De Secrets et d'Écailles Tome 1

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Summary

Naëlya Sidwell pensait être une simple fille du monde terrestre. Mais l’océan ne l’a jamais oubliée. À l’Académie d’Atlante, elle doit apprendre à maîtriser une magie qu’elle ne contrôle pas, affronter les humiliations de ses rivales, et résister aux regards brûlants de Thalyor, son partenaire aussi fascinant que déroutant. Mais derrière les cours et les épreuves se cache une prophétie ancienne… une prophétie qui a murmuré son nom. Naëlya est-elle prête à découvrir la véritable héritière qu’elle est destinée à devenir ?

Status
Ongoing
Chapters
17
Rating
5.0 1 review
Age Rating
13+

Chapter 1

Le chant du vent me réveilla doucement, glissant entre les interstices de la fenêtre comme une voix familière.

J’ouvris les yeux lentement, le cœur encore engourdi par le sommeil. Ma chambre était baignée d’une lumière douce et dorée, filtrée à travers les rideaux en lin. Le plafond en bois clair semblait s’étirer au-dessus de moi comme un cocon. Je restai allongée quelques instants, bercée par le silence paisible du matin.

Aujourd’hui, j’avais dix-huit ans.

Je me redressai dans mon lit, les draps en coton froissés glissant sur mes jambes. Ma chambre respirait la simplicité, mais chaque recoin portait une trace de moi : des coquillages posés sur le rebord de la fenêtre que papa m'avait rapporté de ses voyages à Portura, la ville côtière la plus proche. Puis une étagère remplie de carnets, de pierres, de bribes de souvenirs, et au mur, une tapisserie verte que maman m’avait tissée à mon arrivée ici. Des bouquets d’herbes séchées suspendus au plafond embaumaient encore l’air, signe que papa avait dû en préparer la veille pour ses décoctions.

Je me levai, les pieds nus frôlant le tapis en fibre tressée. Le plancher grinça doucement sous mon pas. Tout semblait normal… et pourtant, quelque chose flottait dans l’air. Une attente. Une vibration légère, comme un souffle qui me frôlait sans jamais se poser.

Je descendis l’escalier, encore à moitié perdue dans mes pensées.

— JOYEUX ANNIVERSAIRE !

Je sursautai presque en ratant une marche. En bas, papa m’attendait, bras grand ouverts, un sourire éclatant fendant son visage. Une couronne de fleurs flottait maladroitement au-dessus de sa tête, animée par une magie de l’air trop enthousiaste.

— Dix-huit ans ! déclara-t-il fièrement en m’enlaçant. Tu es officiellement une adulte maintenant.

— Hé ! protesta maman depuis la cuisine. Elle a peut-être dix-huit ans, mais elle restera toujours notre bébé.

Elle apparut dans l’encadrement de la porte, un plateau dans les mains. L’odeur qui s’en échappait me fit aussitôt saliver : galettes dorées au miel de lierre, fruits frais du verger, infusion à la fleur de menthe. Mon petit-déjeuner préféré, préparé avec un soin qu’ils ne réservaient qu’aux jours spéciaux.

— Bon anniversaire, ma chérie, dit-elle doucement en déposant le plateau sur la table. Dix-huit cycles... C’est un tournant.

Je souris, touchée par leur attention. Leurs visages rayonnaient de fierté, mais dans leurs yeux dansait aussi une émotion que je n’arrivais pas encore à nommer. Une ombre douce. Un silence ancien.

— Merci, murmurai-je. Vous êtes vraiment… les meilleurs.

Papa me tendit un petit paquet, emballé dans du tissu coloré noué avec une ficelle tressée.

— Ce n’est pas grand-chose, dit-il. Mais il est temps que certaines choses t’appartiennent.

Je le pris dans mes mains. Il était léger, mais dégageait une chaleur étrange.

Je portai le paquet contre moi et me dirigeai vers la cuisine, laissant mes pieds nus frôler les dalles tièdes du sol. La pièce baignait dans la lumière dorée du matin, et l’odeur du pain chaud flottait dans l’air, mêlée à celle du miel, des herbes, et du thé à la menthe douce.

