Chapitre 1
Dans les bois d’Umien régnait un calme absolu, malgré les champs de batailles qui les ceinturaient. Le silence était lourd pour qui n’en avait pas l’habitude et l’air inhospitalier. Les animaux sauvages avaient ici pleine jouissance des lieux, protégés par des mythes et des légendes qui rendaient les voyageurs nerveux et leur traversée rapide.
L’une de ces légendes cueillait d’ailleurs ses champignons en toute tranquillité. Sivana était une jeune mage qui avait fait la paix avec son bannissement. Chassant les boucles noires de son visage alors qu’elle se penchait, elle attrapa les derniers spécimens pour son souper et les fourra dans sa besace. Au loin, quelques cris de bataille lui parvinrent pour la première fois depuis plusieurs années alors qu’elle comptait ses trouvailles en prenant la route de sa cabane. Elle ne put s’empêcher de tourner son regard vers l’origine des combats alors que tout cela se déroulait à plusieurs lieues d’elle. Avec un soupir, elle pria pour que rien de tout cela ne vienne troubler sa paix.
Sa cape élimée ramassait quantité de boue et de feuilles avec l’automne maintenant bien engagé mais elle lui tenait les épaules au chaud. Sivana arriva dans une clairière cajolée par les derniers rayons du soleil. Mécaniquement, elle leva la main et poussa pour que sa porte d’entrée se dévoile dans le vide. Elle avait soigneusement enchanté tous les murs extérieurs de sa petite maison de fortune pour qu’elle soit invisible à qui traversait la clairière. Cela ne la rendait pour autant pas intangible et quelques sangliers ou lièvres un peu pressés se cognaient de temps en temps contre le bois invisible sans l’abîmer et repartaient en sens inverse. Le lieu était suffisamment loin de tout pour que les routes principales ne croisent jamais, de près ou de loin, celle de Sivana.
Débarrassée de ses habits de promenade, la mage se mit dans sa routine du soir, en silence comme toujours. Si la solitude lui importait peu, vivre sans un son la rendait parfois mélancolique. Elle qui aimait tant chanter et siffler, c’était au final le prix le plus lourd pour vivre cachée. Cela la gardait autant des chasseurs de mages que des vouivres qui abondaient par ici. Ces serpents ailés étaient des animaux vicieux qui circulaient en essaim à la tombée du jour à la recherche de chair fraîche. Coupant ses champignons au ralenti, elle songea aux sons des batailles entendus plus tôt. La guerre ne s’était donc toujours pas arrêtée ? Ou en était-ce une autre qui avait commencé ? Peut-être que son empire s’était écroulé ? Peut-être que…
DONG.
En sursautant, Sivana failli faire tomber son couteau et le rattrapa de justesse. Le bruit sourd était plus haut que celui des animaux habituels contre ses murs. Quelque chose s’appuya contre le bois, métallique et lourd et s’écroula sur l'herbe humide avec un gémissement douloureux. Puis plus rien. La mage resta interdite, alerte pendant quelques instants. Qu’était-ce ? Un humain ? Un démon ? Autre chose à deux pattes ? Doucement, elle posa son couteau sur la table et monta sur un tabouret pour voir en contrebas depuis sa meurtrière. Les rayons du crépuscule firent scintiller une cuirasse ensanglantée, une barbe blonde de quelques jours et un tabard… Le peu qu’elle vit de ce tissu la fit frissonner : les couleurs n’étaient pas celles de son empire mais de l’adversaire. Le grand empire du Nord, Kaurt, et ses armoiries peintes en violet, or et noir et leur loup à deux têtes. Elle déglutit et redescendit prudemment avant de se remettre à cuisiner, le temps de faire le point.
