Prologue - Aélia
28 septembre 2021,
La lumière blanche du néon vibre au-dessus de la table d’autopsie, projetant sur les murs des ombres trop nettes pour être rassurantes. L’air sent le froid, le métal, et quelque chose de plus ancien encore.
Dès que j’ai franchi le seuil, je sens que la pièce respire autrement. Je ne suis pas seule…
Je lève les yeux vers le médecin légiste. Il est debout, immobile, les mains croisées derrière son dos, le regard posé sur le corps recousu. D’un calme absolu, presque inquiétant. Je m’approche de lui. Il ne dit rien. Je soulève le drap et j’ai un mouvement de recul quand je vois le défunt se tenir en face de moi, de l’autre côté de la table. Une silhouette compacte, un visage flou. Pas un fantôme. Pas une vision. Juste une présence qui ne veut pas partir. Le médecin légiste lève enfin les yeux.
— Tout va bien ? demande-t-il, car tu sembles très pâle.
Je n’arrive pas à répondre et continue de fixer l’endroit où se trouvait l’ombre il y a quelques secondes. Je sens les mains du médecin se poser sur mes épaules avant qu’il me tourne vers lui, puis se penche vers moi avant de planter son regard dans le mien.
— Qu’est-ce que tu as vu ? questionne-t-il d’un ton calme.
Sa voix est basse, presque douce. Mon corps continue de trembler, mais je prends une grande inspiration et je force mes mains à se stabiliser.
— Rien, dis-je, rien.
Il me jauge du regard avant de se redresser.
— Tu peux faire les soins ici, dit-il, la famille souhaite le voir rapidement.
— Oui, j’en ai été informé, expliqué-je.
Je pose mon matériel sur une petite table roulante. Puis je commence mon travail en évitant de repenser à ce qu’il vient de se passer, mais mon regard glisse sans cesse vers l’ombre qui me suit.
Ma tête commence à me faire mal, je fais une pause avant de comprendre que le défunt me montre des fragments de son passé. Un geste brusque, un visage inconnu, une chute, puis le noir complet.
Sans m’en rendre compte, je répète ce que je vois. Je reprends ma respiration quand tout s’arrête, puis je termine mon travail. Je pose ensuite mes instruments.
— Ce n’était pas un accident, dis-je en me tournant vers le médecin légiste.
Je l’entends s’approcher de moi, lentement. Il se place devant moi. Je le vois esquisser un sourire.
— Et tu as raison, confirme-t-il. Pourtant, tout porte à croire le contraire, n’est-ce pas ?
Je regarde le corps, prêt pour être présenté à sa famille.
— Qu’allez-vous dire à la police judiciaire ? demandé-je.
— Ce qu’ils vont devoir prouver, la véritable cause du décès.
Je lève les yeux vers lui, il me perturbe. J’ai l’impression qu’il sait beaucoup plus qu’il ne veut le dire actuellement. Je tente alors un coup de poker.
— Je l’ai vu, commencé-je.
— Je l’ai su, termine-t-il.
J’écarquille les yeux.
— Je pense qu’on se côtoie assez pour savoir qui on est réellement, respectivement, non ? dit-il en mettant des gants.
Je le vois prendre une autre table afin de déplacer le corps dessus. Il me le rapproche.
— Ils vont venir le chercher, explique-t-il. Dans… Cinq… Quatre… Trois…
J’arque un sourcil alors qu’il termine le décompte. Dès qu’il prononce le zéro, la porte battante s’ouvre. Ça me fait sursauter. Sans un mot, les employés des pompes funèbres récupèrent le corps avant de quitter la pièce.
— Mikaélis, se présente-t-il.
— Aélia, renchéris-je.
Je me rends compte qu’effectivement, depuis qu’on est amené à travailler ensemble, on ne s’est jamais présenté.
— Pour terminer la journée en beauté, que dirais-tu d’aller boire un verre ? propose-t-il.
Je suis surprise alors qu’il retire sa blouse.
— Je dois encore m’occuper de mon équipement, dis-je en pointant mes outils du doigt.
— Eh bien…
Il regarde l’horloge.
— Dix-huit heures au Riff ? suggère-t-il.
— Invitation acceptée, sourié-je.
Il me fait un clin d’œil avant de sortir de la salle d’autopsie. Mon cœur valse dans tous les sens après ce qu’il vient de se passer. Mikaelis m’invite à boire un verre. Lui. Moi. Nous deux. Le médecin légiste. Vraiment ?
— Si je m’attendais à ça… chuchoté-je.
J’arrive au bar à l’heure prévue, il y a déjà du monde. Je me faufile entre les clients pour entrer. Je le cherche du regard avant de le voir assis à une table. Je m’approche de lui.
— Bonsoir, dis-je
Il lève la tête avant d’esquisser un sourire.
— Bonsoir, installe-toi, propose-t-il.
Le voir hors de son lieu de travail me fait bizarre. J’ai l’habitude de le voir avec les cheveux attachés et sa blouse blanche. Ce soir, je le vois avec une chemise noire, les manches retroussées, quelques boutons qu’il n’a pas fermés. Un jean sombre avec quelques déchirures par-ci par-là, ses cheveux mi-longs noir corbeau attachés en demi-chignon avec une pince à cheveux. Une bague en forme de crâne se trouve autour de son majeur.