C’était mon endroit préféré de la maison.

La cuisine de maman était un refuge, un lieu vivant, toujours un peu en désordre mais incroyablement chaleureux. Les murs en brique beige semblaient absorber la lumière et la restituer doucement, comme une promesse de calme. Un grand foyer en pierre claire dominait le fond de la pièce, d’où s’échappaient de légers filets de fumée parfumée. Juste au-dessus, une cheminée sculptée d’arabesques anciennes s’élevait, animée par une magie discrète qui empêchait la suie de noircir les murs.

Des étagères en bois brut couraient le long des parois, croulant sous les bocaux remplis de poudres colorées, de feuilles séchées, de baies confites et de pierres aux reflets étranges. Quelques herbes fraîches — lavande, sauge, menthe rousse — pendaient encore du plafond, enveloppant l’espace d’un parfum vivant. Une longue table en bois clair, marquée par les années et les repas partagés, trônait au centre de la pièce. Les chaises n’étaient jamais parfaitement alignées. L’une grinçait toujours, une autre avait un coussin brodé d’étoiles — le mien, depuis que j’étais petite.

Je pris place sur cette chaise-là, en face du plateau que maman venait de déposer, et posai doucement le paquet devant moi. Papa s’installa à ma gauche, un air de tendresse mêlé de retenue sur le visage.

Je passai un doigt sur la ficelle du paquet.

Je sentais leur regard. Un silence doux s’était installé.

— Tu peux l’ouvrir, souffla maman en s’asseyant à son tour. C’est le bon moment.

Je hochai la tête. Mes doigts tremblaient légèrement.

Je dénouai la ficelle avec précaution, puis soulevai le tissu. À l’intérieur, une petite boîte en bois aux veines lisses, gravée de spirales entrelacées, reposait dans mes paumes. Je l’ouvris lentement, presque à contrecœur.

Un souffle m’échappa.

Un collier.

Simple, mais étrangement envoûtant.

Un cordon sombre et souple, tressé avec soin. Et suspendus en son centre, deux pendentifs qui semblaient faits pour être ensemble : un coquillage nacré, spiralé à la perfection, et une perle d’un bleu profond, presque indigo, si sombre qu’elle semblait absorber la lumière autour d’elle.

Je tendis la main et les effleurai du bout des doigts.

Un frisson courut le long de mon bras. Léger, mais réel.

— Il était avec toi, dit doucement maman.

Je levai les yeux vers elle. Elle me regardait avec une tendresse contenue, mêlée d’une gravité inhabituelle.

— Le jour où on t’a confiée à nous, poursuivit-elle, tu avais ce collier autour du cou. C’était la seule chose que tu portais.

Je serrai un peu plus fort la boîte entre mes doigts.

— Pourquoi ne me l’avoir jamais donné avant ? soufflai-je.

— Parce que tu étais trop jeune. Et parce qu’on voulait que tu grandisses avec nous, libre de ce poids-là, ajouta papa, la voix basse. Sans ce souvenir suspendu à ton cou.

Maman se pencha légèrement, posant sa main sur la mienne.

— Mais aujourd’hui, tu as dix-huit ans. Et nous savons que tu es prête à savoir… ou à ressentir. Même si les réponses ne viennent pas tout de suite.

Je n’arrivais pas à parler. Mes yeux restaient rivés sur le coquillage. Il me semblait soudain étrangement familier, comme un écho oublié. Un souvenir silencieux.

— Est-ce que quelqu’un sait d’où je viens vraiment ? chuchotai-je enfin.

Papa secoua doucement la tête.

— Pas ici, en tout cas. Et si quelqu’un sait… il ne s’est jamais manifesté. Lorsque ta mère nous a laissé notre petite merveille, elle nous a donné qu'un prénom. Puis elle n'est jamais revenue.

Le silence retomba, plus lourd, plus dense.

Je pris une grande cuillère en métal posée sur la table, polie par les années et les repas partagés. Je la tournai doucement vers moi pour y scruter mon reflet.

