Le chantier du bonheur.

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Summary

Veuf et débordé, David Fontenay n’attendait plus rien de la vie. Mais quand son petit dernier, égaré dans les rues de Saumur, est sauvé par Francesca De Angeli, la lumière revient. Entre une grand-mère omniprésente, une gouvernante tyrannique et une tribu d’enfants cabossés, Francesca s’impose peu à peu comme la pièce manquante du puzzle familial. Sur le chantier du bonheur, il faut parfois tout déconstruire pour oser recommencer. Et si la vraie famille, c’était celle qu’on bâtit ensemble ?

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Complete
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25
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18+
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Chapitre 1- veuf.

Chapitre 1: veuf

1986 – Saumur

La maison Fontenay dormait à peine que le tumulte commençait. Entre le petit dernier qui geignait pour un biberon et la radio qui hurlait les titres du matin, David traversait le couloir comme un somnambule.

Trois ans qu’il jonglait ainsi, à compter les nuits blanches et à essuyer les dégâts d’une famille amputée de son cœur. La tapisserie fleurie semblait faner un peu plus chaque matin, comme si elle aussi regrettait les rires d’autrefois.

Dans la cuisine, le chaos avait déjà pris ses quartiers. L’odeur du café brûlé se mêlait à celle des tartines, et sur la table, une nappe froissée gardait la trace des repas trop rapides.

Cathy, l’aînée de dix ans, faisait sauter des tartines, le regard trop adulte, la moue boudeuse de celles qui portent un poids trop lourd. Sa queue-de-cheval mal faite laissait échapper quelques mèches blondes, mais elle n’en avait cure: elle surveillait la cuisson du pain et son petit frère d’un même œil.

Franklin et Nicolas, les jumeaux terribles de huit ans, s’étaient lancés dans une bataille de cuillères, tapant sur les bols en rythme, chacun cherchant à couvrir la voix de l’autre. Au milieu de tout ça, le petit Marco, trois ans, trottinait entre les jambes de sa sœur, collé à elle comme une ombre, tenant serré contre lui un vieux doudou élimé à force d’être aimé.

— Maman, encore du lait, réclama-t-il d’une petite voix. Cathy le corrigea en silence, un simple froncement de sourcils, comme si l’erreur était une faute grave. Elle posa une main légère sur la tête de Marco, geste de grande sœur, geste de petite mère.

Soudain, un grand fracas. Le verre de Franklin, emporté par un geste trop brusque, explosa sur le carrelage, projetant des éclats jusque sous le buffet. Les jumeaux se figèrent, Marco ouvrit de grands yeux, et Cathy soupira très fort, résignée.

C’est à ce moment précis que la porte du jardin s’ouvrit sur Armelle Fontenay, la mère de David. Le panier de croissants à la main, son regard de juge derrière ses lunettes balaya la scène. Elle s’arrêta un instant, humant l’air saturé de sucre, de peur et de fatigue.

— David, ce n’est plus possible, lâcha-t-elle, sa voix tranchant dans le brouhaha comme une lame froide.

David, encore en chemise, passa une main sur son visage mal rasé, chassant un vertige.

— Maman, pas ce matin… S’il te plaît ! Le téléphone se mit à sonner au même instant, strident, impérieux. Le chantier de la mairie. Forcément. Coincé entre le verre brisé, les reproches de sa mère et l’urgence de son métier, David sentit une vague de fatigue le submerger.

Il se souvenait de chaque sermon, de chaque phrase non dite depuis son mariage avec Christina. Et puis le drame, ce choc septique après la césarienne, (à la naissance de Marco) qui avait emporté son épouse, le laissant seul avec quatre enfants. Il voyait encore, certains soirs, le reflet de Christina dans les vitres, son sourire flottant dans l’ombre du couloir.

— Tu vas engager une énième gouvernante ? insista Armelle en attrapant Franklin par le bras pour le rasseoir, implacable dans ses gestes. Ses bracelets d’argent tintaient doucement, ajoutant une note aigre à la scène.

— Une personne qui m’aidera pour les enfants et le cabinet, répondit David en décrochant le téléphone.

— Oui, Fontenay, j’écoute…

Il tenta de discuter des plans avec l’adjoint au maire tout en faisant signe à Cathy de chercher une éponge. Il tendit à sa mère la pile de CV posée sur la commode, son geste trahissant une lassitude nouvelle.

— J’aurais juste besoin que tu les reçoives...

— David, ne sois pas si entêté ! coupa-t-elle dès qu’il eut raccroché. Elle le fixait d’un air qu’il connaissait trop bien: celui de la décision déjà prise.

— Ce qu’il te faut, c’est une épouse ! Une femme qui tienne ta maison et tes enfants ! Sa voix monta, couvrit la radio, les disputes, le chant des moineaux derrière la fenêtre. Un frisson d’agacement courut sur la peau de David, mais il ne broncha pas. Son regard se posa sur la pile de CV qu’il tenait toujours. Parmi tous ces noms, un seul le fit tressaillir.

Francesca De Angeli.

