Isha - 1
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« Il n’y avait aucune cruauté en eux. Ils étaient nés prédateurs. Comme l’homme.
Mais ils étaient restés prédateurs alors que l’homme était devenu destructeur. »
— Paul-Émile Victor
Le froid d’aujourd’hui était plus mordant que les autres jours, signe clair que l’hiver n’allait pas tarder à s’installer.
J’aurais pu craindre cette venue, cependant, mon corps ne ressentait pas le froid comme les autres humains.
En effet, les lycanthropes avaient une résistance aux saisons qui faisait jalouser les simples humains.
Certains humains pensaient encore que les lycanthropes n’étaient que de vulgaires bêtes sans lois ni foi.
Cependant, c’était tout le contraire. En tant que chef de meute, il pouvait affirmer que les meutes étaient régies par des lois. Des lois qu’on appelait les lois de la Lune.
Des millénaires auparavant, lors de ce qu’on appelle la Chasse Rouge, les loups étaient esclaves/prisonniers de leur bête, et un loup esclave de sa bête est un loup sauvage, un loup sans foi ni morale. Dénués de contrôle et ravagés par leurs pulsions, ils tuaient, pillaient, violaient, pratiquaient l’adultère.
C’est pourquoi, selon la légende, c’est la Lune elle-même — la Mère Argentée — qui révéla les lois aux Alphas pour guider leur peuple vers l’équilibre entre l’humain et la bête. Les lois de la Lune furent ensuite instaurées par les anciens guides des premières meutes.
On dit même qu’à la suite de cela, l’aconit, une plante mortelle pour les loups-garous, aurait été créée à partir des larmes de colère de la Mère Argentée, après que des loups eurent violé les lois sacrées (adultère, profanation du corps, meurtre injustifié).
La Lune, qu’on appelle aussi la Mère Argentée, ou simplement la Mère, est la Mère de tous les loups. C’est elle qui créa les premiers lycanthropes et nous donna la capacité de nous transformer, de ressentir profondément, et de former des liens d’âme.
Son premier ordre donné aux premiers lycanthropes fut de se reproduire pour peupler les terres fertiles.
Au fil du temps, les humains et les loups apprirent à coexister ensemble en harmonie. Les humains, bien conscients qu’ils ne feraient pas le poids face à de tels monstres, furent obligés de cohabiter.
Peu à peu, les gouvernements humains ainsi que les métamorphes signèrent des traités de paix pour garantir la paix et éviter les guerres et conflits comme il y en avait eu auparavant.
En tant que chef de la meute, mon rôle était de guider au mieux la meute, prendre des décisions difficiles s’il le fallait, et m’assurer que les membres de la meute se portaient bien à travers le lien qui nous unissait et ne manquaient de rien. C’était aussi à moi de traiter et de communiquer avec les gouvernements humains.
Mon rôle était aussi d’assurer la protection de la meute et de faire respecter les lois.
— Papa ? appela Azael d’une voix hésitante, en passant la tête par l’embrasure de la porte.
— Oui, petit loup ?, répondis-je sans lever les yeux.
— Papaaa ! Je t’ai déjà dit d’arrêter de m’appeler comme ça ! protesta-t-il bruyamment, en traînant les pieds.
— Tu seras toujours mon petit louveteau à moi, même quand tu seras vieux et grincheux, dis-je en lui ébouriffant les cheveux avec un sourire moqueur.
— Non, pas mes cheveux ! grommela-t-il en reculant vivement, tentant de remettre ses mèches en place.
— Alors, qu’est-ce que tu me voulais ? demandai-je en le fixant cette fois.
— Lyam m’a demandé de te chercher.
— Il t’a dit pourquoi ?
— Non, tu sais bien que Lyam ne veut jamais rien me dire. Il me prend encore pour un bébé, j’suis sûr.
— Et il a bien raison. Tu poses trop de questions.
— Je suis quand même le futur chef de la meute, je te rappelle ! lança Azael avec fierté, bombant le torse.
— Oui, futur. Mais t’as vu le mot important là-dedans ? “Futur”. Tu ne l’es pas encore. Voilà toute la différence, mon fils.
— Tss... souffla-t-il, faussement vexé.
— Va manger avec le reste de la meute. Je te rejoins juste après
Je regardais avec affection mon cher fils courir bruyamment dans notre grande maison en bois pour rejoindre les autres.
