula sur le matelas gonflable et noya sa tête sous le duvet, dernier rempart pour oublier les emmerdes qui l’attendaient à son réveil.

Une violente secousse le renversa sur le côté. La lumière inonda soudain le réduit où personne n’entrait habituellement. Hervé se retrouva soulevé par deux physionomies qu’il ne reconnut pas immédiatement. Rapidement, il sentit qu’on lui mettait des menottes autour des poignets. Par chance, il avait dormi tout habillé et les deux gendarmes qui l’avaient saisi l’orientèrent dans ses docs coqués. Il ne prirent pas le temps de lui laisser faire les lacets et l’entraînèrent dans la cour de l’immeuble, où certains voisins le regardaient du coin de l’oeil avec une satisfaction à peine dissimulée. Hervé était mal vu de la plupart des habitants hormis les jeunes de sa bande qui écoutaient la même musique que lui, et qui partageaient ce dégoût pour ces créatures aux allures roublardes, courageuses et intrépides à dix contre un, mais hypocrites et veules, longeant les murs, quand il le croisait seul dans les rues. Il fut projeté sur le sol de la 4L de la gendarmerie. Le bleu du véhicule et des uniformes surmontés de leur képi qui les faisaient ressembler à des facteurs, lui causa une légère angoisse au niveau du plexus. Hervé ne comprit pas la cause de ce soudain embarquement. Il espérait juste que sa tante qui habitait au troisième étage ne l’ait pas vu se faire violenter de la sorte. Hervé se culpabilisait plus de la souffrance des autres que de la sienne propre, malgré cet air provocateur qu’il affichait dès qu’il entrait en communication avec autrui. La 4 L descendit le parking souterrain de la gendarmerie et il fut sorti manu militari, le regard vissé vers le sol. Les escaliers du parking qui montaient au rez de chaussée de l’établissement lui firent penser aux escaliers de la cave de l’immeuble où il s’était installé près du champ de foire. Les relents d’alcool lui donnèrent encore l’instinct de se débattre. Il avait aussi une réputation à tenir. On devait savoir qu’il avait dû être maîtrisé par plusieurs gendarmes. Il pensait déjà à sa sortie, et comment il allait raconter sa mésaventure aux autres. Il fut emmené dans une cellule exiguë ; le sommier était en béton avec un matelas douteux pardessus. On lui fit enlever sa ceinture et ses lacets. Il se mit à hurler qu’il voulait sortir, pendant des heures. Il entendit la voix de Brex dans la cellule voisine.

« Ça va Bérut ? »

Hervé menaça de se pendre, tel un samouraï qui voudrait venger son honneur, avec une voix enrouée de commis de ferme, l’angoisse et les relents d’alcool se mélangeant pour aboutir à un état de désespoir agressif aigu. Brex paniqué dans une sincérité et une fidélité envers son camarade, s’enquit auprès des gendarmes de le laisser sortir. Pendant des heures, les deux jeunes s’entraidèrent en se remontant le moral. Les cellules de dégrisement où ils avaient été jeté par les gendarmes ricanants, n’offraient aucune ouverture et accentuaient le sentiment d’enfermement, amplifié par les effets persistants de l’alcool qu’ils avaient ingurgité depuis la veille. La fatigue eut raison des deux amis qui finirent au bout de plusieurs heures par s’endormir. Les gendarmes ne les entendirent plus. Ce qui inquiéta l’un d’entre eux qui vint regarder dans la cellule d’Hervé. Il avait réussi à s’endormir dans un sommeil semi conscient, où il n’avait rêvé de rien. L’enfermement qu’il vivait en temps réel devait suffire à son inconscient pour lui éviter de lui en rajouter une couche avec d’autres cauchemars. Hervé sentit son amitié pour Brex se renforcer. Il l’avait entendu supplier les gendarmes de libérer son camarade devant son état, sans rien demander en échange pour lui-même. L’attitude extérieure un peu rocambolesque et originale du jeune cachait une profonde sincérité et une droiture d’esprit qui émut Hervé. Le calme était revenu dans sa tête, et il essayait de remettre en place les évènements de la soirée. La présence de son compagnon dans l’autre cellule lui indiquait que la cause de cette arrestation devait être liée au coup de boule de la boite de nuit. Quelques heures plus tard, les gendarmes finirent par le sortir de la vue de ces murs humides, à laquelle il s’était résigné. Il aperçut Brex qui sortait de l’autre cellule, menottes aux poignets en compagnie de deux autres gendarmes. Ils échangèrent un regard complice, et Brex partit d’un de ces rires caractéristiques.