Flou, mais suffisant.

Le collier reposait là, parfaitement centré contre ma peau claire. La perle d’un bleu profond semblait capter la lumière du matin, presque vivante, et elle tranchait sur mon teint légèrement nacré, comme si un soupçon de coquillage vivait sous ma peau.

Je plissai les yeux.

— Elle fait ressortir tes yeux, dit papa dans mon dos. Tes magnifiques yeux bleu à la couleur de l’océan.

Je souris sans répondre, habituée à l’entendre répéter ces mots depuis que je suis enfant. Mais aujourd’hui, pour la première fois, je le regardai autrement. Ce bleu… il brillait vraiment. Presque trop. Comme si quelque chose en moi venait de s’éveiller.

Je posai la cuillère, puis glissai les doigts dans mes cheveux.

Rouge profond. Lisses, épais, indomptables parfois un héritage sans nom. Je les ramenai sur les côtés de mon visage et les laissai tomber en rideau pour masquer partiellement mes oreilles pointues.

Un geste instinctif.

Ancien.

Rassurant.

Ils avaient toujours été là, ces petits détails qui faisaient de moi quelqu’un de différent. Mes yeux, ma peau, mes oreilles. Et maintenant, ce collier. Ce poids léger au creux du cou, qui me semblait tout à coup… inévitable.

Mais je n’avais pas le luxe de m’attarder sur mes pensées.

Je secouai la tête et repoussai la cuillère. Pas le temps de rester là, à scruter mon reflet dans un bout de métal comme une héroïne de conte.

Je devais être à l’heure.

Voire en avance.

Avec maître Veryon, la moindre minute de retard équivalait à une faute gravissime. Il avait cette capacité terrifiante à faire taire toute une pièce d’un simple regard. Une fois, il avait congédié un assistant parce qu’il avait froissé une page d’un manuscrit ancien en le tournant trop vite.

Et moi ? J’étais apprentie bibliothécaire depuis à peine six lunes. Autant dire que je n’avais pas encore le droit à l’erreur.

Je pris une grande bouchée de galette, engloutissant mon petit-déjeuner avec plus de vitesse que d’élégance. Le miel me colla aux doigts, et les fruits me laissèrent une fraîcheur sucrée en bouche, mais je n’en profitai qu’à moitié. Papa me lança un regard amusé.

— Tu vas finir par t’étrangler un jour, rit-il doucement.

— Plutôt ça que d’arriver en retard, rétorquai-je en mâchant.

Je me levai d’un bond, pressée. Grimpai à toute vitesse les escaliers.

Dans ma chambre, je tirai du coffre à linge une chemise en lin beige, légère et confortable, que j’enfilai sans hésiter. Puis un pantalon simple, de la même couleur, attaché à la taille par un lacet tressé. L’uniforme parfait pour passer la journée à gravir des échelles branlantes, classer des volumes maudits ou courir après les grimoires capricieux de la section vivante.

Je jetai un dernier regard vers le miroir suspendu près de la fenêtre.

Le collier était toujours là, au creux de mon cou, comme s’il avait toujours fait partie de moi.

Je soufflai, rassemblai mes cheveux pour les nouer en une tresse lâche, puis attrapai ma sacoche.

— J’y vais ! criai-je en redescendant en trombe. Merci pour le petit-déjeuner !

— Bonne journée, ma chérie ! lança maman. Et n’oublie pas, ce soir on t’attend pour le dîner. Pas d’excuse !

— Je serai là, promis !

Je franchis la porte en coup de vent, le collier rebondissant doucement contre ma poitrine à chaque pas.

Les rues de Selenia s’éveillaient lentement, baignées dans une lumière dorée que le vent faisait danser sur les pierres. J’aimais cette heure-là. Quand la ville n’était pas encore trop bruyante, quand les feuilles frémissaient doucement dans les haies vivantes, et que les lanternes suspendues se rétractaient dans leurs nids de lierre.

