Chapitre 1 : Julien
Estelle m’a eu. Elle est forte, très forte. Si j’avais su que me prendre d’affection pour une jeune de dix-huit ans allait ruiner ma vie et m’envoyer en prison pour les vingt prochaines années, j’aurai ri au nez. Mais voilà, c’est Estelle. Et bien que ce soit une sacrée garce, je dois lui reconnaître qu’elle est douée. Cette salope.
Le temps a passé, huit ans se sont écoulées depuis qu’elle est morte. Mais j’en suis sûr, elle est vivante. En tout cas, elle l’est bien à mes yeux. Parce que je vais me venger, d’une manière ou d’une autre, je vais la retrouver et lui faire payer ce qu’elle m’a fait. Parce qu’une femme aussi intelligente qu’Estelle ne peut pas mourir. Et encore moins assassinée sous mes coups, sachant que mes mains sont propres.
Ai-je perdu la mémoire ? L’ai-je réellement tuée sans m’en être rendu compte ? J’y ai cru, pendant un moment. Enfermé dans cette cellule miteuse, insalubre et tant petite qu’elle me rend claustrophobe, j’ai eu, l’espace d’un instant, l’impression d’être devenu fou. Et si j’en avais vraiment fini avec elle, et que mon cerveau avait décidé d’effacer cet acte de ma mémoire ? Après tout, le cerveau est capable de grande chose. Mais je n’y crois pas. Déjà, parce qu’il faut vraiment être taré pour oublier avoir tué quelqu’un. Et je ne pense pas être taré. Je suis juste un peu… débordé par mes émotions. Et surtout : Estelle est putain de maligne.
Elle ne se serait pas laissée mourir comme ça, aussi facilement. Puis merde ! Je ne l’ai pas tuée. Je le sais. Alors pourquoi je suis en taule depuis huit ans ? Et pourquoi personne ne me croit ? Ma réputation a été entachée, j’ai perdu mon job, ma maison, ma vie. À cause d’une histoire de sexe. Je suis tellement stupide. Comment ai-je pu en arriver là ?
J’aurais dû me contenter d’Aurélie qui m’était, certes infidèle, mais soumise. Elle ne m’aurait jamais trahi concernant Célia. Elle gardait notre secret, et si j’avais su ne pas être gourmand, j’aurais pu continuer de me satisfaire de ma fille. Mais voilà, j’en ai trop voulu. Et Estelle m’a détruit.
Célia me manque, tous les jours. C’était ma petite fille merde ! Mon adorée, mon âme-sœur. Je ne peux pas rester dans cette cellule sans rien faire. Et je sais qu’Estelle vit sa vie paisiblement tandis que je suis séquestré dans cet endroit de malheur.
Heureusement, j’ai mes contacts. Paul m’aide comme il peut, même s’il me déconseille de me venger, s’il doute de moi, mais une chose est sûre : il sait que je n’ai pas assassiné Estelle. Parce qu’il l’a vue, sur les caméras de surveillance de la gare de Nord, partir vers Bruxelles.
— Es-tu sûr que c’est elle ?
— Évidemment ! Regarde, c’est elle.
Il me montre la vidéo en question. En effet, c’est sa silhouette, ses vêtements que je reconnaîtrais entre mille. Mais son visage est masqué par une capuche, bien que j’aperçoive ses lèvres et son nez. Et bientôt, son regard quand elle se met à fixer la caméra de surveillance. Qui ferait ça, si ce n’est quelqu’un qui fuit la justice ? Je sais que c’est elle. Je l’ai tellement examiné pendant notre relation que je la connais par cœur. Et cette femme, qui paraît agitée et angoissée, à se mordre les ongles et taper du pied, c’est bien Estelle.
— Putain, c’est elle.
— Mais oui ! Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Je vais faire appel. Cette vidéo est la preuve qu’elle est bien vivante et que je suis innocent. Je vais sortir de là, Paul. Justice sera rendue.
Mais selon le tribunal, ce n’est pas une preuve suffisante, car les vidéos ne sont pas d’une assez bonne qualité. Mais je suis certain que c’est elle. Et c’est, de toute façon, mon seul espoir de vengeance.
Sébastien, mon avocat, m’assure que nous ne pouvons rien faire avec cette vidéo. Je suis dépité, j’étais persuadé que cela suffirait à me faire sortir d’ici. Bon sang, on voit bien que c’est elle !
— Vous êtes sûr qu’elle est à Bruxelles ? me demande-t-il.
— Oui.
— Ce qu’il faudrait, c’est la ramener ici, en France. Savez-vous où elle se trouve exactement ?
— Non.
Il me regarde avec désespoir. C’est peine perdu. Pourtant, je suis plein d’espoir, moi. J’ai là ma chance de retrouver ma vie. Je suis peut-être en prison, mais je suis riche. Et surtout, j’ai énormément de contacts. Partout dans le monde. Velkarion Technologies s’est développé à travers le monde, et surtout en Belgique. Je sais que je peux la retrouver, ce n’est qu’une question de temps.
— J’ai des contacts. Je n’ai qu’à leur demander de fouiller. Je vais la retrouver.
Comment puis-je lui faire payer ? J’ai eu le temps de bien réfléchir durant ces huit années en prison. Je ne sais pas encore si je la tuerais de sang-froid, avec un peu de torture, quitte à assumer de finir ma vie en prison. D’un autre côté, il me reste quatre ans avant de sortir d’ici pour bonne conduite. Ça serait dommage de toute gâcher pour une histoire de haine. Il faut que je sois plus intelligent que ça. Il faut que je prenne mon temps pour organiser un plan. Non, Estelle, bien qu’elle mérite de mourir pour tout ce qu’elle m’a fait, ne me ruinera pas ma vie. Je ne veux pas qu’elle gagne, peu importe la manière. Car si je la tue, je verrais, dans ses yeux, la satisfaction de savoir que je vais foutre en l’air tout ce que j’ai construit jusqu’à présent.
Non, je veux être quelqu’un de bien. Je veux me repentir, oublier mon passé sordide et refaire ma vie. Je veux être un homme nouveau. J’aurais pu déjà l’être, avec Amandine. Je me sentais si bien avec elle. Elle ne me jugeait pas et m’appréciait pour ce que j’étais et non pour mon nom et ma fortune. Elle a été mon déclic, paix à son âme, mais je ne veux plus jamais faire de mal à qui que ce soit. Je désire plus que tout au monde que les gens sachent que j’ai changé.
Mais avant ça… Pour me sortir de là et refaire ma vie, je dois d’abord retrouver Estelle et détruire la sienne.