« Alors mon p’tit Bérut, tu t’es fait arrêter par la police... ! »

Hervé se sentit soudain réchauffé intérieurement par la boutade de son camarade. Il fut immédiatement entraîné par les gendarmes qui le suivaient, dans un bureau différent de celui où ils emmenèrent son ami.


« T’es un garçon particulier ! » débuta l’adjudant en s’adressant à Hervé qui était assis devant lui, de l’autre côté de son bureau .

Hervé avait déjà rencontré le fils de ce gendarme avec Brex un soir au café du centre ville. Il était skinhead, et faisait ses études à Poitiers. Brex avait présenté Bérut comme un bad boy avec tout le romantisme que son ami aimait créer autour de leur réputation commune. Le fils du gendarme avait répondu qu’il avait plutôt une tête d’ange, avec une sympathie évidente, qui força Hervé à passer son chemin, peu habitué à ce genre de réflexion, lui qui se voyait comme un vilain canard. Mais il avait perçu dans les yeux du jeune, un sens intuitif développé et une empathie naturelle. Ils avaient discuté ensemble plusieurs fois, par la suite, sans jamais se côtoyer dans la durée. Ils écoutaient la même musique, et ce jeune qui s’appelait Bruno, lui avait conseillé des groupes qu’Hervé ne connaissait pas encore. Ses potes étaient tous des skins de Poitiers, et ils lisaient beaucoup. C’est peut-être ce goût isolé pour la lecture qui les rapprocha, Hervé avait lu Céline, et Bruno lui recommanda d’autres auteurs. C’était toujours une bouffée d’oxygène mental de discuter avec lui, en dehors du climat conflictuel dans lequel il évoluait. Devant le gendarme, il repensa à « Crime et Châtiments » de Dostoïevski, qu’il avait lu dans les escaliers de l’immeuble où il avait aménagé sa cave. Il s’échappait de tout ce vide spirituel étouffant, dans cet entourage rural, grâce à ces lectures, qui lui donnait de l’oxygène. Ce conformisme dominant sans transcendance l’effrayait plus que ce gardien de la Loi qu’il avait en face de lui. La lourdeur de cette masse de jeunes de la ville qui l’encerclaient comme des kapos de ce système matérialiste de « sans âmes », qu’on lui proposait comme unique chemin, grignotait peu à peu son humeur et sa créativité. D’un côté le faux amour du prochain hypocrite et faussement vertueux, marqué par un catholicisme culturel qui n’avait plus rien de spirituel, utilisé par les gens du cru, pour se fuir eux-mêmes, de l’autre la médiocrité généralisée qui l’avait identifié comme une proie d’individualité à exterminer.

« J’ai un fils de quinze ans, crois moi que s’il m’avait mis la main dessus, je lui aurais passé une belle branlée ! » interrompit un gendarme debout près de l’adjudant. Celui-ci avait l’air plus agressif que le chef, et dirigeait son index menaçant dans la direction d’Hervé.

Il comprit alors une des raisons de sa garde à vue, il y avait peut-être un moyen de se tirer d’ici. Deux jours auparavant, son père l’avait traité de « camé » devant son grand- père. Hervé s’était levé, et avait donné un direct du droit vers son père que celui-ci avait évité de peu. Son grand-père debout dans la salle à manger avait essayé de les séparer Son père était revenu en tenant dans la main une bombe lacrymo. Il ne reconnut pas immédiatement l’objet que son père tenait serré dans la paume de sa main. Hervé se souvint de sa main à lui quand son père l’emmenait au Parc d’attraction à Mervent, quand il devait avoir cinq ans, et de la chaleur accompagnée de sueur qui se dégageait de la main puissante du paysan. Il n’eut pas l’espace de reculer, et déjà il sentit le gaz de la lacrymo lui piquer le visage et les yeux. Il sortit en criant et alla s’étendre sur l’herbe. La douleur dura quinze minutes. Il n’eut que le temps de prendre des affaires, dans un sac et de s’enfuir groggy sur la vieille mobylette que son père utilisait pour aller travailler. Il fila droit sur la route, la 103 peugeot effectuant des vagues sur la route, à l’image de son esprit perdu, sans savoir vers où il se dirigeait. La cave avait été son dernier ilôt de repli.

