Le culte du Serpent : La cible parfaite.

All Rights Reserved ©

Summary

Dans le Lexbrooke City des annĂ©es 2000, rien n’est jamais innocent. Quand EugĂ©nie dĂ©couvre une mystĂ©rieuse bague dĂ©posĂ©e Ă  son rĂ©veil, sa vie bascule. Aux cĂŽtĂ©s de Solal, elle plonge dans une course haletante entre visions, mensonges et vĂ©ritĂ©s interdites. Dans l’ombre, le serpent Python guette : ancien, implacable, liĂ© Ă  un destin qu’ils ne pourront Ă©viter.

Status
Ongoing
Chapters
25
Rating
n/a
Age Rating
13+

👣L’ombre d’un contact👣

All of the lights—Kanye West

SOLAL.

En cette fin d’étĂ©, le souffle ardent du soleil s’étendait sur Lexbrooke City, emprisonnant l’ensemble des rues dans un dĂŽme de feu.

Je m’étais arrĂȘtĂ© au centre du pont, lĂ  oĂč le bĂ©ton brulant se bombait lĂ©gĂšrement avant de redescendre vers la rive Nord.

Sous mes pieds, le fleuve charriait une eau stagnante.

Des éclats de lumiÚre glissaient à sa surface telles des écailles opalescentes.

Des reflets tremblants d’enseignes et de rĂ©verbĂšres Ă©taient encore allumĂ©s.

Au loin, un tram cliquetait.

Une péniche approchait.

Elle traünait derriùre elle une lente houle, dont l’haleine humide du fleuve me caressa le visage.

Et je la bĂ©nis comme si c’eĂ»t Ă©tĂ© la derniĂšre brise avant l’éternitĂ©.

Le soleil, d'un orange vibrant, semblable à une mandarine mûre, dominait les toits perchés des longues tours grises.

Autour de moi, riverains et touristes grouillaient telles des fourmis laborieuses.

C’était l’heure de pointe.

DerriÚre moi, il y eut un éclat de rire.

Deux écoliers couraient avec leurs cartables qui se ballottaient de gauche à droite.

Leur présence me dérangea.

Pour ĂȘtre honnĂȘte, je n’aimais pas beaucoup les enfants.

Je n’étais mĂȘme pas sĂ»r d’en vouloir.

Et si le futur s’obstinait à m’en donner, je ferais en sorte qu’ils soient moins bruyants.

Ou mieux dressés.

Je relevai donc la tĂȘte vers ce ciel saturĂ© d’énergie, oĂč je crus voir le signe invisible de Python.

Un ĂȘtre ancien du monde cĂ©leste auquel j’étais dĂ©vouĂ©.

Celui que mon cƓur vĂ©nĂ©rait depuis toujours.

Car j’étais un Brumelion.

Fils d’une lignĂ©e prĂȘtresse du culte du Serpent.

J’avais grandi dans l’odeur de la cendre froide et des herbes sĂ©chĂ©es, sous les murs boisĂ© d’un hameau.

Un endroit que j'avais quittĂ© pour m’engager Ă  faire perdurer son essence.

Par tous les moyens...

En ce jour, ma mission commençait maintenant.

La premiÚre étape était de franchir ce pont.

Je repris ma marche vers la rive oĂč m’attendait l’ombre de mon contact.

Mais il ignorait que je venais pour lui.

J’ignorais moi-mĂȘme quelle forme il prendrait.

Seule son aura m’avait appelĂ© jusqu’ici.

Elle m’avait fait quitter le Lieu reculĂ© de Wetherby, un lieu non cartographiĂ©, pour cette ville en Ă©bullition.



AprĂšs une longue demi-heure, j’aboutis devant une humble chapelle, coincĂ©e entre les gratte-ciels du centre de Lexbrooke City.

Un sanctuaire oubliĂ© dans un monde qui n’avait plus de place pour lui.

Je ne m’étais pas attendu Ă  cet endroit.

Je m’étais rapprochĂ© de la chapelle, et sur les vitres, je parcourais les annonces qu’il y avait.

Peut-ĂȘtre trouverais-je un indice...

Un flyer prĂȘt Ă  se dĂ©coller de la vitre flottait au vent.

Je lus quelques lignes.

Quand j’eus fini, il se dĂ©crocha pour de bon.

C'Ă©tait le signe que j’étais au bon endroit.

J’étais prĂȘt Ă  m’introduire dans un groupe de parole sur les questionnements de la foi en Dieu.

Pas mon dieu.

Leur dieu.

Plus moderne qu’ils ne le pensaient.

Mais dont l’adoration ne semblait pas encore dĂ©cliner.

Je poussai donc la porte principale.

Je prĂ©textai Ă  la dame de l’accueil—une bonne sƓur fort chaleureuse—que j’étais venu pour parler de ma foi.

Quelle blague !

