Prólogo
Prólogo : Prologue
Quelques années plus tôt, au cœur de la mer Méditerranée
— Tu es prêt, mon grand ?
Mon grand-père est assis sur l’une des planches en bois de notre petite barque. Cette dernière tangue quand je monte dedans. Je tente de me stabiliser avec mes bras et prends place à ses côtés. L’humidité du bois s’infiltre à travers mon short de bain, et mes lèvres s’étirent tant je suis content de partager ce moment avec lui.
Mon abuelo récupère l’amarre attachée sur l’un des nombreux anneaux présents sur le sol du port de Fornells. Il défait le nœud pour laisser notre barque naviguer au gré du vent. Puis, une de ses mains saisit la corde du lanceur et fait vrombir le moteur. Une odeur légèrement âcre atteint mes narines. Le ronronnement régulier du moteur brise le silence du village.
Un léger vent fouette mon visage, déposant une fine pellicule de sel tiède sur ma peau. Mes cheveux mi-longs se rebellent sous sa force, mais je les retiens pour ne pas brouiller ma vision. Le soleil nous partage ses rayons matinaux, réchauffant ma peau déjà brunie.
— Tiens, mets ça !
Mon grand-père, Gaspard, m’enfonce une casquette sur ma tête malgré mes nombreuses réticences. Je ne peux plus sentir la chaleur des rayons du soleil sur mon visage. Les sourcils froncés, j’ose un regard dans sa direction. Il affiche un rictus moqueur sur son visage avant de se concentrer sur notre navigation.
C’est en s’emparant du manche fixé au moteur qu’il arrive à nous diriger loin du quai. Les maisons blanches du village deviennent de plus en plus petites, et la tour de Fornells, de base si impressionnante, se réduit peu à peu à un simple point dans le paysage.
Les vaguelettes s’écrasent contre la coque du bateau, certaines plus imposantes nous éclaboussent. Une surprenante punition pour avoir osé se mettre en travers de leur chemin. Le vent murmure doucement à mes oreilles, me rassurant sur l’endroit où je me trouve.
Nous naviguons encore quelques instants avant de rejoindre le Cap de Cavalleria. Mes yeux se posent sur le célèbre phare qui nous surplombe, perché sur un rocher à plus de quatre-vingt-dix mètres de hauteur.
Mon grand-père éteint le moteur, laissant la barque dériver jusqu’au très populaire site de plongée Llosa des Ocellers, en plein milieu d’une réserve marine abritant une diversité impressionnante d’espèces.
— Bien, on fait comme d’habitude. Je te laisse explorer les environs, mais tu restes proche de moi.
— Compris, Capitaine, lui lancé-je, en tapant dans ses mains.
Prenant un vieux masque trouvé dans les affaires de plage chez mes parents et un tuba, je mouille ma nuque pour laisser mon corps s’adapter à la température de la mer. Puis, je plonge dans l’eau rafraîchissante de la réserve. Il ne faut pas longtemps à mon grand-père pour me rejoindre.
Je positionne mon masque sur mes yeux, prends une grande inspiration et introduis l’embout du tuba dans ma bouche. Restant à la surface pour le moment, j’observe rapidement les fonds rocheux et les algues. Gaspard entre dans mon champ de vision. Je le vois battre des jambes pour atteindre les profondeurs. J’ai envie de le rejoindre.
Je jette mon tuba dans la barque et me dépêche de rattraper mon grand-père. Il n’y a pas une minute à perdre si je veux observer de plus près quelques coraux rouges. Un banc de rougets s’éloigne précipitamment de nous. Je lève les pouces en direction de mon grand-père pour le rassurer.
Nous passons plus d’une heure à nager dans la réserve avant que je ne rejoigne notre petit bateau. Le sourire que je n’ai pas quitté jusqu’à présent disparaît de mon visage. Cette bulle de sérénité, dans laquelle je vis depuis ma naissance, va exploser, et je ne peux rien y faire.
— Lysandre…
— Ne dis rien, papi.
Dans un souffle, il me pose une serviette sur les épaules et frotte doucement mes cheveux. Une petite attention pour me montrer qu’il me comprend.
Nous repartons en direction du port, accompagnés de quelques cris stridents de mouettes. Je les observe, je suis jaloux de leur capacité à s’élever pour obtenir une vue d’ensemble sur ce magnifique environnement.
Elles sont libres de leur choix, libres de se poser où elles veulent, libres de faire ce qu’il leur plaît.
Le moteur s’arrête et nous atteignons le petit port de Fornells pour amarrer à nouveau notre barque. Au loin, j’aperçois mon père. Il s’impatiente en faisant les cent pas, les bras croisés sur sa poitrine.
— Papa, c’était vraiment nécessaire cette sortie en mer ? crie ce dernier, essayant de se faire entendre au milieu du bruit du vent et des mouettes.
— Il en avait besoin, répond Gaspard, en fronçant ses épais sourcils poivre et sel.
— Nous partons dans moins de deux heures et il n’a rien préparé de ses affaires.
Ils échangent des mots comme si je n’étais pas là. Mes poings se serrent sur mes cuisses. Il faut dire la vérité, je n’arrive toujours pas à encaisser ce changement brutal.
Mon père, Francisco, gère une petite entreprise d’archives sur cette île. Les affaires marchent bien et tout allait pour le mieux, même si je le vois peu. Il est submergé de travail. Ma mère, Lourdes, dirige un magasin de vêtements qui fonctionne très bien, lui aussi, pendant la saison estivale. Je ne pouvais pas rêver mieux que la vie que j’ai maintenant.
La maison de mes parents est accolée à celle de mon grand-père. Ainsi, je peux passer autant de temps que je le souhaite chez lui. Il m’a tout appris de la navigation, la biodiversité et le climat. N’ayant école que jusqu’à quatorze heures, je me précipitais chez lui, désireux d’en apprendre toujours plus.
Mais aujourd’hui, tout est en train de s’effondrer. Mon père a eu une promotion, une occasion d’agrandir son entreprise, mais pour cela, nous devons déménager… en France, plus précisément à Paris. Dès que j’ai appris cela, j’ai couru chez mon grand-père pour le supplier de me garder auprès de lui. Je ne voulais pas partir, mais mes parents ont refusé de me laisser ici.
— Rentre, Lysandre, ta mère t’attend pour préparer tes affaires.
Les yeux rivés au sol, je passe devant lui sans lui accorder le moindre regard… sans prononcer un mot. Je rejoins ma mère, faisant glisser mes sandales sur les petits carreaux faits de briques qui recouvrent les trottoirs du village.
— Mon chéri, nous reviendrons, je te le promets, me lance ma mère lorsque je passe le pas de la porte de ma chambre.
— T’es sûre ? lui demandé-je.
Une question à laquelle elle ne répond pas. Personne ne peut savoir ce que l’avenir nous réserve.
Plus tard, quand il a fallu partir malgré toutes mes supplications pour ralentir le temps, je me suis jeté dans les bras de mon grand-père, tentant de retenir mes larmes qui menaçaient de couler.
— Ne t’inquiète pas pour moi, mon petit. Profite de tout ce que Paris a à t’offrir, mais n’oublie pas ton vieux abuelo.
— Jamais, papi, dis-je, en le serrant fort.