« T’as de la chance que ton père est pas porté plainte contre toi ! » reprit le gendarme chauve avec son index toujours pointé agressivement dans sa direction. Puis, le gendarme sortit, sans doute pour aller faire le même genre de morale à Brex, interrogé dans l’autre pièce.

Après un temps de silence où Hervé regarda le décor administratif et sans vie du bureau où il était assis, l’adjudant enchaîna d’un ton amical ;

« Est-ce que tu crois que c’est à cause de la bande à Germain que tu est mal vu à la Châtelaine-en-Lay ? »

Hervé fut étonné par cette façon de voir les choses. Il avait toujours imaginé qu’il était le seul coupable dans ce conflit infini qui l’opposait à une autre bande de jeunes de la ville pour la plupart issus des familles de commerçants du bourg. Ils l’avaient rapidement pris en grippe en rapport avec son look atypique, et puis son style de musique était opposé au leur. Leur musique était celle qui passait en boite de nuit, d’où Hervé se faisait régulièrement virer. Il se disait malgré tout qu’autre chose de plus profond se jouait dans ces inimitiés apparemment culturelles. Ils détestaient ce qu’ Hervé avait dans la tête. L’adjudant fixa le regard du jeune, et se dit que son fils avait eu raison de lui parler d’Hervé. L’adolescent au visage de gamin écorché, perdu dans son accoutrement de semi pompier à coiffure d’Elvis Presley, dégageait quelque chose d’individuel, comme une énergie intemporelle, hors du monde qu’il n’avait jamais ressenti auparavant. Ce jeune était vraiment spécial, pensa t-il en terminant de taper son rapport, sans attendre la réponse d’ Hervé à sa question. Brex sortit avec sa démarche habituelle, cherchant un chemin vers les étoiles, s’esclaffant malgré la présence des deux gendarmes derrière lui qui venaient de l’interroger. Les deux jeunes furent amenés dans l’entrée de la gendarmerie, où on leur remit leurs ceintures à bout argentée et leurs lacets à dix trous. Quand ils sortirent, le soir était déjà tombé et la nuit qui s’étalait peu à peu sur les rues, semblait leur accorder une pause. Ils marchèrent le long des maisons du lotissement qui bordait les abords de la gendarmerie, et prirent le chemin vers la place des Halles, encore sous le spleen réconfortant de leur sortie de garde à vue. Ils arrivèrent sur la place déserte, une étrange chaleur hors saison, leur donnait pourtant un sentiment de réconfort intérieur. Il s’assirent sur le muret qui surplombait la route et fixèrent l’immobilité des devantures de bars et de magasins qui les contemplaient comme une carte postale d’un autre temps.


Crawl fut le premier à surgir dans ce paysage lunaire, où la lointaine physionomie de la forêt de Mervent à plusieurs kilomètres, signifiait aux jeunes que quelque chose était encore possible, là-bas, très loin. Les deux amis eurent un premier mouvement d’étonnement en fixant les cheveux orange du jeune, qui s’autodisciplinaient à travers un carré bien taillé sur tout le dessus de son crâne.

« Qu’est ce qui t’es arrivé ? » interrogea Hervé avec un éclat de rire qu’il communiqua aussitôt à Brex. Ce dernier ne put s’empêcher de caresser la régularité un peu rugueuse de la coupe orangée.