Ce n’était pas qu’un nom sur une page. C’était un visage, un sourire, une silhouette qu’il n’avait jamais oubliée.

Il se souvint d’une fois, au supermarché, où elle l’avait intercepté avec son caddie pour lui demander d’attraper une boîte de muesli hors de sa portée. Ce n’était rien, un échange banal. Et pourtant…

Il avait été ébloui par son sourire doux et un peu charmeur, par la finesse de sa silhouette dans une robe claire. Il avait accepté de l’aider, bien sûr, mais troublé, il avait renversé plusieurs boîtes autour d’eux. Elle avait ri. Un rire clair, spontané, qui l’avait désarmé. Ce jour-là, son cœur avait battu plus vite, sans qu’il sache pourquoi.

Et ce n’était pas la seule fois. Il l’avait revue, à quelques occasions, sans jamais lui parler. À la messe du dimanche, assise deux rangs devant lui. À la boulangerie, un matin d’hiver. Près de la librairie, feuilletant un roman avec ce même air rêveur. Toujours un peu trop lumineuse pour ce monde, toujours ailleurs.

Mais il ne connaissait pas son nom. Elle était restée une inconnue, un éclat de beauté entre deux tâches quotidiennes, un sourire qui s’imprimait sans raison dans sa mémoire.

Et voilà qu’il tombait sur son CV. Sa photo. Francesca.

Autour de lui, le chaos continuait. Les jumeaux s’accusaient, Marco réclamait encore du lait, Cathy essuyait la table avec rage.

— Il faut une femme solide, pas une fillette. Trop jolie, trop vive, trop jeune, trancha la voix de sa mère, qui avait suivi son regard et deviné son hésitation.

— Je veux juste une personne de confiance, murmura-t-il, presque pour lui-même.

Sans un mot de plus, il posa délicatement le CV de Francesca sur le dessus de la pile, comme un secret, une promesse. Ce matin-là, au milieu des ruines de sa cuisine, il se dit qu’il était peut-être temps de croire encore un peu à la lumière.


Armelle Fontenay tenait son tribunal dans le salon de David.

Les CV soigneusement alignés sur la table basse servaient de filtre: seules les candidates jugées “présentables” avaient reçu une convocation. Armelle, droite sur le canapé, passait les visages en revue comme un général inspecte ses troupes, sans un sourire.

Une à une, les femmes entraient, saluaient timidement, s’asseyaient sur le fauteuil qu’Armelle leur désignait d’un geste sec.

La première fut écartée pour un pull-over jugé “négligé”, la suivante pour un sourire trop prononcé. Une autre avait la voix “trop aigüe”, une quatrième une démarche “trop hésitante”.

Armelle ne cherchait pas une employée, elle cherchait une pièce à ajouter à son échiquier familial, et rien de moins qu’une alliée ou une future belle-fille à modeler selon ses vues.

Dans l’ombre, la pendule égrenait les secondes, rythmant ce défilé cruel.

Au fond de la pile, pourtant, un CV resta intact, intouché: celui de Francesca De Angeli.

Trop jeune, trop vive, trop spontanée: Armelle n’avait même pas pris la peine de l’appeler, persuadée que ce genre de fille ne tiendrait pas une semaine dans la maison Fontenay.

Francesca, l’ange solaire du quartier, celle dont David se souvenait sans l’avoir vraiment connue, n’avait donc jamais franchi le seuil du salon ce matin-là.

Puis entra Solange Dubois.

Une femme de bientôt quarante ans, au chignon strict et au tailleur impeccable qui sentait la naphtaline. Ancienne professeure de français, son regard était perçant, son dos d’une droiture militaire.

Les deux femmes se jaugèrent, et se reconnurent instantanément.

— L’éducation de mes petits-enfants a été... laxiste, commença Armelle, en guise de test. Ils ont besoin d’un cadre. Solide.

— Le respect et la discipline sont les piliers de toute éducation réussie, Madame, répondit Solange Dubois d’une voix sans réplique.

— Un enfant sans cadre est un navire sans gouvernail.

Armelle sourit pour la première fois. Elle avait trouvé son alliée. Dans son sac, elle triturait une vieille médaille, geste superstitieux hérité d’un autre temps.

— Mon fils est un homme merveilleux, mais il est débordé. Il a besoin d’une présence forte et stable. Pas seulement d’une gouvernante, si vous voyez ce que je veux dire.

Solange Dubois voyait très bien. Elle avait croisé David Fontenay en ville. Un homme d’une beauté virile qui tranchait avec son air accablé. Un architecte de renom, un patrimoine conséquent... un excellent parti. Un sourire fugace, presque prédateur, effleura ses lèvres.

— Je suis une femme de devoir, Madame Fontenay. Vous pouvez compter sur moi.

— Je le sais, répondit Armelle en lui signifiant que l’entretien était terminé. La place est à vous.

Une fois seule, Armelle jeta un œil méprisant sur le CV de Francesca. Cette petite De Angeli, avec son sourire facile et son air de ne pas y toucher ?

