Au-delà des colonnes d'Hercule

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Summary

« Dans le partage du monde, Poséidon avait obtenu l’Atlantide, île immense située au-delà des colonnes d’Hèraclès. Poséidon la fortifia en creusant autour trois enceintes circulaires concentriques, deux de terre et trois de mer, et fit jaillir au milieu de l’île deux sources abondantes, l’une d’eau froide et l’autre d’eau chaude. Il divisa le pays en dix lots en faveur de ses dix fils. L’aîné, Atlas, eut la souveraineté sur les autres, et le lot le plus beau, avec la demeure de sa mère, au centre de l’île. Cette île était d’une extrême richesse ; l’on en extrayait des métaux de toute sorte ; elle nourrissait toutes sortes d’animaux, en particulier des éléphants, et des arbres fruitiers de toute espèce. Les habitants complétèrent l’œuvre du dieu de la mer, ils jetèrent des ponts sur les enceintes d’eau de mer pour ménager un passage vers le dehors et vers le palais royal, dont l’émulation des rois fit une merveille de grandeur et de beauté. » Platon, Critias.

Status
Ongoing
Chapters
5
Rating
n/a
Age Rating
18+

La découverte

Lorsque Thaïs émergea des eaux sombres et calmes, les étoiles brillaient haut dans le ciel nocturne. La jeune femme retira son masque de plongée et se hissa sur son bateau. Assise à même le sol de l’embarcation, elle retirait ses palmes et ses bouteilles. Le bruit paisible des vaguelettes contre la coque n’était troublé que par ses gémissements endoloris : elle avait nagé longtemps ce soir-là. Elle resta longtemps là, amarrée à la bouée jaune qui marquait le récif coralien, à regarder le ciel en écoutant la faune se réveiller. Thaïs avait toujours aimé plonger de nuit pour observer les prédateurs chasser dans la pénombre. Si elle aimait regarder les requins se déplacer en gangs, elle appréciait encore plus la grâce des rascasses et des pieuvres. Au bout de quelques dizaines de minutes de contemplation, des éclats de voix la sortirent de sa rêverie.

Thaïs se tourna vers le rivage : il y avait quelques feux de camp sur la plage de sable volcanique mais les cris ne venaient pas de là. Ils venaient du ponton où un chalutier était amarré. La jeune plongeuse, sourcils froncés, démarra en trombe et elle se rendit auprès des marins. L’un d’eux attacha la corde qu’elle lui avait lancé au poteau en bois et elle descendit rapidement de son embarcation. Elle vacilla, retrouver la terre ferme après avoir tangué au rythme de la houle lui laissait toujours une sensation étrange.

-Bonswa messieurs.

-Vous approchez pas, manmzèl[1] Thaïs. On sait pas c’que c’est.

-J’ai une lampe de poche dans ma combi, on va mettre un peu de lumière.

Elle saisit rapidement sa puissante lampe torche et elle éclaira le filet que les marins avaient remonté. Il y avait là, empêtré entre les fils tressés quelque chose qu’elle ne parvenait pas à comprendre. Elle savait ce qu’elle voyait, bien sûr : une nageoire aussi longue que celle d’un requin mako, des couleurs aussi vives que celles des poissons scorpions, deux bras et une tête, mais son esprit ne parvenait pas à assimiler de quoi il s’agissait. A côté d’elle, un premier marin cracha au sol en jurant en créole, les autres l’imitèrent. Le corps de Thaïs réagit avant même que son esprit prenne conscience de la situation.

-Manman dlo ! murmura l’un des hommes.

Ils s’écartèrent tous l’entendant, crachant au sol pour conjurer le mauvais sort.

-Aidez-moi à mettre cet animal dans la voiture, je dois le ramener au centre.

-C’est pas un animal, manmzèl Thaïs… c’est…

-Allons, fit-elle en essayant de se convaincre elle-même. C’est un manati[2] qui s’est perdu et qui est blessé.

