Prologue : Ada
Si la vie avait une dent contre quelqu’un, ce serait moi, et elle l’a plantée dans ma nuque tel un vampire assoiffé de sang.
J’aurais dû avoir le temps d’oublier sa trahison. La sienne a été un coup de poignard entre les côtes et il y est toujours coincé. Depuis, respirer est devenu une tâche plus lourde que de ranger ma chambre.
— Ada, on mange, tu descends ?
Je sors de ma chambre rapidement et au moment où j'ouvre la porte, je tombe nez à nez avec lui. Son air supérieur me retourne l’estomac.
Je passe devant, les poings serrés, tentant de supprimer ce film en boucle dans ma tête. Prise de honte, les larmes montent et je me réfugie quelques instants dans la salle de bain.
C’est un nouveau sentiment que je découvre malgré moi. Je connais évidemment la tristesse mais ce qui est en train de s’abattre sur moi est violent. C’est un gouffre qui m’avale.
Je me rappelle petite quand je glissais du toboggan et que mon père était encore là pour me rattraper en bas. Je me laisse glisser contre la porte, le souffle court. Je ne parviens plus à inspirer. Mon thorax se tend, ma bouche s’ouvre sans trouver l’air, mes poumons se recroquevillent. Ma cage thoracique est comme bloquée par une force invisible.
— Ada ça va refroidir !
Je me redresse et me rince le visage les mains tremblantes avant de redescendre jouer mon rôle parmi la famille parfaite.
Ma mère regarde mon beau père toute rayonnante puis quand son regard se pose sur moi, il se transforme et devient plus dur, menaçant. Je ne lui en veux pas d’avoir rayé mon père mais je pensais qu’elle serait toujours de mon côté.
Le bruit métallique des couverts qui s’entrechoquent me ramène à mon assiette. Alors je fais ce qu’elle attend de moi, je me tais et mange en les écoutant parler de ce qu’ils comptent faire pendant les vacances. Le rôti est fade tout comme les légumes qui l’accompagnent.
Je crois qu’ils prévoient de louer près de la plage je ne sais où ou un truc du genre.
Moi j’ai déjà un plan.
***
Je suis remontée dans ma chambre, sans bruit.
Les larmes perlent de mes yeux et mouillent mon oreiller en s'y déposant. J’ai beau me creuser le cerveau encore, encore et encore, je ne vois aucune autre solution qui m’aiderait à enfin me sentir bien. Je n’ai plus qu’une option.
Je ne pourrais plus dormir paisiblement, sans rêver de lui, de sa main qui s’attarde, qui glisse lentement, méthodiquement tandis qu'il se servait de l'autre pour me bloquer les bras au-dessus de la tête.
La peur de dormir s’est immiscée dans ma vie récemment. parce que je sais ce qui m’attend de l’autre côté. Les bras de Morphée ne sont plus aussi apaisants et tendres qu’avant. Dormir, c’est revenir dans cette chambre, toujours sans pouvoir bouger. C’est attendre qu’il entre, encore et encore.
Mon monde est un château de sable et lui est la mer qui par ses vagues est venu tout évincer, d’un seul mouvement.
Je n’étais pas foncièrement heureuse avant mais je menais une vie anodine, le départ de mon père était ma seule éraflure.
