Chapitre 1
Il faisait froid, sombre et ça puait. Malheureusement, je ne choisissais pas toujours les endroits où je dormais. Cette nuit avait été longue. Je m’étais choisi un carton vide que j’avais rempli de plumes et de mousse de coussin trouvées dans un tas de déchets. Ce nid temporaire était juste à côté d’une poubelle. J’avais donc le gîte et le couvert. Mes voisins étaient aussi appétissants que dangereux. Des rats principalement et des corbeaux à l’occasion. Il avait plu toute la nuit et même si les toits de la ruelle avaient protégé mon carton, les gouttes avaient réussi à le trouer. Je baillai et m’étirai, faisant trembler mon corps. Je sortis de ma boîte et, après une brève toilette, je me décidai à sauter dans la poubelle. Au menu : poulet avarié, poisson pourri et un reste de yaourt. Je me risquai à mordre dans la cuisse de volaille et cette bouchait me renvoya dans le passé.
J’avais un mois. J’étais jeune et insouciant. Ma première famille était composée de deux personnes. Un male et une femelle. Il m’avait trouvé seul dans une flaque d’eau alors qu’il se promenait. Il m’avait allaité jusqu’à ce que je passe au dur. Il m’avait ensuite donné de délicieuses croquettes au poulet. Bien meilleur que la chair putréfiée dans ma gueule. Je m’appelais alors “Minou”. Ils étaient très gentils et avaient tout fait pour bien m’éduquer... Mais ce n’était pas des chats. On n’éduque pas un chat comme on éduque un deux patte. Le mal était apparu tout d’un coup. Une caresse, deux caresses... Trois caresses, un grognement, une griffure et du sang. Pas le mien. Aucun de nous trois n’avait pris conscience de l’importance de cet accident. Des semaines passèrent et les accidents se répétaient. C’était toujours plus violent et lorsque la femelle tomba enceinte, il fallut faire un choix. Le bébé ou le chat ?
- Qu’est-ce que tu fais ?
La voix de mon ami me ramena au présent et je recrachai immédiatement le bout de viande avant de tourner mon regard vers lui. Son pelage était blanc et seul le bout de sa queue et de ses oreilles étaient noirs. Il était assis au pied de la poubelle, avec un air interrogateur et me jugeant de ses yeux. M’avait-il vu manger de la nourriture de chat errant ? La honte !
- Salut, Charlie. Dis-je en essuyant mes moustaches et mes babines d’une patte. Je voulais juste connaitre le goût de la...
- Pourriture ? Compléta-t-il.
Je ne pouvais pas vraiment le contredire et ça me frustra au plus haut point. Une chaleur commença à se répandre dans tout mon corps. Je connaissais cette sensation, je m’empressai donc de me mordre la patte. La douleur chassa la chaleur menaçante.
- Tu as encore eu une montée ? Me demanda mon ami.
Je soufflai et répondis simplement : « Oui », avant de sauter de la poubelle et d’atterrir à côté de lui. Charlie était le chat des voisins de ma deuxième famille. Je m’appelai alors Cannelle et je vivais avec une tribu de trois enfants et deux parents. On n’avait pas été compatibles. ”Pas assez câlin”, diront certains. “Trop agressif” diront d’autres. Mais où est la compréhension dans tous cela ?Je regardai mon ami et il me regarda. Le temps s’était suspendu, on était tous les deux crispés. Charlie s’approcha en premier en hésitant tout de même. Il me donna alors un rapide coup de langue sur le front. Cette fois-ci, en plus de la chaleur, mes poils se hérissèrent. Mais ça n’alla pas plus loin, Charlie s’était vite reculé et mes poils étaient retournés à leur place. Verdict, je n’étais toujours pas guéri.
- On n’est pas obligé de se saluer en se touchant, tu sais. Me dit Charlie.
- Bien sûr que si ! Comment suis-je censé apprendre à me contrôler sinon !
J’avais feulé sans m’en rendre compte et l’air c’était chargé de tension. Heureusement, mon ventre se mit à gronder.
- Bon aller, on va te trouver autre chose que cette poubelle. Manger des déchets est indignes d’un chat domestique !
- Ancien chat domestique... lui répondis-je tristement. Maintenant, je suis plus errant que le chat le plus errant du monde.
- N’importe quoi. Chat domestique un jour ! Chat domestique toujours !
Je ne répondis pas. Quoi qu’il en dise, les faits étaient là. J’étais un chat errant. On se mit ensuite en marcher et il en profita pour me raconter sa vie.
On était vite sortis de ma ruelle et on avait débouché sur l’allée principale. On trotta sur le trottoir et toutes les odeurs de la ville, bloquées jusque-là par les poubelles, me vinrent à la truffe. Je sentais les odeurs de gaz et des deux pattes qui passaient régulièrement dans la rue. En arrivant sur la place du marché, je me focalisai essentiellement sur l’odeur de poisson que dégageait le stand d’un marchand.
