Chapter 1
Chapitre 1
Kenza
Ma tempe colle à la vitre gelée. Je sens rien.
Pas le froid. Pas le plastique sous ma joue. Pas le balancement du train.
J'ai la tête vide. Figée. Comme anesthésiée.
Dehors, le paysage défile en accéléré. Des champs plats. Des routes sans fin. Des hameaux paumés. Rien à voir. Rien à retenir. Juste des silhouettes floues dans une lumière de fin du monde.
Une transition.
Entre l'oubli et le retour.
Entre six mois d'exil.
Et Saint-Michel.
Mon téléphone est posé sur mes genoux. Écran noir. Pas de musique. Pas de notifications. Juste ce rectangle silencieux qui me brûle la cuisse. Mélanie est toujours dans mes contacts. Toujours là.
Je l'ai laissée taper dans le vide. Chaque message comme un écho que j'ai étouffé.
Elle a tendu des perches. Relancé. Relancé encore. J'ai tout ignoré
Je pouvais pas. Ou je voulais pas. À ce stade, je sais même plus.
Et maintenant, je suis là. Dans ce putain de train. Comme si j'avais juste mis pause. Comme si tout ce vide, tout ce silence, n'avaient jamais existé.
Mais si. Ils existent. Ils sont là. Collés à moi comme une deuxième peau.
Je rallume l'écran. La lumière bleutée m'arrache les pupilles. Mon pouce hésite. Plane.
Puis tape.
💬 Moi : Je suis de retour au lycée.
Envoyé.
Trop vite. Trop simple.
L'écran vibre aussitôt.
💬 Mélanie : Attends... QUOI ??
💬 Mélanie : Tu plaisantes ?
Je cale ma tête contre le dossier dur. Un soupir m'échappe.
Non. Je plaisante pas.
Je tape rien. Pas tout de suite. Je regarde mon reflet dans la vitre.
C'est flou. Usé. Lointain.
Un visage que je reconnais plus.
Je reprends le téléphone.
💬 Moi : Non. J'arrive ce soir.
Les trois petits points apparaissent. Disparaissent. Reviennent.
Elle hésite.
💬 Mélanie : Tu te fous de ma gueule, Kenza ?
Pas de nouvelles depuis six mois et là tu me balances ça comme si de rien n'était ?
Je ferme les yeux. Le téléphone chauffe dans ma main.
Elle a raison.
C'est brutal. Mal foutu.
Mais c'est comme ça.
Je peux pas tout justifier. Je peux même pas m'excuser.
Alors j'écris :
💬 Moi : Ouais.
Trois lettres. Vides. Défensives.
Elle va détester.
Trois petits points. Encore.
💬 Mélanie : C'est tout ce que t'as à dire ?
Je pince les lèvres. Je sais même pas quoi répondre.
Rien suffira.
Je regarde dehors. Mais le paysage, je le vois plus.
Je tape sans réfléchir :
💬 Moi : Je pouvais pas. J'avais besoin de...
Je bloque.
De quoi ? D'air ? De silence ? De crever en paix ?
Je supprime.
Je recommence.
💬 Moi : Je ne pouvais pas.
Silence.
Puis sa réponse, presque douce. Presque tranchante.
💬 Mélanie : T'aurais pu me parler. J'aurais compris
Non.
Elle aurait voulu comprendre.
Mais elle aurait pas pu.
Moi-même, je comprends pas.
Je réponds :
💬 Moi : Je sais.
Et puis elle envoie la question qui pique.
💬 Mélanie : Et maintenant ?
Le train ralentit. Je sens le virage. Le freinage. L'annonce crachée par le haut-parleur.
Je me redresse. Mon cœur cogne trop fort.
💬 Moi : J'arrive ce soir.
Trois petits points.
Puis :
💬 Mélanie : T'as intérêt à t'expliquer tout à l'heure.
Point final.
Chez elle, ça veut dire qu'elle est en colère. Qu'elle encaisse encore. Mais qu'elle va exploser.
Je souris. À peine.
Le train s'arrête. D'un coup sec.
Les portes s'ouvrent. L'air de la nuit me gifle. Ça sent le métal, l'asphalte mouillé, la vieille ville.
Je bouge pas. Pas tout de suite.
Les gens se lèvent. Récupèrent leurs sacs. Appellent quelqu'un.
C'est maintenant que ça devient réel.
Le quai. L'odeur. Le froid dans mes jambes.
Saint-Michel.
Je me lève. Je saisis ma valise. Je la tire. Elle râcle le sol. J'ai l'impression que tout le monde me regarde.
C'est pas le cas. Mais la parano est là.
Je descends. Une marche. Deux.
Le trottoir m'accueille comme un mauvais souvenir. Odeur d'essence, bouffe froide, fin de semaine. J'avance, mais j'ai l'impression de reculer, ma valise derrière moi.
Vingt minutes à pied. Je les connais. Je pourrais les faire les yeux fermés. Et pourtant, chaque mètre me pèse.
Je passe devant une vitrine. Mon reflet me suit : Sweet noir, jean noir, sac noir. Même moi je me reconnais pas.
Un bus crache sa fumée. Un chien aboie au loin. Une fille gueule au téléphone. Rien n'a changé. Moi si.
J'accélère.
Le lycée approche. Je le sens avant de le voir. Ce nœud dans le ventre. Cette aiguille sous la peau. Comme une vieille douleur fantôme qui revient d'un coup.