Crawl était un être provenant d’une autre dimension. C’était un gaffeur splendide, un « Pierre Richard » en temps réel, passionné de séries télévisuelles et de cinéma, confondant sa réalité avec celle de ses personnages, ce qui lui donnait un talent d’improvisation défiant toutes les lois d’un quelconque apprentissage artistique. Il nageait dans un premier degré et une authenticité à toute épreuve et en toute situation. Tout pouvait être pris au pieds de la lettre et exécuter dans la seconde. Hervé et Brex avaient appris à rire de ces extravagances, et en même temps à s’en méfier par instinct de survie. Le jeune homme qui ne s’en laissait pas compter par la monotonie de la réalité enchaînait imperturbable au cours de ses journées, tous les personnages et toutes les panoplies, les plus délirantes et incongrus que l’on puisse imaginer, provoquant les situations qui pouvaient tous les mettre dans l’embarras. Pourtant, il leur était devenu indispensable et quelque part, ils admiraient cette inconscience enfantine de la réalité, qui aérait leur quotidien. Le jeune homme possédait un don pittoresque qui bousculait les situations. Il transportait en lui tout un univers qui éructait littéralement autour de lui, dès qu’il entamait une parole ou le moindre geste. Brex et Hervé l’appréciaient et ne pouvaient s’en éloigner, plus d’une demi-journée. Crawl, ils en étaient convaincus, venait d’un autre planète, pour les distraire. Crawl s’enquit immédiatement d’une explication qui parut surréaliste aux deux jeunes. « Mon père m’a collé contre la cloison du couloir, je me suis barré de chez moi ! J’ai été me faire teindre les cheveux en blonds ce matin chez la coiffeuse, pis la couleur me plaisait pas, je voulais du noir, et maintenant ça a déteint, et c’est orange, rouille ! » Il paraissait très sérieux dans sa démarche. Hervé se dit qu’ils étaient peut-être un peu responsable de la situation avec toute la musique qu’ils lui avaient fait écouter, il était devenu encore plus dingo. Brex, enthousiasmé par l’initiative de son complice de toujours, se mit à tourner autour de lui comme un clown ivre en poussant des cris enthousiastes. Crawl oscillait entre le ton sérieux qu’il prenait dans ses explications capillaires et la contagion déconnante initiée par son compère.

« Attendez , c’est pas fini, mon père a voulu me reprendre la voiture ! »

Crawl avait eu une Renault cinq, à la suite de son permis qu’on lui avait délivré un jour où il s’était abstenu de boire, ce qui ne l’empêchait nullement de péter régulièrement les plombs, quand il conduisait sur ces petites routes vendéennes, en hurlant pour impressionner ses compagnons de route, les menaçant de tous les mettre au fossé. Une fois de plus, la folie du personnage mélangée à une volonté farouche de mettre en pratique ses pensées délirantes l’avait entraîné dans ce salon de coiffure fatidique. Désormais, la couleur rouille mettrait plusieurs mois pour disparaître, et ils allaient tous devoir assumer ce nouveau look qui ne déplaisait pas, dans une optique provocatrice, aux deux amis. Ils allaient encore mieux se faire remarquer.



Le temps de la Boîte...


La boîte de nuit était pleine à craquer, les silhouettes se mouvaient sur des tubes de ces années quatre-vingt qui inondaient les radios pour jeunes. Le morceau « Banana split » chanté par la voix d’adolescente attardée, d’une pauvre innocente, lui remonta subitement à la gorge de dégoût, quand il entendit et comprit simultanément, ces allusions perverses normalisant la pédophilie comme une fierté revendicatrice, dans ce climat dégénéré, orchestré par cette tyrannie de gauche culturelle. Rapidement comme pour se laver intérieurement de ces mots dégueulasses qu’il avait ingurgité malgré lui, Hervé se focalisa sur les allées-venues derrière le bar. C’est là qu’il remarqua cette femme aux traits fins qui souriait à l’assistance, attendant sagement les commandes de ces clients qui se ressemblaient tous. Il n’eut d’yeux que pour cette serveuse brune et élancée, qui le regardait par instant entre deux services au bar. Il ne pouvait atteindre le zinc, bloqué par les allers retours des clients emportant avec eux les consommations vers la piste de danse, encerclée par les tables éparpillées sur les étages, tout autour du dance-floor. Il reconnut quelques filles qu’il avait croisé au lycée mais qui ne l’intéressaient guère. Seule la serveuse dégageait une histoire dans ce décor préfabriqué, rempli de créatures programmées à danser sur de la musique dégénérée et grassement subventionnée. Quand il sortait en bande avec ses amis, ils savaient qu’ils devraient mendier quelques morceaux, à un DJ un peu plus compréhensif. C’était la seule boite où Hervé pouvait encore aller, depuis son équipée avec Brex.