Je longeai le quartier des artisans, descendis les trois marches du vieux passage de Ruis, puis bifurquai à gauche vers une bâtisse massive de pierre blonde, encastrée entre deux hauts murs végétaux.

La Bibliothèque de Selenia.

Un bâtiment ancien, majestueux à sa façon, sans fioritures ni vitraux éclatants. Ici, la beauté était dans la structure, dans les lignes sobres, la symétrie parfaite des arches, et dans le silence qu’il imposait dès l’entrée.

La grande porte en bois noir gravé s’ouvrait rarement d’elle-même. Il fallait la pousser avec respect. Ce que je fis, comme chaque matin, la paume posée juste au creux d’un entrelacs de runes usées.

À l’intérieur, l’air était plus frais, plus dense. Chargé d’encre, de cuir ancien, de secrets et de savoir.

Je passai le seuil et m’immobilisai une seconde.

Rien n’avait changé. Les hautes étagères s’élevaient jusqu’au plafond voûté, défiant les lois de la stabilité. Des escaliers mobiles glissaient lentement le long des rayonnages. Quelques lampes à orbe flottaient paresseusement entre les colonnes de pierre blanche, diffusant une lumière tamisée.

Et au centre de tout cela, comme un gardien de sanctuaire, se tenait maître Veryon.

Droit comme une tige de fer.

Silhouette sèche, presque anguleuse, drapée dans une longue robe de velours noir impeccablement repassée.

Ses cheveux, blancs comme le givre, étaient tirés en arrière dans un chignon parfait, et deux fines mèches encadraient son visage sévère, creusé mais élégant. Ses yeux — d’un gris acier — vous traversaient avec une telle précision qu’on avait parfois l’impression qu’il lisait directement dans vos pensées… ou dans vos fautes.

Il tourna la tête dès que je franchis le seuil. Pas un mot. Pas un froncement de sourcil. Mais un regard.

Et ce regard suffisait.

— Vous êtes deux minutes en avance, dit-il simplement, sa voix tranchante comme la tranche d’un parchemin ancien. Comme il se doit.

Je m’inclinai légèrement, un automatisme que mon corps avait appris par réflexe bien avant mon esprit.

— Bonjour, maître Veryon.

Il me jaugea de haut en bas, ses yeux s’attardant une fraction de seconde sur mon collier, avant de reporter son attention sur une pile de manuscrits qu’il organisait à la perfection maniaque.

— Vous avez l’air… éveillée, aujourd’hui, fit-il sans me regarder. J’espère que vous saurez en faire bon usage. La section des codex instables attend toujours d’être triée. Et les grimoires d’Indexation refusent de rester classés.

— Je m’en occupe, répondis-je rapidement.

Il acquiesça d’un signe de tête bref, puis tourna les talons sans un mot de plus, disparaissant dans les allées.

Je laissai échapper un souffle discret.

Deux minutes d’avance ou non, la journée allait être longue.

Et je n’en étais qu’au début.

La matinée passa avec la lenteur d’un parchemin poussiéreux.

Entre les codex capricieux qui refusaient de rester fermés, les grimoires aux coins rongés par le temps, et les manuscrits écrits dans des dialectes oubliés, mes doigts finirent par sentir l’encre à travers la peau. Je passai des heures à trier, classer, remettre à leur place des tomes plus lourds que moi, tout en évitant les regards silencieusement jugeants de maître Veryon.

Pas un mot de trop. Pas un bruit de pas trop fort.

À la bibliothèque de Selenia, même respirer trop profondément semblait parfois une infraction.

Mais enfin, l’ombre du cadran enchanté projeta la bonne lumière sur la colonne de l’entrée.

L’heure de la pause.

Je refermai un dernier ouvrage à la couverture rigide, le glissai dans l’étagère marquée "Archives B – Origine des cultes élémentaires", et me redressai avec un soupir discret.

Je quittai la bibliothèque à reculons, jetant un regard prudent vers les allées silencieuses.

Même dans son dos, maître Veryon savait si quelqu’un partait quatre secondes trop tôt.