Mon fils était mon portrait craché : grand, bien bâti, locksé comme moi et d’une peau sombre. Il avait aussi hérité de mes yeux gris.
Mon fils me ressemblait autant physiquement que mentalement, au grand dam de ma défunte femme. Il était très solaire, sociable, et adorait plaire et être au centre de l’attention, tout comme moi.
Nous vivions dans une grande forêt qui appartenait à la meute, au Canada, loin des populations humaines ou autres métamorphes. Habiter en plein air était primordial pour des personnes comme nous. On avait besoin d’être connectés à la nature.
C’est pourquoi nous cultivions notre nourriture nous-mêmes.
On cultivait nos propres légumes et fruits frais. On chassait du gibier pour la viande et pêchait le poisson. On chassait également du bétail : lapins, sangliers, écureuils ou encore ours et cerfs pour la viande. Et pour le fromage et le lait, on élevait des vaches, des chèvres, des moutons pour la laine, ainsi que des poules pour les œufs et la viande. Et on utilisait le bois pour se chauffer et pour les constructions.
Notre lieu d’emplacement était juste à côté d’un accès à un point d’eau. Une grande rivière traversait la forêt.
Notre meute vivait tous dans une grande maison en bois, ce qui faisait que nous étions tous colocataires. Cependant, chacun avait sa propre chambre et sa propre salle de bain. Le reste, tel que le salon, la salle à manger, les gardes-manger et les buanderies, était commun à tous.
En tant que meute, nous étions des êtres grégaires : on avait besoin de vivre en groupe. Un loup solitaire, ça n’existait pas ; il finissait toujours par mourir, dû au manque de lien d’âme avec d’autres membres. Être en lien et en contact avec les autres nous était ainsi vital.
— Tu voulais me voir ?, demandai-je à Lyam en le rejoignant près du couloir.
— Oui, le directeur voudrait vous rencontrer au plus vite.
— À quel sujet ?
— Ça, je l’ignore totalement, Alpha. Mais à mon avis, ça concerne l’inscription d’Azael. Il est métamorphe, après tout.
— Bien. J’irai demain matin, à l’aube. Prépare les sentinelles pour m’accompagner et surveille bien la meute pendant mon absence.
— Compris, Alpha. Je m’en occupe.
— Autre chose ? demandai-je en m’apprêtant à tourner les talons.
— Oui... Les anciens me mettent toujours la pression. Ils insistent pour que vous vous unissiez à un membre de la meute.
— Pff... pourquoi est-ce que ça ne m’étonne même pas ? Ces vieux croient encore que mon statut de veuf est une malédiction. Pour eux, un chef de meute sans compagne, c’est une honte. Et toi, t’en penses quoi ?
— Si je peux me permettre, Alpha... je pense que votre statut ne regarde que vous. Vous avez perdu votre compagne, mais vous êtes resté fort. Vous guidez la meute avec droiture. Veuf ou pas, vous restez l’Alpha que tout le monde respecte.
— Merci, Lyam. Tes paroles me font du bien.
— De rien. Je reste votre bras droit, mais je suis aussi votre ami. Si quelque chose vous pèse, parlez-moi. Je suis là.
— Merci, vraiment. Je le pris brièvement dans mes bras.
— Et toi aussi, n’oublie pas que tu peux venir me voir, peu importe l’heure ou le sujet.
— Oui, je le sais. Merci beaucoup, Alpha.
C’est sur ces dernières paroles qu’on partit rejoindre la meute qui prenait le petit-déjeuner. C’était une sorte de rituel : tous les repas, on les prenait ensemble, dehors, en plein air, avec pour paysage la nature, le bruit des oiseaux, des écureuils, et celui de la rivière, ainsi que l’odeur de la terre et de l’herbe. Cette odeur était la meilleure selon moi.
Nous avions plusieurs grandes tables en bois où étaient réunis les membres de la meute.
Sur la table étaient disposées des assiettes de bacon de veau, des œufs au plat, du pain, du fromage, des myrtilles, des mûres, des framboises, du poisson fraîchement pêché, des entrecôtes, des tomates, des pommes de terre, et du jus d’orange fraîchement pressé ce matin-là. Un festin. C’était une quantité énorme, cependant nous étions une cinquantaine de membres, et en tant que loups, nous mangions plus que des êtres normaux.
Comme prévu, moi et les sentinelles sommes partis à l’aube.