Jamais. Elle ne serait un obstacle, une source de désordre. Elle prit le CV, le glissa au fond de la pile, puis se leva pour aller trouver son fils dans son cabinet.

Elle le trouva exactement là où elle l’avait laissé, le regard perdu sur ses plans, la main posée sur une règle d’architecte.

— Eh bien voilà, c’est réglé, annonça-t-elle avec un air faussement las.

David se redressa, le cœur battant un peu plus vite, une poussière d’espoir coincée au fond de la gorge.

— Tu as vu les candidates ?

— Quelques-unes. La plupart, sans intérêt. Des gamines...

Il osa à peine demander, mais il le fallait.

— Et... Francesca De Angeli ?

Armelle eut un petit soupir étudié, celui de la patience mise à rude épreuve.

— Ah, celle-là... J’ai perdu mon temps. Je lui ai téléphoné, comme tu me l’as demandé. À peine ai-je détaillé la charge : les quatre enfants, la maison, ton secrétariat, qu’elle m’a presque ri au nez. Elle cherche quelque chose de plus... “tranquille”, a-t-elle dit. Ces jeunes d’aujourd’hui, aucune conscience du travail.

David sentit une pointe de déception si vive qu’elle ressembla à une humiliation. Il aurait dû s’en douter. Il s’était senti stupide d’y avoir cru.

— En revanche, poursuivit Armelle avec un enthousiasme retrouvé, j’ai la perle rare. Madame Solange Dubois. Ancienne professeure, une poigne de fer. Elle saura mettre tes quatre garnements “au pas”. Elle peut commencer lundi.

David ne répondit pas. Il se sentait piégé, vaincu. Le visage lumineux de Francesca fut remplacé par l’image d’un chignon strict et d’un regard sévère. Dans le silence de son bureau, il donna son accord d’un simple hochement de tête, sans savoir qu’il venait de tomber dans le piège que sa mère lui avait si soigneusement tendu.


Solange Dubois ne perdit pas de temps à s’intégrer. Dès le lundi matin, elle s’installa dans la maison comme une surveillante dans un pensionnat.

Les enfants la dévisageaient, inquiets, sans rien oser dire devant le chignon tiré, la voix tranchante, l’œil toujours en mouvement.

Le matin du drame, la pluie battait les vitres de la salle à manger Solange Dubois, impeccable jusque dans sa sévérité, surveillait le petit-déjeuner d’un œil froid.

Marco, trois ans, la tête à moitié dans son bol de chocolat, profitait de ce qu’elle tournait le dos pour tirer la langue en direction de solange.

— C’est mademoiselle Mangin, dans Princesse Sarah, chuchota-t-il à sa sœur, malicieux. Cathy, prise d’un fou rire silencieux, posa une main sur sa bouche pour se retenir.

— Tu vas avoir des ennuis, souffla-t-elle, mais ses yeux brillaient de complicité. Mais Solange, attentive à tout, surprit le reflet dans la glace de la salle à manger.

— Marco ! Viens ici. Le petit s’approcha, inquiet.

— Ce n’est pas bien de se moquer, fit-elle d’un ton sec. On ne tire pas la langue à une grande personne. D’un geste brusque, elle l’attrapa par le bras, le secoua, puis le plaça à genoux contre le mur, mains sur la tête.

— Tu resteras là jusqu’à ce que tu comprennes qu’on respecte les adultes. Tu entends?

Marco, les joues tremblantes, essaya de protester:

— Mais… c’est pour rigoler… c’est dans le dessin animé…

— Assez! Cathy s’interposa, la voix brisée par la colère:

— Laissez-le, ce n’est qu’un bébé! Il ne vous a rien fait, il ne parlait même pas de vous!

Solange, glaciale, la fixa:

— On ne répond pas aux adultes, Catherine. Puisque tu as tant envie de parler, tu vas aller réfléchir dans le bureau, et tu me copieras cinquante fois : “On ne manque pas de respect à la gouvernante.”

Cathy partit, la gorge nouée, les larmes aux yeux, jetant un dernier regard désespéré à son petit frère qui pleurait, toujours à genoux.

Les jumeaux, pétrifiés, n’osaient plus bouger. Solange les chassa d’un geste.

— Allez jouer ailleurs. Et pas un mot. La pièce se vida.

La porte claqua. Marco, seul dans le silence de la salle à manger, sanglotait, mains sur la tête, cherchant du regard une présence, un réconfort.

— Papa… appela-t-il d’une toute petite voix.

Personne ne répondit. Il attendit, le cœur battant, les yeux embués.

Puis, n’entendant plus rien dans la maison, il se redressa, essuya ses larmes d’un revers de manche, et courut jusqu’à la porte d’entrée.

Il ouvrit la porte à la volée, le doudou serré contre lui, et s’enfuit, pieds nus, dans les rues de Saumur. La pluie fine avait cessé. Dans le calme du matin, un petit garçon égaré cherchait sa lumière, sans savoir que le bonheur, cette fois, viendrait à sa rencontre.

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