Sans douter de mes rĂ©elles intentions, elle m’avait conduit dans cette salle oĂč des chaises Ă©taient disposĂ©es en cercle.

Une poignée de personnes déjà installée attendait.

Peut-ĂȘtre Dieu.

Ou peut-ĂȘtre moi.

Dans tous les cas, je pris place.

Et le groupe de parole se mit à échanger.

Au centre, les paroles circulaient d'un visage Ă  un autre, dont la voix spirituelle se glissait en chacun.

C’est alors que je la vis.

Elle était assises à l'autre bout.

Juste en face de moi.

Je ne connaissais pas son nom.

J’avais manquĂ© les prĂ©sentations.

Je ne devais donc que me contenter de ce que je voyais.

Elle Ă©tait frĂȘle.

Le teint bruni.

Elle Ă©tait vĂȘtue d'un manteau Afghan marron et ses cheveux Ă©taient tressĂ©s tout fin.

Ils s'ondulaient pour former une multitude de vaguelettes qui reposaient sur sa poitrine.

Elle ne disait rien.

Mais elle semblait prise par une agitation interne que son visage ne tentait pas de camoufler.

Sa bouche pulpeuse se tordait, mimant des paroles pour elle-mĂȘme.

Son regard charbonneux restait évasif.

Elle regardait un point fixe Ă  l'autre bout de la salle.

J'ai tenté de suivre cette ligne invisible.

Mais elle ne menait que sur la fenĂȘtre qui baignĂ© la piĂšce d'un vif halo de lumiĂšre.

Elle était en train de penser.

Elle ne semblait pas ĂȘtre concernĂ©e par leurs rĂ©cits.

Mais celui qui tenait le bĂąton de parole le remarqua.

Il le lui tendit.

Puis, elle prit fébrilement le bùton, de tel si elle redoutait un quelconque pouvoir.

Elle se mit alors Ă  parler :

— On dit souvent que le monde a changĂ©. Que la foi n’a plus sa place dans nos vies. Mais j’ai l’impression que c’est l’inverse : le monde est restĂ© le mĂȘme, avec ses injustices, ses passions, et ses illusions. C’est nous qui avons cessĂ© de lever les yeux. La foi n’est pas une relique qu’on sort les jours de fĂȘte. C’est un fil invisible qui relie chaque geste, chaque parole Ă  quelque chose de plus vaste que nous. Elle n’a jamais Ă©tĂ© un refuge contre le doute. Elle marche avec lui. Croire, ce n’est pas fermer les yeux, c’est les ouvrir plus grand, jusqu’à accepter que la lumiĂšre nous aveugle parfois. Ce n’est pas le monde qui s’est Ă©loignĂ© de Dieu. C’est nous qui avons cessĂ© de l’écouter.

Elle avait parlĂ© tout bas, comme un murmure qu’elle n’osait pas assumer tout haut.

Pourtant, elle avait tout dit.

Tout compris.

Il y a des gens qui trouvent leur place toute faite en naissant.

Mais elle


Elle portait en elle l’empreinte de mon monde.

Celui oĂč les yeux se dĂ©tournent du ciel.

OĂč les dieux anciens ne sont plus appelĂ©s que dans les rĂȘves fiĂ©vreux.

Mais le firmament, lui, n’a jamais cessĂ© de rĂ©gner sur nous.

Et certains naissent pour sentir ce qui ne peut pas ĂȘtre vu.

Cette fille


Je l’ai trouvĂ©e formidable.

Plus qu’épatante.

Comme une lumiĂšre tremblante dans l’obscuritĂ© de nos esprits perdus.

Elle avait capturĂ© l’ñme de l’assemblĂ©e.

Mais c’est moi qu’elle tenait prisonnier.

Me terrifiant par sa beauté fragile.

Et dangereuse Ă  la fois.

Un silence s’installa.

Assez long pour que les battements de mon cƓur se fassent Ă©cho.

Je voulus élever ma voix pour lui révéler ce que je voyais déjà en elle :

Que cette bouche majestueuse la rendait belle Ă  en crever.

Le doux son de son Ă©loge fait Ă  l’indicible rĂ©sonnait en un grondement sous mes pieds.

Une force capable de plier les ténÚbres à son souffle.

Celui qui portait l’essence du Serpent.

Je sentis dans mes entrailles qu’il m’autorisait à parler pour lui.

Je perçai l’ombre de ses yeux, y incrustant mon regard.

Et je lui dis :

— Je te vois, EugĂ©nie.

Et tout s’illumina lorsqu’elle me sourit.

Un sourire fragile et puissant.

C’est ainsi que je sus :

J’avais trouvĂ© ma cible.



EugĂ©nie, bien-nĂ©e, ainsi son prĂ©nom la couronnait d’une dĂ©suĂšte noblesse.

Mais les couronnes ne brillent pas dans la boue.