-Les manati ne viennent pas jusque dans nos eaux, répliqua un autre marin, et ils ne sont pas oranj.

-C’est du sang, vous voyez bien que cette créature souffre. Aidez-moi !

Devant son ton véhément, ils obtempérèrent, tenant leurs mains loin de la créature, tirant sur les filets et les cordages. Lorsqu’ils l’eurent jeté à l’arrière du van de Thaïs, les marins la mirent en garde.

-C’est la créature dont parlent les légendes, manmzèl Thaïs.

-Elle va vous porter malheur !

-Rejetez-la à lanmè[3] !

Thaïs ne les écouta pas, elle n’emporta même pas son matériel de plongée. Elle n’était pas inquiète pour ça, quelqu’un le lui mettrait à l’abris dans un cabanon. Elle hésita un instant entre aller au centre de soins dans lequel elle travaillait où emmener la créature chez elle. Elle suivit son instinct et roula jusque chez elle à pleine vitesse ignorant les nids de poule et les trottoirs. Elle se gara devant chez elle, roulant sur ses plates-bandes pour positionner son coffre face à la porte. Elle courut à l’intérieur pour remplir sa baignoire d’eau froide et revint chercher sa créature aussi vite qu’elle le pouvait. Elle demanda pardon en la faisant tomber hors de son fourgon, pardon encore quand elle passa le pas de la porte puis quand elle la fit glisser sur le carrelage du sol jusqu’à sa salle de bain. Essoufflée, elle fit une pause pour contempler la créature agonisante dans le filet à ses pieds. Elle jeta des serviettes de bain sur ce qu’elle comprenait comme étant une nageoire et elle la souleva comme elle le pouvait. La créature mesurait au moins 2 mètres 50, peut-être trois mètres de long.

Lorsque la créature fut enfin immergée, Thaïs calma sa respiration, inquiète et effrayée. Elle ne savait pas ce qu’elle avait ramené chez elle. Les marins avaient parlé d’une sirène, d’une divinité des cours d’eau pas toujours bien intentionnée. Elle avait parlé d’un lamantin blessé mais elle savait que ce n’était pas un de ces animaux. Au fond d’elle, elle savait que ce qu’elle avait ramené était bien plus qu’un animal. Son calme retrouvé, elle regarda autour d’elle, constatant le désordre qu’elle venait de mettre dans sa salle de bain et les écailles qui jonchaient le sol. Un lamantin, ça n’a pas d’écailles. Le plus urgent lui sembla être de ramasser les flacons de gel douche et de shampoing et de remettre à sa place le tapis. Tout à coup, quelque chose fit « bloup » dans la baignoire et Thaïs s’enfuit en courant. Elle claqua la porte de sa salle de bain derrière elle et elle la fixa du regard comme pour s’assurer qu’elle ne se rouvrirait pas. Et la porte ne se rouvrit pas, preuve que cela fonctionnait. Un peu perturbée, elle prit une canette de Coca dans son frigo et elle s’assit dans son canapé. Elle se refit le film de sa soirée pour essayer de comprendre ce qu’il lui arrivait. Tout à coup, un énorme « SPLOTCH » provenant de sa salle de bain la fit revenir à elle. Elle se précipita à la porte, y colla son oreille et attendit mais il n’y avait plus aucun bruit. La créature ne pouvait pas s’enfuir, la seule fenêtre de la pièce ne s’ouvrait pas en entier. Et puis, la créature n’avait pas de jambes. Une vive douleur lui piqua le pied et Thaïs baissa les yeux. Elle avait une sorte de grosse écaille beige plantée entre les orteils. Elle regarda autour d’elle, se rendant compte que le sol en était jonché. Elle aurait pourtant juré que la créature était orange. Il fallait qu’elle entre pour être sure.

