Prologue
En ce temps-là, je n'étais encore qu'une novice.
La Bleue, qu'ils m'appelaient. Ça n'avait pas duré bien longtemps.
Non, après l'incident, on était venu me présenter des excuses, sans que je puisse leur offrir de pardon. Tant mieux. Je ne leur aurais jamais fait ce plaisir : ça aurait été trop facile pour eux d'effacer leur mauvaise conscience.
Je me rappelle encore de ce silence qui comprimait les couloirs de l'hôpital. Les médecins et les infirmiers avaient tous été confinés dans des bureaux, en attendant que la situation soit désamorcée. J'aurais bien voulu les protéger. Leur donner toutes les consignes de sécurité à intégrer lorsqu'on se trouvait à proximité d'un potentiel kidnappeur. C'était l'une des nombreuses choses que l'on apprenait à l'armée. Mais j'étais impuissante, encore une fois, les membres aimantés aux draps. J'avais essayé à de nombreuses reprises de bouger, ne serait-ce qu'un orteil, mais rien.
Nada.
Je ne connaissais plus ni jour ni nuit, mes yeux clos me plongeant dans une obscurité sans fin. Je sentais pourtant chacune de leurs caresses. J'entendais chacun de leurs murmures.
J'étouffais dans mon propre corps sans que personne ne s'en aperçoive.
Et dans cet instant où j'aurais pu les aider, je m'efforçais de libérer un cri qui, je le savais, ne sortirait jamais.
La peur, viscérale et visqueuse, remontait le long de ma colonne vertébrale, appuyait sur ma trachée. Je pouvais sentir ma poitrine battre plus fort, faisant s'affoler les constantes de l'électrocardiographe. Cette invention du diable m'empêchait de dormir la nuit, avec ses petits bip bip incessants.
J'aurais donné un rein pour que quelqu'un fracasse cette machine. Au moins, il aurait servi à quelque chose.
Des hurlements. Des bruits de cavalcades. Je tendis l'oreille : environ dix personnes descendaient les escaliers qui menaient au sous-sol de l'hôpital. Je pouvais le deviner car la porte d'accès avait une fâcheuse tendance à produire des sons de cliquetis qui avaient le don de m'agacer.
Bon sang, lorsqu'on est dans le coma, on devient tout de suite plus irritable.
Les battements de mon cœur s'accélérèrent. L'air ambiant autour de moi s'était chargé d'un parfum que je ne parvenais pas à reconnaître. Un mélange de tabac et de bois de santal. Le vide se fit instantanément dans mon esprit, qui tentait de grappiller quelques indices quant à l'individu qui venait de s'introduire dans ma chambre.
Qui était-ce ? Un tordu ? Un agent de sécurité un peu trop zélé ? Les bip bip s'intensifièrent.
— Calmez-vous, murmura une voix rauque, proche, trop proche.
J'arrivai à sentir son souffle effleurer ma tempe tandis qu'il approchait. S'il y avait bien une chose que je détestais, c'était que l'on me dise quoi faire.
— La police arrive, tout va bien.
Je le savais déjà. J'étais dans le coma, pas idiote. L'électrocardiographe se mit à faire du beatbox.
— Bon sang, qu'est-ce que vous pouvez être têtue !
Je sentis des doigts s'emparer de ma main. Son pouce dessinait de petits cercles apaisants dans ma paume. J'étais consternée.
Pour qui se prenait cet hurluberlu ?
— Vous me faites penser à ma grande sœur. Elle s'appelle Lily-Rose. Bon, en vérité, elle déteste son prénom. Elle préfère qu'on l'appelle Lily. Elle déteste l'injustice, alors quand elle en est témoin, elle s'en mêle, quitte à sortir les poings.
Je dressai l'oreille, soudain attentive à ce qu'il me racontait. J'avais souvent des visites, mais personne ne me parlait ainsi, comme s'il était capable de deviner mes réponses.
— J'ai entendu parler de ce que ces enflures vous ont fait.
La machine cessa de hurler, me laissant entendre la suite de sa phrase, limpide comme de l'eau de roche :
— Aster. Si vous voulez leur casser la tronche, il va falloir vous réveiller.
Me réveiller... Mais j'étais si fatiguée de me battre.
Cet homme, qui connaissait mon nom, continuait de me caresser la main, ses mouvements ralentissant petit à petit. Il resta ainsi, en silence, pendant un temps qui me parut interminable. Le bruit d'une porte brisa la tension qui s'était installée, bien vite accompagné d'échos de voix. J'eus froid lorsqu'il retira ses doigts de mon épiderme.
— Jay ? Qu'est-ce que tu fais là ? aboya une infirmière.
C'était fou tout ce qu'on pouvait deviner sur une personne uniquement à partir de sa voix. Son timbre était grave, éraillé, et son élocution un tantinet traînante. J'arrivais à visualiser aisément son apparence de sorcière diabolique. Bon, il était vrai que le fait qu'elle ne me pique jamais la bonne veine lors de mes prises de sang ne jouait pas en sa faveur. J'avais toujours l'impression qu'elle se faisait un malin plaisir à me transformer en gruyère. Enfin, aujourd'hui, grâce à elle, je pouvais poser un nom sur l'apparition de cet hurluberlu.
— Je venais vérifier ses constantes.
Il fit une pause avant de reprendre :
— Pendant un instant, j'ai cru voir un ange rejoindre le monde des mortels. N'est-ce pas, Aster ?
Si j'avais pu lever les yeux au ciel, je ne m'en serais pas privée. J'écoutai sa blouse se froisser lorsqu'il se leva. La sorcière ricana :
— Tu en demandes trop. Ils parlent de la débrancher.
L'électrocardiographe reprit ses vociférations tandis que je prenais la mesure de ce qu'elle venait de dire. Me débrancher ? Non, ils n'y pensaient pas. Pas vraiment. J'étais là. J'étais encore là !
Ils avaient forcément noté mon activité cérébrale, comme dans les séries médicales que l'on avait l'habitude de dévorer avec mon père.
— Je crois qu'Aster est prête à sortir les poings, susurra Jay. Je vous déconseille d'être dans les parages quand ça arrivera... Ça vaudrait mieux pour vous.
Les catacombes s'emparèrent de mon esprit, et tandis que je m'efforçais de chasser la bile qui commençait à dévaler le long de mon œsophage, je ne pus m'empêcher d'avoir une dernière pensée :
Je reviendrai... et je vous le ferai payer.