Lorsque j’avais entamĂ© mes recherches — pour le seul compte de Python, que cela soit clair — je n’aurais jamais imaginĂ© qu’une « bien-nĂ©e » puisse vivre Ă  Stonehaven, dernier souffle de Lexbrooke City, lĂ  oĂč la ville perdait ses couleurs et sa tenue.

Pour arriver jusqu’à elle, il fallait laisser derriĂšre soi les avenues repavĂ©es.

Les façades repeintes.

Et les vitrines bien ordonnées.

Ici, les trottoirs s’effritaient par plaques.

Les murs portaient des graffitis écaillés.

Et les lampadaires penchaient comme s’ils s’étaient lassĂ©s de se tenir droits.

Les commerces fermaient tĂŽt, certains depuis des annĂ©es, ne laissant que des vitrines vides couvertes d’affiches dĂ©colorĂ©es.

Un silence lourd flottait entre les immeubles, seulement rompu par le vrombissement lointain d’un bus et le claquement d’une poubelle qu’on referme.

C’était lĂ , au fond d’une cour Ă©troite coincĂ©e entre deux blocs de bĂ©ton terni, que se trouvait son immeuble.

Quel trou Ă  rats.

En bas des marches, EugĂ©nie retrouvait quelqu’un.

Ils se souriaient sans retenue, échangeant des mots que je ne pouvais entendre.

Leurs mains se frÎlaient avec cette familiarité de ceux qui se connaissent depuis toujours.

Je restai immobile dans l’ombre.

Rien dans leur geste ne m’était adressĂ©.

Et pourtant je savais.

Un obstacle se dressait entre elle et moi.

Je n’avais pas encore dĂ©cidĂ© de ce que j’allais en faire...



D’ordinaire, ce n’était pas moi qui me chargeais des corps.

Mais cette fois, je tenais à m’en charger personnellement.

Juste pour m’assurer d’effacer pour de bon ce qui pouvait nuire à mon entreprise.

Être le prĂȘtre d’un dieu colĂ©rique et sanguinaire n’était pas chose aisĂ©e.

Mais Morcail, esprit rusĂ©, m’accompagnait dans ma mission :

Veiller sur cette divinitĂ© capricieuse qui, Ă  chaque fois qu’elle recevait ses offrandes sur les pierres sacrificielles, en rĂ©clamait encore davantage.

Ce dieu, je le trouvais gourmand.

Cela prenait du temps de trouver de nouvelles Ăąmes.

Les formater Ă  mourir.

Puis les faire disparaĂźtre sans trace.

Le culte de Python que j’avais Ă©tabli dans cette ville New Age aux allures spirituelles et dĂ©cadentes n’avait rien Ă  voir avec le systĂšme nĂ©potique de L’Abside qui rĂ©gissait les lignĂ©es sacrĂ©es de Wetherby.

Entre drogue hallucinogÚne et médecine alternative des faux gourous, je me distinguais dans le lot par mon simple systÚme :

Tout prenait place dans cette pizzeria aux néons grésillants.

Nous faisions de vraies pizzas, livrées de jour comme de nuit.

Par chaque client mis en contact, je pouvais savoir ce que Python voulait d’eux.

Serait-il un fidĂšle ?

Ou une offrande ?

Sous chaque pizza, un flyer plié était glissé.

Tel un biscuit chinois, je mettais autant d’énergie Ă  prĂ©dire l’avenir du client qu’à lui faire porter le poids son futur sort.

« Votre vie vous Ă©chappe. Vous ĂȘtes fatiguĂ©. Mais tout ceci n’est qu’éphĂ©mĂšre ».

Nous Ă©tions honnĂȘtes.

L’oracle que je recevais, affranchi des limites du prĂ©sent et du passĂ©, reposait uniquement sur la vĂ©ritĂ© absolue.

Mais il fallait ĂȘtre doux.

Savoir que l’on mourra pour le compte d’un dieu oubliĂ© pouvait ĂȘtre effrayant.

Voire un peu frustrant.

Moi, je trouvais cela jouissif.

Mais comme on dit : les goûts et les couleurs ne se discutent pas.

Et la parole de Python, non plus.

En dehors de la gestion de ma pizzeria, les fidÚles, eux, étaient une besogne plus complexe.

Ce n’était pas leur vie que je voulais.

Étant la voix humaine du Serpent, toute dĂ©votion sacrĂ©e devait passer par moi.

Si la personne m’était entiĂšrement dĂ©vouĂ©e, je pouvais la guider, la soigner et la rĂ©vĂ©ler au sacrĂ©.

C'est alors que je remis mon tablier de pizzaiolo.

Le prochain service allait ĂȘtre chargĂ©.

Certains viendraient pour la mozzarella.

D’autres pour Python.


Cher élu (ou offrande...) n'hésite pas à laisser un like et un commentaire. Signé Python.