La grande porte se referma lentement dans mon dos, et je respirai enfin à plein poumons, accueillant les bruits vivants de Selenia : les voix, les éclats de rire, les oiseaux d’éther perchés sur les toits. La vie.

Et le ventre vide.

Comme chaque midi, je retrouvais Céleste, ma meilleure amie depuis toujours, apprentie herboriste — et catastrophe organisée. Elle m’attendait déjà au coin de la grande fontaine, les bras croisés, le sourire en coin.

— T’as pas changé d’avis, j’espère ? m’interpella-t-elle avant même que je l’atteigne.

— J’oserais jamais, répondis-je en riant. Tu m’enverrais une infusion paralysante dans mon thé.

— Exactement. Et puis aujourd’hui, c’est ton anniversaire. Tu n’as aucune excuse.

Céleste me prit par le bras et m’entraîna avec l’enthousiasme d’un ouragan parfumé à la menthe.

Ses cheveux châtains, ramassés à la va-vite, laissaient échapper une tige de romarin derrière l’oreille, comme toujours. Elle portait son tablier d’herboriste par-dessus une robe aux motifs fleuris, déjà tachée de pollen et de sève.

— Direction la Taverne d’Olivia ! s’exclama-t-elle. J’ai commandé le plat du jour rien que pour toi. Et t’as intérêt à goûter la bière de gingembre glacée, ou je te raye de mon testament.

Je ris doucement. Elle avait le don de faire oublier les lourdeurs du matin, et même le collier contre ma peau sembla s’alléger.

Nous traversâmes la place centrale de Selenia, en direction de la taverne la plus animée, réputée pour ses plats succulents et ses bières fraîches, servies à toute heure dans un décor rustique et lumineux.

À peine avions-nous poussé la porte de la Taverne d’Olivia que l’agitation cessa net.

Une seconde de silence, puis un chœur joyeux explosa dans la salle :

— JOYEUX ANNIVERSAIRE NAËLYA !

Toutes les têtes s’étaient tournées vers moi. Les clients, les serveurs, même un petit groupe de musiciens en pause s’était levé pour me sourire, mains jointes. Certains tapèrent sur les tables, d’autres sifflèrent ou levèrent leur chope.

Je me figeai sur place, les joues en feu.

Ma première réaction fut de lancer un regard noir à Céleste.

Elle me répondit avec son air le plus innocent — l’air qui criait "Oui, c’est moi, et alors ?".

— Céleste… tu m’avais promis un déjeuner tranquille, sifflai-je entre mes dents.

— Tu mens, j’ai dit "mémorable". Nuance, répondit-elle, le regard pétillant.

Je me frottai le front, embarrassée. Tout ce que je voulais, c’était un bon plat et une bière fraîche, pas un défilé en mon honneur. Mais les sourires dans la salle étaient si sincères que ma gêne s’adoucit peu à peu. Une vieille dame me tendit même une fleur séchée, et un enfant m’offrit une bille enchantée. J’en riais presque.

— Allez, filez, vous deux ! lança une voix familière depuis derrière le comptoir. Le soleil est trop beau pour qu’on garde vos jolis visages enfermés.

Olivia, la maîtresse des lieux, apparut de derrière une pile d’assiettes flottantes.

Femme ronde et rayonnante, au visage doux, aux joues toujours rosées comme si elle venait de courir, et aux cheveux blonds relevés en un chignon désordonné, elle accueillait tout le monde comme une famille. Sa magie lui permettait de faire léviter trois plateaux et deux couteaux à la fois, tout en discutant avec un client et en donnant des ordres en cuisine.

Elle essuya ses mains sur son tablier taché de sauce et nous fit signe de la suivre.

— Venez, mes filles. La table est presque prête dehors, comme prévu. J’y ai mis les coussins en lin vert, ceux que j’aime garder pour les fêtes.

Nous la suivîmes à l’extérieur, sur la grande terrasse fleurie bordée de lanternes. Une longue table de bois clair était en train d’être dressée par une jeune serveuse, une nappe blanche battant doucement dans la brise. Deux chopes en terre cuite scintillaient déjà de condensation fraîche.