Thaïs poussa la porte tout doucement, redoutant ce qu’elle allait trouver dans cette pièce. Une énorme flaque d’eau avait trempé son tapis et le filet dans lequel avait été emmaillotée la créature était jeté au sol. Elle fut obligée de se pencher au-dessus de la baignoire pour la voir. Ce n’était pas un manati[4]. Et c’était bel et bien orange. Au fond de l’eau dans sa baignoire, c’était bien la manmandlo[5]. Elle avait une tête presque parfaitement humaine, deux bras terminées par des mains griffues et un buste tout aussi humain et féminin qui plus est. Ensuite, il y avait une grande nageoire rayée orange et beige parsemée d’aiguilles comme celles des poissons scorpions. Thaïs ne parvint pas à dire quoi que ce soit, elle la regardait respirer avec difficulté, sa cage thoracique gonflant lentement. Et puis Thaïs la vit tousser. Elle s’étonna d’abord de se rendre compte qu’on pouvait tousser en respirant de l’eau et elle fronça les sourcils en se rendant compte que ce n’était pas normal. Quelque chose traversa la regard de la créature, un éclair de peur ou de panique, peut-être. Elle voyait bien qu’elle n’osait pas remonter à la surface pour respirer alors elle recula contre la porte fermée pour lui laisser de l’espace. La créature se redressa à peine et sortit les lèvres à l’air libre pour respirer. Sa respiration était roque et ses écailles rousses ternissaient, comme si elle manquait de quelque chose. A l’encontre de toute rationalité, Thaïs fit preuve de logique : les poissons scorpions étaient des poissons d’eau tropicale et salée et cette créature barbotait actuellement dans une eau traitée et froide. Elle courut jusqu’à la cuisine pour chercher un sachet de gros sel qu’elle éventra dans la baignoire. Elle avisa le visage tordu de douleur de la créature et elle déclara, peu sure de pouvoir se faire comprendre :

-Je vais enlever l’eau froide. J’ai besoin de tirer le bouchon qui est tout au fond pour enlever le froid et remettre du chaud à la place. Je veux vous aider, ça ira mieux mais j’ai besoin de mettre la main dans l’eau.

La nageoire recula sensiblement et Thaïs plongea le bras dans l’eau. Elle évacua une partie de l’eau froide et ouvrit le robinet d’eau chaude. Le visage de la créature redevint tout à fait humain et elle s’immergea à nouveau.

-Nom d’un cul, vous comprenez ce que je dis. Vous parlez ma langue.

Thaïs prit une chaise dans la salle à manger et un calpin pour prendre des notes. Ce qu’elle avait sous les yeux n’était pas une supercherie, il n’y avait ni costume, ni effets spéciaux. Il y avait une sirène dans sa baignoire qui avait un visage semblable au sien maintenant qu’elle ne semblait plus souffrir. Ses cheveux tressés en couronne autour de sa tête étaient blancs, ils semblaient nacrés, bleutés, à moins que ce ne soit que des reflets du soleil dans l’eau. Ses yeux étaient très grands, les iris orange et les pupilles fendues, comme celles d’un chat. Du reste, il y avait un nez tout à fait normal et une bouche parfaitement commune. La peau du haut de son corps semblait lisse, jusqu’à la taille du moins où naissaient de petites écailles qui grossissaient jusqu’en bas de la nageoire. De couleur beige, elle semblait dépourvue de poils. En y regardant mieux, Thaïs vit qu’elle portait une sorte veste brune sur laquelle elle eut l’impression de reconnaitre un écusson militaire. Elle trouva cela étrange mais son cerveau bouillonnait sous les informations. Si la créature avait une veste, elle était capable de fabriquer et de coudre. S’il s’agissait bien d’un écusson militaire, il y avait donc d’autres membres vivants et une hiérarchie. Et si cette créature avait comprit ce qu’elle lui avait dit un peu plus tôt, elle était douée de parole, du moins d’un cerveau suffisamment développé pour comprendre et réfléchir. Il fallait qu’elle extériorise tout ça a voix haute.