Un homme en armure… Était-il seul ? D’autres soldats le cherchaient-ils ? Ou bien fuyait-il quelque chose ? Comment avait-il atterri ici, si loin des combats ? Les questions étaient si nombreuses et l’homme ne semblait pas se relever. Sivana fit chauffer l’eau avec un sort simple alors que ses pensées se mélangeaient face à cette situation inédite. Elle jeta les champignons dedans, distraite quand un chant sinistre s’éleva du bois. Des vouivres. Elles avaient senti le sang et venaient pour achever la proie facile. Sivana se tendit et se surprit à ouvrir sa porte pour soulever l’homme et le faire entrer. Malgré tout son savoir, soulever des choses n’avaient jamais été sa tasse de thé et cela lui prit les deux mains pour invoquer suffisamment de pouvoir et bouger celui qui, elle le réalisait maintenant, était tout simplement gigantesque pour sa minuscule bicoque. Avec un dernier effort, elle le fit léviter jusqu’au lit et le laissa tomber en travers alors qu’elle fermait la porte à la barbe des créatures affamées qui se cognèrent contre sa porte devenue invisible.
Alors qu’elle contemplait l’horreur de l’homme trop grand, inconscient et étalé sur SON lit, Sivana se sentit dépassée et paniquée. En prenant les différents niveaux de catastrophe en compte, l’un d’entre eux apparut bien plus urgent que le reste : sa tête était mise à prix à travers le continent et il était hors de question qu’il ait la moindre chance de la reconnaître. La mage attrapa un foulard noir et le banda autour des yeux du soldat avant de lui en nouer un autre autour des poignets. Elle aurait pu le restreindre avec un sort d’immobilité mais lancer trop de sorts aujourd’hui la desservirait demain si elle avait à se défendre. Essoufflée par toute cette gymnastique le ventre vide, elle se rassit et finit par manger son potage sans aucun goût en détaillant l’intrus. “Demain, je le remets dehors…” pensa-t-elle si fort qu’elle crut le prononcer.
En se préparant un lit de fortune après avoir débarrassé la table qui lui servait d’établi, elle jeta plusieurs coups d’oeil à l’homme. Son visage ensanglanté était couvert de mèches d’un blond cendré coupées maladroitement, probablement seul. Sa barbe aussi souffrait de plusieurs cicatrices plus ou moins récentes. En plus d’être absurdement grand, il était également particulièrement imposant. Pas étonnant qu’elle ait eu du mal à le soulever… Avec un soupir, Sivana grimpa sur le tabouret pour s’allonger du mieux qu’elle pu sur son lit improvisé. Un peu de sommeil ne lui ferait pas de mal.
Aux premiers rayons du soleil, le soldat, mû par un instinct de survie, se secoua et commença à hurler comme un damné. “Où suis-je ?! Qu’est-ce qu’il se passe ?!” Sivana, dont la table reçut les premiers coups de pieds lancés à l’aveugle, tomba au sol avant de se précipiter pour mettre ses mains sur sa grande bouche et chuchoter avec commandement : “Taisez-vous, par le ciel ! Vous allez nous attirer des ennuis !” Les doigts fins de la mage n’avaient aucune chance de faire taire le géant et pourtant, cela suffit à le calmer. Ça ou le fait qu’elle avait dû s’allonger en chemise de nuit sur lui pour atteindre sa bouche de toute urgence. “Ne bougez pas comme ça, je vous en supplie, il n’y a vraiment pas la place ici…” Il hocha la tête, nerveux. Elle vit ses joues s’empourprer et prit conscience de sa position sur lui. Ses mains liées s’agitaient sous le ventre de la mage et elle finit par s’écarter d’un bond, gênée elle aussi.
— Pourquoi m’avoir attaché ? chuchota le soldat en essayant de s’asseoir.
— Par sécurité… Je ne vous connais pas…
— Hum… Et le bandeau ?
— Je-J’ai mes raisons.
— … Je comprends… Je ne me rappelle pas grand-chose après ma course d’hier… Désolé si j’ai eu un geste maladroit…
— Non, non… C’est préventif. Vous vous êtes cogné contre ma cabane et vous vous êtes évanoui.
— J’ai dormi longtemps ?
— 6 ou 7 heures à vue de nez. Pourquoi ?