Quelques heures auparavant, il traînait comme d’habitude place des Halles où il n’avait pas retrouvé ses deux amis. Il était parti en stop seul, vers le Palace. La boite se présentait comme un gigantesque vaisseau perdu dans la campagne vendéenne. Des routes tortueuses, zigzaguaient dans ce bocage mystérieux dont il avait quitté l’aspect invisible depuis ses dix sept ans, pour tenter de devenir un adulte. Pour lui sa future vie d’artiste comme disait avec mépris les êtres qu’il côtoyait dans ce désert culturel, se présentait comme une évidence. Il sentait qu’il serait un paria, peut-être était ce le résultat de tous les romans qu’il avait lu depuis son enfance. Même un endroit aussi dénué d’horizon qu’un Bureau de Tabac, s’était mué pour lui en une source de lecture inépuisable, de Balzac à Proust en passant par ce livre de Michel Audiard « La nuit, le jour et toutes les autres nuits », auquel il ne cessait de repenser, qui l’avait laissé dubitatif sur ce qu’on lui avait appris au lycée sur la seconde guerre mondiale. Cet univers l’attirait comme un aimant, et il ne pouvait s’imaginer une autre destinée que celle d’un écrivain, peut-être maudit. Mais de toute façon, être maudit par tous ces crétins qui l’entouraient hormis ses amis, lui importait peu. La serveuse venait de disparaître derrière un arrivage de clients éméchés qui hurlaient pour qu ’on les serve. Hervé se dit que si lui et ses amis avaient crié de la sorte, on les aurait dégagé sur le champ. Cette différence de traitement assumée dès qu’ils arrivaient dans un endroit festif, était devenue la norme pour eux, comme une évidence sur l’avenir qui les attendait. Leur arrivée provoquait toujours un réflexe d’hostilité affirmé, comme un courage facile et veule. Ce conflit permanent dans tous ces endroits où ils auraient pu rencontrer une fille, freinait toute tentative de communication, et les poussaient à compenser par le nombre de bières qu’ils ingurgitaient lors de ces sorties nocturnes. Ce soir là, il n’avait eu qu’une embrouille en allant aux toilettes, où il avait été projeté la tête dans le lavabo par surprise par une créature qui n’avait pas supportée son look. Hervé ne l’avait pas vu venir sur le côté et s’était retrouvé le regard à un millimètre de la faïence du lavabo, bloqué par la nuque sans pouvoir bouger. Heureusement pour lui, deux jeunes qui le connaissaient et l’appréciaient avaient écarté l’agresseur. Hervé sonné, avait vaguement mis des coups en direction de la créature, puis l’arrivée du videur dissipa l’incident. Cette humiliation avait fini par lui donner un sentiment de colère frustrée, dont il n’arrivait plus à se débarrasser. La soirée à thème ce soir-là, programmait un hypnotiseur de spectacle qui commença à officier, vers une heure du matin. Ce rassemblement le dégoûtait profondément. Il se sentait piégé comme un rat dans cette boite où pensa t-il, il n’avait rien à faire. Il avait toujours l’impression d’être en dehors de sa route. Malgré tout, quelque chose lui disait qu’il devait vivre certaines situations. L’Hypnotiseur commença par s’en prendre à une personne, puis finit par hypnotiser la totalité de la boite de nuit. Les gens se mirent à mimer, le chien, la poule et d’autres animaux au gré des intentions du meneur de ce cirque. Hervé se retrouva bientôt le seul conscient devant ce spectacle pathétique où des dizaines d’hommes et de femmes marchaient à quatre pattes en mimant un quadrupède. Un sentiment profond et soudain d’isolement finit par lui prendre le haut de la poitrine. Il croisa le regard de la serveuse derrière le bar qui s’était désempli sous l’impulsion de ce triste show. Hervé sentit une colère en lui qui le poussa en direction de la fille.

« Non mais t’as vu ces connards, ils sont en train de se faire manipuler comme des objets et ils en redemandent ! » lui dit-il, en remarquant son beau visage et sa silhouette fine. Il ne descendit pas plus bas son visuel, mais il imaginait facilement les formes harmonieuses qui s’étendaient au-dessous de sa taille. La jeune femme s’avança vers lui, l’air intéressé par ce qu’il disait. Il étaient tous les deux seuls dans cette boite, entourés par tous ces hypnotisés qui avaient perdu toute dignité en se traînant au sol comme des pantins. Un instant, il reconnut l’homme qui lui avait mis la tête dans le lavabo accompagné d’une jeune femme, les deux marchaient comme des animaux sur les genoux et les mains, en aboyant comme leur demandait l’hypnotiseur. Ce couple improvisé avait juste rajouté le petit geste zélé de se renifler réciproquement les parties. Cette scène provoqua un mélange de dégoût et de pitié pour son agresseur qu’il avait cherché dans la boite, une partie de la soirée. La serveuse paraissait intriguée par ce garçon qui lui avait adressé la parole. Elle se rendait compte du ridicule de la situation, mais elle était salariée, et ce divertissement faisait parti de la programmation. Elle hésitait à en dire ce qu’elle en pensait, son patron travaillant aussi derrière le bar, à côté d’elle. Cependant, elle fixa Hervé du regard, et lui répliqua d’un ton plein d’empathie, qui conforta le jeune dans l’intuition positive qu’il avait eu de la jeune femme.