-Qu’est-ce que vous êtes ? Vous avez un peuple ? Vous êtes combien ? Comment avons-nous pu ne pas vous voir ? Vous vivez cachés ? Est-ce que vous devenez minuscules pour vous cacher ? Vous avez des maisons ? Vous avez une famille ? Qu’est-ce que vous mangez ?

Elle ne s’attendait pas à une réponse même si elle espérait une réaction quelconque. La créature était plongée dans l’eau, elle la fixait en silence. Elles passèrent la nuit à se regarder, Thaïs parlait sans cesses, incapable de retenir les centaines de questions qui lui passaient pas la tête. Au petit matin, elle avait deux pages entières de notes et deux fois plus de questions. Le ventre vide, elle se dit que sa créature aussi devait avoir faim. Elle ouvrit une banane dans laquelle elle mordit à pleine dents et elle regarda ce qu’elle pourrait servir a son invitée. Sa connaissance des poissons tropicaux prit le pas sur le rationnel : les poissons scorpions sont omnivores, la sirène devait l’être aussi. Et si elle ne l’était pas, n’importe quel être vivant peut se passer de nourriture pendant quelques jours. Elle lui ramena donc un poisson entier qu’elle avait acheté la veille et qu’elle n’avait pas encore cuisiné. Hésitante, elle l’avait posé sur une assiette et déposé sur le bord de la baignoire. Elle attendit qu’elle mange mais il ne se passa rien, la créature ne le renifla même pas. Thaïs, résignée, mit hors de portée tout ce qui aurait pu servir d’arme à la sirène et sur le pas de la porte, elle déclara :

-Je suis obligée d’aller au travail. Je n’en ai que pour quelques heures, je serais revenue en début d’après-midi. Mangez si vous avez faim, ce n’est pas empoisonné. Je vais fermer toutes les portes à clés, personne n’entrera ici à part moi. Comprenez bien que je veux que vous restiez en vie. Je n’ai aucun intérêt à vous vendre à des scientifique ou a vous tuer. Vous êtes en sécurité ici. Je… je veux comprendre ce que vous êtes.

Lorsque Thaïs ferma la porte de la salle de bain, elle vit la tête de la sirène émerger pour la regarder partir.

Elle fut incapable de se concentrer lorsqu’elle fit visiter l’aquarium du Gosier dans lequel elle travaillait. La plupart des touristes se contentaient d’observer, bouche bée, les requins et les poissons exotiques qu’ils voyaient parfois pour la première fois ailleurs que dans un livre d’images. Peu d’entre eux l’écoutaient parler, c’étaient surtout les enfants à vrai dire. Ces humains miniatures avaient toujours des tas de questions tant sur les poissons que sur les quelques mots de créole qu’elle laissait échapper par habitude. Elle déjeuna à peine à sa pause tant elle était préoccupée par sa créature qu’elle avait laissé seule. Sa journée de travail fut interminable et elle n’avait qu’une hâte : rentrer chez elle. Lorsqu’elle fut enfin libérée d’un dernier groupe de curieux particulièrement turbulents, elle se précipita à sa voiture pour rentrer chez elle. Lorsque la porte d’entrée fut fermée derrière elle, elle scruta sa maison, tentant de savoir si la sirène avait réussi a sortir de la baignoire. Bien sûr que non. Evidemment qu’elle n’avait pas réussi à sortir, elle n’avait pas de jambes. Elle entra dans sa salle de bain, inquiète de ne rien entendre. La sirène était là, tapie au fond de l’eau.

-Vous êtes encore là, murmura Thaïs. Où auriez vous pu aller…

Thaïs remarqua la carcasse du poisson posée sur le bord de la baignoire. Elle interrogea son invitée d’une petite voix :

-Est-ce qu’il était bon ?

Il ne restait que les arêtes, la tête et l’extrémité de la queue, plus une trace de chair ne subsistait. La créature ne répondit pas alors Thaïs prit à nouveau la parole :

-Est-ce que je peux vous appeler Manmandlo[6] ?