— Il faut absolument que je reparte, je dois atteindre le Conseil Absolu au plus vite…
— … Pourquoi ? Vous n’êtes clairement pas un messager…
— Des portails se sont ouverts au Sud et des hordes de monstres difformes ont décimé les deux camps. Mon général m’a commandé d’aller prévenir le Conseil, comme cela concerne toutes les nations, pour une fois…
— À pied ? Quelle générosité, ce général…
— Mon cheval s’est fait faucher en route par l’un de ces monstres, j’ai fui comme j’ai pu…
Pendant qu’elle lui répondait, Sivana s’était rhabillée derrière un rideau. Bandeau ou pas, on est jamais trop prudente… “Vous ne pouvez pas reprendre la route comme ça, il faut que je vous soigne un peu au moins si vous voulez avoir une chance d’atteindre le premier village au Nord…” murmura la mage en finissant de nouer sa robe. La tête du géant tomba, résignée, sur son torse. Il finit par demander en se penchant dans la direction approximative de la jeune femme : “Pourquoi est-ce qu’on chuchote au fait ?” Sivana le considéra, interdite, avant de répondre :
— Il y a plusieurs menaces dans ces bois… Vous ne le savez pas ?
— Je ne suis pas d’ici comme vous avez dû le voir…
— Se battre sans connaître un terrain, c’est vraiment idiot.
— Je n’ai pas vraiment eu le choix…
Il ponctua sa phrase d’un rire nerveux aussi étouffé que possible. Un léger sourire tordit les lèvres de Sivana mais elle se reprit. “Vous me soignerez ?” demanda le soldat, en appuyant ses coudes sur ses genoux. Alors qu’elle pesait le pour et le contre, la mage se surprit à avoir de la pitié pour cette cause désespérée. Des portails au Sud ? Des monstres assez puissants pour balayer deux armées ? Quelle hallucination l’avait convaincu d’une telle sottise ? La guerre fait des ravages dans les esprits.
— Oui. Mais il faut que vous enleviez votre armure.
— Pour ça, je dois…
— Vous devez avoir les mains libres, oui. Je sais, coupa Sivana, un ton trop haut.
— Je n’enlèverai pas le bandeau, c’est promis.
— On en reparlera quand vous m’aurez prouvé que vous savez vous tenir…
— Entendu.
L’homme eu un sourire compatissant et elle dénoua les liens à ses poignets, tendue par les enjeux. Un soldat, même les yeux bandés, pouvait faire de sérieux dommages s’il le voulait surtout avec sa stature.
Le pauvre lit fabriqué par Sivana suppliait sous le poids de cette montagne de muscles. S’il décidait de s’en prendre à elle ou de ravager l’endroit, même avec ses sorts, elle ne pourrait pas faire grand-chose dans un espace aussi restreint. “Merci.” murmura l’homme du Nord en se massant les poignets. Mécaniquement, il commença à retirer son armure alors que Sivana faisait chauffer du thé et amenait une corbeille de fruits. Les pièces de métal s’empilèrent les unes après les autres et enfin la cotte de maille, ne laissant plus qu’une chemise à manches longues en coton et une paire de braies flottantes qui couvraient ses jambes jusqu’aux chevilles. “Levez-vous.” intima Sivana dans un murmure et le géant s’exécuta sans attendre. Elle lui prit une main et y déposa une tasse chaude. “Dites-moi où vous avez mal.” Ses doigts se refermèrent sur la tasse et il commença à énumérer. “Je pense que j’ai été frappé à la nuque, au-dessus de l’oreille gauche ainsi qu’au flanc droit. Mes genoux ont amortit ma chute à cheval mais je pense que cela se remettra tout seul.” Sivana hocha la tête en examinant de loin les endroits à mesure qu’il les citait.
Alors que le jour était maintenant pleinement levé, la mage prit plusieurs linges et une bassine d’eau fraîche. “Asseyez-vous par terre, mon lit ne tiendra pas une nouvelle assise.” Il rit doucement et s’assit en tailleur au sol comme demandé. La jeune femme commença à analyser sa tête en procédant avec délicatesse et en nettoyant par la même occasion.
— Vous ne m’avez pas dit votre nom…
— Pourquoi voudriez-vous le savoir ? tiqua la mage.