« Tu devrais écrire un livre , toi ... » lui répondit-elle, avec un sourire fluide sur son beau visage un peu slave, prise par une soudaine inspiration devant ce garçon qui avait osé lui parler. C’était la première fois depuis longtemps que quelqu’un l’encourageait. Il la regarda dans les yeux, lui souriant à peine, comme s’il voulait cacher la reconnaissance que ces mots avaient déposé dans son cœur. Ce soir là, Hervé eut un résumé de la vie qui l’attendait face à ce spectacle. Il allait être entouré de blaireaux hypnotisés, et il se sentirait piégé par leur crétinerie sans pouvoir s'échapper. Même une relation avec cette fille qui lui plaisait était inenvisageable, comme s’il était dans un autre espace temps, piégé par le poids de cette morne réalité qui l’étouffait. Il trouva un sofa où il put s’étendre, afin d’échapper à ces idées qui le harcelaient au point de lui créer des états de fatigue soudaine. Heureusement pour lui, les participants avaient totalement déserté les banquettes. Il récupéra quelques instants.

Malgré la voix de l’hypnotiseur dans le micro qui noyait toute l’assistance, il s’assoupit. La musique avait repris son alignement de tubes du TOP 50. Hervé, définitivement réveillé, reprenait peu à peu le rythme du lieu. Le bar était de nouveau bondé. Il se demanda s’il avait rêvé avec cette histoire d’hypnotisme, puis se dirigea sur la piste mécaniquement, quand il entendit les premières mesures de « Siouxie and the banshees ». Ses docs rejoignirent instantanément celles d’une dizaines d’autres jeunes qui s’ étaient invités dans le dancing, alors qu’il dormait. A partir d’une certaine heure, les DJ passait du rock. Il reconnut soudain Brex et Crawl dans les rayons bleus qui jetaient leurs éclairs entre deux ombres, sur la piste de danse. Il évita la robe rouge collante d’une blonde aux formes avantageuses, et se retrouva juste en face de Crawl, attiré par la créature au même instant.

« Oh Bérut, j’suis avec Brex, tu sais pas ce qui nous est arrivé, oh tu va pas le croire, on a été au bal à Mouilleron, le mec a sorti un fusil contre Brex, il a dévié le canon et le coup est parti dans la salle de sport, y’ avait plus de lumière, on s’est tiré avec ma voiture, on a juste eu le temps de démarrer, ils étaient au moins une dizaine à nous courser.. !»