Thaïs crut la voire sourire.

-Est-ce que vous venez souvent parmi les humains ? On vous appelle souvent Manmandlo ?

Elle décela un nouveau sourire sur le visage humanoïde.

-Cette nuit, je vous emmènerai à l’aquarium dans lequel je travaille. J’ai besoin de vous observer. Je vais devoir vous mettre dans une brouette, je ne pourrais pas vous porter jusqu’à la salle de soin. C’est une salle fermée à clé. Personne ne vous trouvera.

Elle passa son visage dans ses mains, tiraillée entre garder cette découverte pour elle et en parler au monde entier. Elle releva si brusquement la tête lorsqu’elle entendit l’eau couler dans sa baignoire que sa nuque craqua. La sirène était assise devant elle, le buste émergeant de l’eau. Elle avait une main sur le robinet, de l’eau chaude en coulait.

-Comment vous savez utiliser un robinet ? Comment vous… Vous parlez, vous parlez forcément. Si vous apprenez en me regardant et que vous copiez mes gestes, vous parlez.

Elle s’approcha du bord de la baignoire, fascinée par les yeux orange de la sirène. Elle glissa un regard vers sa nageoire : elle était assise dessus.

-Je pense que si j’étais dans votre position, je ne parlerai pas non plus. Vous ne savez pas ce que je vais vous faire, vous n’avez pas l’air d’avoir peur mais j’imagine que vous êtes résignée à mourir pour sauver les vôtres.

Le regard de la sirène s’adoucit l’espace de quelques secondes alors Thaïs continua.

-Il faut que j’aille vous acheter à manger et que je ramène du sel, vous allez être malade dans cette eau traitée. J’en ai pour une heure. Je… Je ne sais pas si vous comprenez ce qu’est une heure. Ce sera moins long que ce matin en tout cas.

Thaïs s’endormit en fin d’après-midi, à même le sol de sa salle de bain, à force d’attendre que la sirène mange le poisson frais qu’elle lui avait ramené du marché : elle voulait la voir faire. Elle se réveilla au beau milieu de la nuit, le visage éclairé par la pleine lune qui traversait sa fenêtre. Elle jura, craignant qu’il soit trop tard pour se rendre à l’aquarium. Il était à peine minuit, elle avait donc le temps. Il lui fallait cependant réfléchir à la manière dont elle allait continuer a hydrater la créature dans son fourgon. Son regard tomba sur ses serviettes de bain qu’elle jeta dans la baignoire. En attendant qu’elles s’imbibent d’eau, elle chercha sa brouette qui trainait dans son jardin depuis des mois – elle allait enfin servir à quelque chose. Elle colla le coffre de sa voiture à la porte de sa maison, comme la veille au soir et elle revint chercher sa sirène. La créature était penchée au-dessus de la baignoire, elle avait mis une serviette trempée dans le fond de la brouette. Le regard qu’elle jetait à Thaïs semblait dire « quoi ? ». Thaïs sourit, encore et toujours étonnée.

-Vous allez me parler, je le sens. Vous ne pourrez pas vous retenir indéfiniment.

Elle retint la brouette de toutes ses forces pour éviter qu’elle ne bascule.

-Grimpez là-dedans.

La sirène tira sur ses bras, poussa sur sa nageoire et elle tomba dans la brouette comme un poids mort. Elle attrapa la dernière serviette dans l’eau tiède et elle la déposa sur elle comme une couverture. Thaïs la hissa dans la camionnette comme elle le pouvait et elle roula aussi vite qu’elle le put. Elle cacha ensuite sa créature sous les draps de bain pour l’emmener à l’intérieur de l’aquarium. Tout le monde ici savait que la jeune femme passait ses nuits à plonger pour voir les requins et qu’il lui arrivait parfois de ramener un animal blessé. Elle avait donc un pass pour pouvoir entrer en salle de soin et s’occuper de ses patients à écaille. Personne ne venait jamais vérifier ce qu’elle faisait dans cette salle, d’ailleurs, le propriétaire des lieux avait une confiance aveugle en elle. Lorsqu’elle eut remplit la cuve d’observation d’eau de mer et fait basculer la sirène à l’intérieur, elle ferma sa porte à clé. Elle pouvait enfin la voir tout entière et elle était magnifique. Elle lui donna un poisson qu’elle avait en réserve et elle recula pour l’observer.