— Pour pouvoir vous remercier avec le respect dû.
— Vous n’avez qu’à m’appeler “Louve”, mentit Sivana.
— Vous dites ça à cause de mon tabard… Mais soit. Ça ira pour le moment.
— Et vous ?
— Vous voulez un faux nom aussi ?
— Peu m’importe…
— Je m’appelle Elzar.
— C’est curieux comme nom du Nord.
— C’est ma mère qui l’a choisit. Elle était d’ici.
— Hum…
— J’aime bien “Louve” quand même.
Le silence retomba, laissant à Sivana la concentration nécessaire pour administrer les premiers soins. Cependant, il fallut se rendre à l’évidence rapidement : le bandeau gênait le nettoyage de la tempe. En sentant qu’elle hésitait, Elzar prit les devants : “Je peux fermer les yeux si besoin. Vous le remettrez après.” Comme un accord conclu, il sentit les doigts fins se positionner sur le nœud et le défaire avec quelques tremblements. Il tint sa promesse. En voyant les yeux fermés, Sivana fut reconnaissante et continua à nettoyer. Le sang s’accumulait dans la bassine et Sivana dû plusieurs fois en changer l’eau. Elle finit par sécher le front et les tempes du soldat avant de remettre le bandeau. Les soins durèrent toute la journée et plusieurs fois, Sivana songea à utiliser sa magie interdite pour aider la cicatrisation mais cela voulait dire faire aveu de son identité.
L’homme était robuste et, au troisième jour, il était presque sur pieds. Le coup à sa nuque lui jouait des tours, provoquant encore quelques vertiges. La vie dans la cabane était compliquée à deux, la proximité difficile rendait quelques situations tendues mais Elzar savait être reconnaissant de la générosité de la mage et il le lui montrait comme il pouvait. Jamais il ne se plaint de dormir par terre ou du bandeau qui l’empêchait de manger correctement au début. L’urgence du départ était cependant toujours présente et Sivana avait commencé à rassembler des cartes et des sorts de hâte pour l’aider à faire un bon départ.
Alors que le zénith tapait haut dans le ciel, des hurlements sauvages résonnèrent à travers les bois. Sinistres et nouveaux pour la mage qui les entendaient pour la première fois, menaçants et prédateurs pour le soldat qui les associaient maintenant à la destruction et aux massacres. Elzar se leva d’un bond : “C’est eux. Les monstres, ils arrivent.” Il commença à enfiler son armure à l’aveugle alors que la panique saisissait Sivana. “Comment…” Elle essayait de trouver les mots pour ces choses qu’elle n’avait pas crû. Pour ce qui se dirigeait maintenant vers eux. Elzar attrapa sa main.
— Louve, il faut que tu viennes avec moi, si tu restes ici, ils te dévoreront toi aussi…
— Mais…
— Il faut partir. Guide-moi ou enlève-moi le bandeau, c’est toi qui choisis mais il faut partir.
Les doigts du soldat se serrèrent sur son poignet avec insistance pour lui transmettre l’urgence de la situation. “Donne-moi un instant.” Comme si la peur démêlait de force ses idées, la marche à suivre devint claire comme le jour. Elle attrapa sa sacoche d’herbes, un grand sac qui faisait sécher ses plus précieuses récoltes, un grimoire qu’elle fourra dedans, les cartes et trois fioles bien choisies. Sivana guida l’homme hors de la cabane invisible qu’il n’avait pas quitté pendant ces trois jours et les amena loin, à l’orée des bois.
Là, elle retira le bandeau d’Elzar. Pendant un court instant, ils se contemplèrent. Ses yeux verts profonds découvraient enfin le visage de sa sauveuse et s’adoucissaient avec les secondes. Sivana toucha ses jambes puis les siennes avec un chant étranger. “Ce sort de course dure 4 heures, après cela, nous devrons compter sur notre endurance et notre vitesse naturelles. Ça devrait être suffisant pour nous mettre à l’abri ou trouver une monture… En avant.” L’homme ne se fit pas prier et ils se mirent à courir en direction du premier village à toute allure.