Prologue
Toscane — 1610
Il dormait. Pour la première fois en cent vingt-six ans, elle le voyait vulnérable. Et ce soir, elle allait le tuer.
Victoria s'avança dans la chambre, le pieu, enveloppé dans un tissu de velours pourpre, serré contre sa hanche. Son souffle était court, sa gorge nouée, chaque pas sur le parquet blond était mesuré.
Et il était là.
Allongé sur le lit de plume, figé dans une posture presque royale. Son corps reposait sur les draps immaculés, le soleil couchant effleurait sa joue, traçant une ligne de lumière le long de ses pommettes hautes et de son nez droit. Ses paupières closes atténuaient la dureté de ses traits, et il y avait, sur ses lèvres fines d'ordinaire si froides, un relâchement nouveau — une absence de tension qui lui donnait un air paisible. Même ses cheveux sombres, parfaitement tirés vers l'arrière, semblaient adoucis par la lumière.
Elle se figea un instant, cherchant le piège. Valerius ne dormait jamais. Il l'avait dit lui-même : Le sommeil nous rend vulnérables. Il était l'un des Premiers-Nés, un immortel d'un autre âge, un être invulnérable. Ou tout du moins, c'est ce qu'il prétendait — et elle l'avait toujours cru.
Pourtant, là, devant elle, il était dénué de toute protection. Jamais, en cent vingt-six ans, elle ne l'avait vu ainsi. Il avait eu raison sur au moins une chose : dormir rendait vulnérable. Et aujourd’hui, il allait en payer le prix.
Elle s'avança, essayant de calmer son cœur qui battait jusque dans ses tempes, et s'arrêta à ses côtés en le scrutant méticuleusement.
Il était beau. Terriblement beau. D'une beauté trop cruelle, même pour un immortel. La scène ressemblait à une peinture, tant tout était parfait. Et cela la troubla davantage encore.
Car elle n'avait pas seulement haï Valerius. Elle l'avait aimé, à sa manière, dans ces rares interstices où il cessait d'être son maître pour redevenir une présence tangible. Et ça… ça rendait peut-être son geste plus nécessaire encore.
Elle s'agenouilla à côté du lit et sortit enfin le pieu du tissu de velours. Le bois était ouvragé comme s'il s'agissait d'un objet d'art, un fragment d'arbre que le marchand lui avait juré vieux de plus de deux mille ans — un bois qui, selon la légende, pouvait tuer un Premier-Né.
Mais jamais l'un d'eux n'avait été assassiné jusqu'à présent. Cela relevait donc de la pure théorie.
Et il lui parut évident que si elle se plantait, elle ne vivrait pas assez longtemps pour contredire ce mythe.
Elle se trimballait ce pieu, au péril de sa vie, depuis plus de vingt ans, attendant le bon moment pour l'utiliser. Et c'était celui-ci, le bon moment. Elle en était certaine.
Elle se redressa lentement, les doigts tellement crispées autour du manche que ses jointures en devenaient blanches.
Durant ces dernières cent vingt-six longues années, il avait tout essayé pour la briser. Et le plus effrayant, c'est que jamais il ne lui avait caché ses projets : faire d'elle l'arme parfaite, sans émotions ni volonté.
Ce monstre lui avait volé toute sa vie, mais l'avait également condamnée à une éternité de servitude. Il l'avait transformé contre son gré de la pire manière possible : en forçant la mutation au venin vampirique. La seule des trois méthodes qui induisait un lien d'asservissement indestructible entre le créateur et son rejeton.
Le seul moyen d'en être libérée, était d'espérer que son maître y renonce. Mais qui tirerait un trait sur ses esclaves ?
Les mains tremblotantes de Victoria se levèrent doucement au-dessus du torse de son maître, une trainée brillante et salée se reflétant sur sa joue.
Et elle frappa. Le pieu fendit l'air dans un mouvement brutalement mais avec précision — exactement comme il le lui avait enseigné. Le bois s'enfonça dans sa chair dans un craquement sinistre.
Les paupières de Valerius s'ouvrirent brusquement — et son regard, figé dans une stupeur glaciale, la foudroya. Il n'y avait pas de douleur dans ses traits, seulement cette incompréhension absolue, ce refus d'admettre que la sentence vînt d'elle. De Victoria. Sa plus belle œuvre. Sa propriété.
Un râle étranglé s'échappa de ses lèvres entrouvertes, alors que ses yeux trahissaient maintenant tout autre chose : la déception. Dans un dernier souffle, il articula d'une voix éraillée :
— Tu ne seras jamais libérée de moi, Victoria…
La phrase s'éteignit comme une ultime claque, avant que la lueur de ses yeux ne disparaisse pour toujours. Ces mots sonnaient comme une malédiction, et elle ne sut si le malaise qui s'installa derrière ses côtes était naturel… ou non. Mais la fêlure qu'elle ressentit au niveau de son cœur, elle, était bien réelle. Ce dernier s'était brisé, malgré tout.
Victoria resta là, tremblante, son souffle rauque se coinçant douloureusement dans sa gorge — comme si sa voix, elle aussi, refusait d'exister sans sa permission.
Et dans ce silence, elle se sentit… dépossédée. De sa peur, de sa haine... D'elle-même.
Elle s'agenouilla près de lui, et d'un geste instinctif et irréfléchi, lui saisit la main pour la serrer. Elle resta là, le regard perdu dans le vide, durant ce qui lui sembla être une éternité. Son autre main, restait crispée, les ongles enfoncés dans le tissu de sa robe.
En tuant Valerius, elle avait aussi tué la partie delle qui savait encore ce qu'elle était. Au final, le vide qu'il laissait derrière lui était peut-être plus écrasant encore que sa présence.
L'aube finit par arriver, pâle et muette, derrière les volets mi-clos.
Alors seulement, elle se leva et partit sans se retourner. Pour la première fois depuis cent vingt-six ans, elle n'appartenait plus à personne. Elle était libre. Et elle ne savait plus si c'était enivrant… ou terrifiant.