Le portail. Noir. Massif. Fermé, forcément. Dressé comme un monstre endormi.
Saint-Michel.
Je m'arrête. Juste en face.
Mon cœur tape plus fort. Ou alors c'est l'air. Trop froid. Trop plein.
Je fixe les grilles. Les murs derrière. Les fenêtres muettes. J'ai l'impression qu'ils me fixent aussi.
Personne ne m'attend. Fontaine a demandé que je revienne tard. Pour éviter un exclandre. Comme si ça pouvait effacer le reste.
Je souffle. Une bourrasque me pique les joues. Je lève une main, j'appuie sur l'interphone.
Un grésillement.
— Internat Saint-Michel. Qui est à l'entrée ?
Une voix d'homme.
C'était Rebeca qui devait m'ouvrir, mais elle a dû refiler la corvée.
Un classique.
Je fronce les sourcils.
— Kenza Alvezia.
Silence. Léger. Mais réel.
— Répétez ?
Je serre les dents.
— Kenza. Alvezia.
Encore un flottement. Plus long.
— Vous êtes attendue ?
Je roule des yeux. L'agacement me chauffe la gorge.
— Non, j'avais juste envie de passer dire bonjour.
Un soupir grésille dans le haut-parleur.
— Passez-moi Rebeca.
— Elle est absente ce soir.
Fidèle à elle-même, cette conne.
Un rire m'échappe. Sec.
— C'est Fontaine qui m'a demandé de venir à cette heure.
Un temps.
— Attendez. J'arrive.
Le claquement de l'interphone me cloue le bec. Je recule d'un pas.
Des pas résonnent dans le gravier.
Je relève la tête.
Une silhouette s'avance. Grande. Lente. Capuche rabattue. Du noir, du silence, de l'assurance.
Il atteint la grille. Sort une clé. L'enfonce dans la serrure.
Et quand il lève la tête — plus rien ne passe.
Putain.
Son visage est anguleux. Sa mâchoire nette. Ses pommettes saillantes. Une bouche marquée. Des yeux — gris. Déstabilisants.
Trop beau pour un mec payé à surveiller des ados.
— T'étais pas censée arriver plus tôt ? lance-t-il, voix calme.
Grave. Posée. Comme lui.
Je soutiens son regard.
— C'est Fontaine qui a fixé l'heure. Pas moi.
Il hoche à peine la tête. Ouvre la grille. Recule.
— Shayn. Surveillant des dortoirs des garçons.
Il a pas une gueule à compter les absents.
— Dommage, j'suis pas un garçon.
Il sourit en coin.
— J'avais capté.
Je le fixe , il soutient. Puis il ajoute :
— Normalement c'est Rebeca qui devait t'accueillir. Mais bon... comme tu vois.
Je hausse les épaules.
— Étonnant...
Je laisse traîner le mot. Juste assez pour qu'il sente que je le pense fort.
Son regard glisse vers moi. Rapide. Intense. Il sourit encore.
— Ah ouais ?
Il dit ça comme on dirait : t'as un problème avec elle ?
— Le jour où elle fera son taf, celle-là...
Il lâche un rire bref. Léger. Presque silencieux.
Son sourire s'élargit d'un millimètre.
— Je peux pas te donner tort.
Il enchaîne :
— Allez, viens.
Il se tourne sans attendre ma réponse, déjà en train d'avancer. Mains dans les poches. Démarche lente, assurée.
Je le suis.
On traverse la cour intérieure. L'asphalte est fissuré par endroits, détrempé par la pluie de l'après-midi. Ça sent l'humidité, le métal, un peu la clope froide. Le silence du dimanche soir pèse. Rien ne bouge. Juste nos pas.
Il pousse la porte du bâtiment principal. Une odeur de désinfectant et de poussière chauffée me prend à la gorge. Hall étroit. Lumière crue. Le lino sous mes semelles colle à moitié.
Rien n'a changé.
Les murs sont toujours beiges, sans vie, marqués de traces d'humidité mal camouflées. Les panneaux d'affichage sont vides. Les néons bourdonnent faiblement au plafond.
— Toujours la même chambre ? Je demande.
— Ouais. À moins qu'ils aient jugé que t'étais mieux dans un cagibi.
— Ils y ont pensé, j'en suis sûre.
Il rit dans sa barbe. Silencieux. Un rictus presque invisible.
On monte l'escalier. Mes jambes sont lourdes. Ma valise tape les marches à chaque pas. Il se retourne pas. Il sait que je suis là. Ça suffit.
Arrivés à l'étage, il ralentit.
Le couloir est long. Trop long. Murs blancs, portes alignées, lumière crue au plafond. À gauche, les chambres des mecs. À droite, celles des filles. Et aux extrémités, deux portes à part : celle de Rebeca. Et la sienne, tout au fond.
Je reconnais la mienne à trois mètres. Chambre 2.
Il s'arrête devant. Sort une clé de sa poche. Me la tend.
— Ils ont changé les serrures la semaine dernière.
Je tends la main. Nos doigts se frôlent à peine. Contact froid. Rapide. Mais je le sens.
Je récupère la clé.
— Je suis à côté, ajoute-t-il. Si jamais.
— Ah merde.
Il sourit. Secoue un peu la tête, l'air de rien.
— T'es une plaie, en fait.
Je tourne la clé, pousse la porte. Je lui lance un sourire :
— Courage.
Clac.