— Qu’est-ce que tu veux boire ? demande-t-il.
Sa question me fait sortir de mes pensées. Ses yeux gris, légèrement typiques des Asiatiques, se plantent dans les miens. On a un point commun. La même couleur.
— Vodka pomme, répondé-je.
Est-ce que je lui demande s’il a des origines asiatiques ? Je ne sais pas si c’est respectueux. Surtout pour un premier rencard, euh non, juste une invitation. Je ne vais pas m’emballer. Il fait signe au serveur qui vient prendre notre commande, puis celui-ci repart. Il se tourne vers moi.
— T’as la tête d’une personne qui a une question, mais qui n’ose pas la poser, dit-il.
J’écarquille les yeux, ça se voit à ce point-là ? Il est amusé par ma réaction.
— Pose-la, sourit-il.
— Tu… Tu as des origines asiatiques ? demandé-je timidement.
— Japonaise par ma mère. Mais je suis né et j’ai grandi à Helsinki.
— Tu parles japonais ? continué-je.
Il pouffe de rire en baissant la tête.
— Pas du tout, avoue-t-il. Ma mère n’a jamais voulu qu’on parle cette langue même à la maison. On est en Finlande, on parle en finnois. Basta.
— Oh… Je vois.
— Et toi ? As-tu des origines ? renchérit-il.
— Italiennes. Côté de mon père.
Je l’entends commencer à dire la plus connue des insultes, mais je viens poser ma main sur sa bouche. Il est surpris avant que ses yeux se plissent, marquant le fait qu’il sourit. Je retire ma main.
— Désolé, c’est juste… Le seul mot que je connais en italien, explique-t-il.
— Généralement c’est le seul tout court que je les gens retiennent…
La soirée arrive à sa fin, on se lève avant de sortir du bar. On se met face à face.
— Merci pour ce ren…Soirée, me rattrapé-je.
— Non, non, tu allais dire un autre mot, reprend-il.
— Ce rendez-vous professionnel.
Il arque un sourcil, pas du tout convaincu.
— Un rencard ? suggéré-je en ayant peur de la suite.
Il me regarde.
— Tu préfères voir cette sortie comme un rendez-vous professionnel ou un rencard ? demande-t-il amusé.
La question qui tue.
— Je… commencé-je en bégayant.
J’avoue que depuis que je le côtoie, il ne me laisse pas du tout indifférente et que, potentiellement, j’ai un crush sur lui.
— Un rencard ? confirmé-je
Il se penche vers moi, je me fige sur place.
— Alors, c’était bel et bien un rencard, chuchote-t-il au creux de mon oreille.
Mon cœur rate un battement. Mikaelis, le médecin légiste… Rencard… Je vais finir sur la table d’autopsie…
— Tu t’en remets ? sourit-il
— Je… Je crois. Oui… Peut-être.
Il tapote le haut de ma tête.
— Je te ramène ? propose-t-il.
En regardant l’heure, effectivement, je ne dis pas non.
— Je veux bien, acquiescé-je.
Il m’invite à le suivre jusqu’à sa voiture, une sportive noire à l’intérieur en cuir. On s’installe puis on met notre ceinture avant qu’il ne démarre, le moteur vrombit, ça me surprend. Je n’ai pas de voiture et entendre ça m’impressionne.
Alors qu’on roule jusque chez moi, je ne sais pas où me mettre. Je suis, actuellement, à côté de mon crush avec qui j’ai eu un rencard. Comment je dois réagir ?
On arrive devant mon immeuble, il coupe le moteur avant de tourner la tête vers moi. Je fais pareil tout en détachant ma ceinture.
— Merci de m’avoir ramené, dis-je.
— Avec plaisir.
Avant que je ne sorte, il m’attrape doucement la main, je tressaute.
— Je peux ? demande-t-il.
— Quoi donc ?
Il se rapproche de mon visage. Je suis surprise et je n’arrive pas à le quitter du regard.
— T’embrasser, répond-il doucement.
— C’est même conseiller, bégayé-je.
Il sourit avant de poser ses lèvres sur les miennes. Le baiser est doux, tendre et je sens mon cœur partir dans tous les sens. Quand nos lèvres se détachent, je reste abasourdie.
— À demain, informe-t-il alors que son visage reste proche du mien.
— A… à demain, bafouillé-je.
Après cela, je sors de la voiture et je referme la portière. Il me salue avant de démarrer et de s’éloigner. Je reprends ma respiration.
— Putain, qu’est-ce qu’il vient de se passer ? murmuré-je encore sous le choc.
J’entre dans mon immeuble, puis j’insère ma clé dans la serrure de mon appartement avant d’ouvrir et d’y pénétrer. Je referme derrière moi, pose mon sac au sol et m’appuie contre la porte, puis, je pose mon doigt sur mes lèvres. On s’est embrassés… Mikaelis… Moi… Nous.