Céleste se pencha vers moi, malicieuse.

— Tu vois ? Rien de tel que la Taverne d’Olivia pour marquer le début d’une nouvelle année. Ou d’un nouveau destin.

Nous prîmes place à la table fraîchement dressée, les coussins moelleux s’enfonçant doucement sous notre poids. La brise caressait nos visages, mêlée aux parfums des plats servis à l’intérieur, du pain chaud, des herbes, et de la mer lointaine que Selenia ne touchait pourtant jamais.

Olivia déposa devant nous deux grandes chopes de bière de gingembre glacée, puis s’éclipsa avec un clin d’œil complice.

— À ta majorité, déclara Céleste en levant sa chope.

Je trinquai avec un sourire timide, savourant la première gorgée qui piqua agréablement ma langue. Le silence s’installa un instant, tranquille.

Puis, d’un coup, Céleste pencha la tête, les yeux plissés.

— Attends une seconde… Ce collier. Tu ne l'avais pas hier.

Je baissai automatiquement les yeux vers ma poitrine, où le coquillage et la perle reposaient sagement, comme s’ils m’avaient toujours appartenu.

— Non, répondis-je doucement. C’est… un souvenir. Plus qu’un cadeau, en fait.

Céleste haussa un sourcil, intriguée.

— Un souvenir ?

Je jouai distraitement avec le pendentif entre mes doigts.

— Mes parents me l’ont donné ce matin. Ils l’avaient gardé pour le bon moment. Apparemment, je le portais déjà quand on m’a confiée à eux. Il était autour de mon cou, ce jour-là.

Céleste reposa lentement sa chope.

— Naëlya… Tu veux dire que ce collier vient de là où tu viens. D’avant.

J’acquiesçai, sans un mot.

Le vent se fit un peu plus frais, comme si l’air lui-même écoutait.

Céleste jouait distraitement avec la condensation de sa chope, traçant des cercles invisibles du bout du doigt.

— Et toi… tu te sens comment avec tout ça ? demanda-t-elle soudain, la voix plus douce, plus sérieuse.

Je m’immobilisai un instant, les yeux rivés sur mon assiette à moitié vide. Puis je redressai lentement le regard vers elle, incapable de retenir l’avalanche de pensées qui tourbillonnaient dans ma tête depuis ce matin.

— Je me sens… perdue, avouai-je. Je croyais que recevoir ce collier m’apporterait des réponses, ou au moins un sentiment de paix. Mais c’est l’inverse. J’ai encore plus de questions qu’avant.

Je passai un doigt sur le coquillage, pensivement.

— Pourquoi me donner seulement ce collier et un prénom ? Pourquoi pas une lettre ? Une explication ? Et pourquoi… pourquoi ne pas m’avoir gardée ? Qu’est-ce qui a fait qu’ils m’ont laissée à d’autres ?

Ma voix se brisa un instant.

— Et puis… qui est mon père biologique ? Ma mère, je peux encore l’imaginer. Mais lui ? C’est un vide total.

Je laissai le silence tomber entre nous, lourd et plein de non-dits. Céleste ne disait rien, mais son regard était posé sur moi avec cette tendresse rare, cette façon de ne pas chercher à combler le silence, juste à l’accompagner.

Je me raclai la gorge, un peu honteuse de ce flot d’émotions.

— Mais je veux que tu comprennes une chose, ajoutai-je plus fermement. Je les aime. Papa et maman… ce sont mes parents, les seuls que j’ai connus, et je ne les échangerais pour rien au monde. Ils m’ont élevée, protégée, aimée. Ils sont ma famille. Je ne veux pas remettre ça en question.

Je posai ma main sur la table, paume ouverte.

— Mais… j’aimerais juste savoir d’où je viens. Pas pour renier ce que j’ai… Juste pour me comprendre un peu mieux.

Céleste posa sa main sur la mienne.

— Tu as le droit de chercher. Et tu ne seras pas seule pour ça.

Je souris faiblement, reconnaissante.