-Je voudrais vous voir faire. S’il vous plait.

La sirène saisit doucement le poisson et l’approcha de sa bouche où s’étirait un sourire carnassier, dévoilant des dents acérées. En fixant Thaïs, elle mordit la tête du poisson et la lui arracha. Elle suça ensuite chacune des arrêtes et recracha les yeux globuleux. Thaïs frissonna : c’était clairement un avertissement. Elle la regarda jeter la carcasse hors du bassin. Elle regarda a nouveau son veston pour changer de sujet.

-Je vois que vous avez des gallons sur les épaules. Vous êtes générale, n’est-ce pas ? Ce n’est pas juste une décoration, c’est vraiment votre grade.

Le visage de la sirène se teinta d’étonnement.

-Vous êtes étonnée parce que je comprends ce que je vois sur votre vêtement ? Nous avons la même « gradation » ici.

Le visage de la sirène se durcit à nouveau.

-Vous devez avoir un nom. Je ne vois rien écrit sur votre uniforme. Est-ce que vous pouvez me dire comment vous vous appelez ?

La sirène continua de la contempler.

-Moi je m’appelle Thaïs. J’ai 37 ans et je suis piscicultrice. Ça veut dire que je suis une scientifique qui étudie les poissons.

Elle attendit un instant, espérant une réponse, une réaction mais rien ne vint. Elle reprit en baissant les yeux.

-Et je n’avais encore jamais vu une créature comme vous. Vous êtes une créature hors norme.

Elle prit une chaise pour s’asseoir auprès de sa créature qui s’assit à son tour sur sa nageoire. Thaïs reprit sa conversation rhétorique :

-Je vais vous appeler Manmandlo, ce sera plus simple et moins offensant que Créature. Est-ce que vous avez de la famille ? Des amis, des parents ? Vous avez peut être un compagnon ou une compagne.

Les yeux se la créature se voilèrent, Thaïs prenait des notes.

-Vous ressentez des émotions, du chagrin et de la peur. Il y a donc quelqu’un qui vous attend là d’où vous venez. Iel vous manque, j’imagine, vous êtes inquiète pour iel.

Thaïs fit une pause, les yeux rivés sur ses notes, elle murmura :

-Moi je n’ai personne qui m’attend. Et personne ne s’inquiète pour moi. Il n’y a toujours eu que les poissons dans ma vie.

Un mouvement dans l’eau lui fit reprendre ses esprits et elle chassa ces regrets de ses pensées. Les jours passèrent ainsi, Thaïs posait des questions qui restaient sans réponses. Elle partait travailler et revenait à la salle de soin sans passer par chez elle. Elle ne vivait plus que là. Un après-midi, particulièrement lassée qu’il ne se passe rien, elle plongea le bras dans la cuve pour récupérer un squelette de poisson. Au moment où elle toucha le liquide tiède, elle se dit qu’elle avait oublié de mettre ses gants de protection et puis elle ignora l’information, jamais elle ne s’était blessée auprès des aiguilles de la sirène. Quelque chose lui toucha le bras et elle ôta vivement sa main guettant la moindre goute de sang.

-Imbécile ! Tu te prends pour une scientifique ! Je pourrais te tuer si tu te coupais !

Thaïs, assise par terre, était bouche bée. Elle contempla le visage tendu de la sirène qui l’avait poussée loin d’elle. Elle se releva en frottant ses fesses douloureuses et elle souffla :

-Vous parlez… Je le savais, vous parlez ma langue. Vous conjuguez, vous accordez. Nous nous comprenons.

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