Derrière lui, Brex gesticulait en pogotant avec une bouteille d’un liquide rougeâtre dans la main droite, qui aspergeait par instant les autres danseurs. Il ne semblait pas importuner par les évènements qu’il avait vécu quelques heures auparavant, et semblait se complaire dans ce nouveau domaine peuplé de femmes aguichantes et de punks coqués. Seul Crawl était surexcité, dans un état où il semblait pouvoir exploser à tout moment. Hervé, voyant son ami absorbé par la musique sur la piste, ne prit pas la peine de relater la séance d’hypnotisme qu’il avait été contraint de subir. La serveuse était oubliée. Il savait qu’il reprenait désormais le train où il l’avait laissé. Ses deux amis lui signifiaient un peu brusquement que la vie continuait. Apparurent au même instant P’tit Fort et Chèt plus accoutumé des bals où ils pouvaient s’exprimer plus librement dans leurs extravagances. P’tit Fort était un habitué des comas éthyliques, et n’intervenait en boite de nuit que très tard, quand la musique et le public passaient à un autre degré de convivialité. Il se jeta dans les bras d’Hervé comme s’il allait franchir une barrière en courant. Le DJ avait programmé un morceau de « Cure » et Chèt pogotait en faisant fuir une partie de l’assistance peu accoutumée à ce type de danse expérimentale. Seules restaient sur la piste quelques filles, intéressées par cette bande d’acolytes, et d’autres jeunes de bourgs avoisinants, qui les trouvaient sympathiques au vue de leurs goûts musicaux. En quelques secondes, ils avaient pris possession de la piste de danse, convaincus de prendre leur revanche sur leurs déboires de la soirée. La basse de « Joy Division » finit pas faire voler le mélange hétéroclite de docs, et de creepers au niveau des visages attablés autour de la piste. Soudain, Hervé eut le temps de voir le poing de Crawl se diriger droit dans la joue d’un autre jeune, blond, plus grand et plus costaud que lui, qu’il reconnut pour s’être déjà opposé à lui, quelques semaines auparavant, en compagnie de son camarade dans un bal des environs. La détermination de son ami surprit Hervé, qui comprit la situation seulement au bout de quelques instants. Le blond était en train de s’en prendre à Brex, sans doute peu accoutumé à l’expression corporel du jeune, et s’apprêtait à le prendre au collet. Rapidement, la situation s’envenima et les videurs durent intervenir, en déplaçant le groupe de belligérants en direction de la sortie non sans mal, car Chèt et P’tit Fort se démenait à leur tour contre les amis du blond. Hervé tentait comme il le pouvait à coup de pieds frontal d’éloigner la bande adverse afin de sortir Brex qui avait été quasiment avalé par cette attaque surprise. Par chance grâce à son agilité, il avait pu éviter les coups et profiter du déplacement collectif organisé par les videurs pour rejoindre Crawl et Hervé qui tentait de se frayer un passage vers la sortie. Au bout de plusieurs longues minutes, ils réussirent à sortir à l’extérieur de la boite et respirèrent l’air frais du dehors, telle une bouée en pleine mer. Les videurs avaient réussi à séparer les deux bandes. Hervé conscient qu’ils étaient en nombre restreint face aux autres plus nombreux sorti une bombe lacrymo qu’il gardait toujours sur lui, au vue des conflits qu’il ne manquait pas d’enchaîner. Chèt et P’tit Fort sortirent les derniers, en menaçant les plus zélés de la bande adverse. Les videurs avaient attendu d’être à l’extérieur pour s’en prendre à leur tour au cinq jeunes, à la grande surprise de Crawl et Brex qui s’étaient repliés vers la voiture couverts par la lacrymo d’Hervé, qui se retrouva à son tour, aspergé par celle du videur qui le suivait de quelques mètres. Hervé sentit les picotements mais réussit à se diriger vers les champs pour échapper au nuage de gaz. Dans la confusion, il reconnut un portugais de Cerizay qui vint leur prêter main forte en repoussant quelques éléments de la bande du blond qui s’étaient détachés de l’entrée de la boite, pour tenter de le piéger seul, près de la clôture où il s’était isolé afin de reprendre son souffle. Ils réussirent à tous se regrouper près de la voiture de Crawl, qui s’était mis au volant et actionnait le moteur pour décamper.

« Montez les gars , on se tire... ! » cria t-il au autres.

Chèt et P’tit Fort s’engouffrèrent à l’arrière, suivi d’Hervé qui les rejoignit en se serrant sur le côté. Brex monta à l’avant, et la Renault cinq démarra en trombe. Ils n’eurent que le temps de faire quelques mètres, quand ils virent le blond se précipiter en courant sous les encouragements des videurs, puis grimpé sur le capot avant du véhicule, explosant tout le pare-brise d’un coup de pied, et surprenant Crawl et Brex qui eurent juste le temps de se protéger le visage. Crawl ne se laissa pas impressionner et actionna aussitôt l’accélérateur, ce qui propulsa le blond sur le côté. Hervé et les autres à l’arrière n’en croyaient pas leurs yeux. La scène semblait irréelle. Seul Brex riant aux éclats avait repris son monologue comme s’il ne s’était rien passé. Tous sentaient le froid de la nuit envahir l’intérieur de la voiture, à travers la route éclairée par les phares, laissant deviner l’orifice au milieu du pare-brise, cerclé de bris de verre qui par moment tombaient sur la plage avant, au rythme des soubresauts des pneus sur le goudron, zigzaguant à travers cette paisible campagne vendéenne. Crawl pensait déjà à l’explication qu’il allait devoir donner à son père sur ce pare brise manquant. Brex paraissait s’assoupir malgré le froid de la nuit qui envahissait peu à peu l’intérieur du véhicule. De légères gouttes de pluie finirent pas calmer les jeunes qui contemplaient le noir du paysage, imaginant un univers parallèle qui viendrait à leur secours derrière ces clôtures de barbelés interminables.