Le deux pattes de mon troisième cerclefamilialvendait aussi du poisson. Il m’en ramenait régulièrement de son travail. Il vivait seul avec son fils qui m’avait baptisé Tigrou.Lorsque le père m’avait jeté dehors, j’avais compris quelque chose qui aurait dû être évident pour moi. Je détestais les enfants ! C’est pour ça qu’on ne pouvait pas être compatible. Les enfants avaient cinq phases différentes, mais aussi agaçantes les unes que les autres. La phase un où ils doivent tout mettre à la bouche ou tirer. Phase deux : ils veulent absolument te toucher, quitte à te poursuivre. Phase trois, la pire de toutes, car c’est la phase d’expérimentation et que c’est également la plus longue. Pendant cette période, toutes les tortures possibles doivent être exécutées. Celle qu’ils préfèrent le plus, c’est t’attraper, te retourner et te relâcher pour voir si tu retombes bien sur tes pattes. Pour que ce soit plus drôle, il réduise l’écart entre toi et le sol à chaque fois. Et quand tu te loupes, parce que tu finis par te louper, ils se moquent de toi ! Après ça, il y a la phase quatre où ils veulent absolument que tu restes avec eux et la phase cinq où ils ont enfin compris qu’il fallait qu’il nous lâche ! Bref, je ne voulais pas d’enfant, car peu importe la phase, il trouvait toujours un moyen de déclencher mes crises. Mais c’était une demande impossible.
Le fils du poissonnier avait voulu me faire un bisous sur la tête malgré mes grognements et il avait reçu un coup de griffe dans l’œil. Le père avait essayé de m’écarter en me poussant avec le balais. Je m’étais alors caché sous un meuble, le pelage hirsute et près à attaquer. Le grand male était ensuite parti avec son fils. Le soir, le gamin était de retour avec un truc sur l’œil. Il avait peur de moi et pleura en me voyant. Son père, qui était revenu aussi, c’était équipé de je ne sais quoi. Ses bras avaient doublé de volume grâce à ses vêtements et ses mains étaient protégées par des trucs que certains de mes camarades appelaient : “gants”. Il s’approcha de moi. A ce moment là, j’étais redevenu calme et m’étais installé sur le panier. Mais son regard et son odeur ne me disaient rien et je me mis à grogner un avertissement. Il m’attrapa alors par la peau du cou et il me ferma la gueule avec son autre grosse patte. Furieux, je me mis à labourer ses bras avec mes pattes arrière, mais il était bien protégé. Il me sortit de la tanière et me jeta dans la rue. Il me chassa ensuite à coup de pied, mais je ne me laissai pas faire. Je sautai sur sa jambe et mordis à plein croc dans sa peau à découvert. Il hurla et essaya de me décrocher avec ses pattes. Mais j’étais bien accroché. La lutte dura un long moment jusqu’à ce que le fils m’asperge d’eau avec un serpent aquatique. Mouillé et furieux, je m’enfuis loin de ce cercle. J’aimais le poisson, mais un dicton de chat disait : “Lorsque l’eau se ramène avec le poisson, il vaut mieux aller chasser l’oiseau.” Je partis donc pour ne plus jamais les revoir.
On avait dépassé le marché sans même en profiter. " À quoi bon me faire passer par là pensais je, il veut me torturer ou quoi ?". Mon ventre grogna son accord. On arriva enfin dans le coin des habitations. Ici, des nombres incalculables de tanière de deux pattes se succédaient. Chaque famille ayant un jardin et un espace caillouteux pour leur caisse roulante. Ils étaient tous séparés par des murs et murets en bois ou en pierres. Charlie disparut derrière l’un de ses murets et je le suivis. J’atterris sur un jardin bien entretenu et fleuri. Dans un coin se trouvait une plantation d’herbe à chat. Quelle odeur enivrante.
- Filou !
C’était le nom que m’avait donné mon quatrième et dernier groupe familial.
- A table !
Il n’y avait pas de poisson et il y avait des enfants mais au moins j’avais une maison et de la nourriture. J’avais inventé une tactique pour éviter les trois enfants du groupe. Dès qu’ils m’approchaient, je fuyais et je les emmenait jusqu’au chien. Ils se mettaient ensuite à sauter sur mon colocataire et ça devenait son problème. J’évitais ainsi les crises et les problèmes.
On s’entendait bien avec le chef de groupe et la mère me regardait chasser dans le jardin. Je crois que je les aimait mais ce n’était visiblement pas leur cas.
Lors d’une journée ensoleillée, ils avaient pris plein d’affaires et étaient montés dans leur caisse mouvante. Ils avaient pris le chien et étaient partis. La maison était devenue toute silencieuse, presque vide, pour mon plus grand plaisir et il m’avait laissé des croquettes à volonté.
Le temps passa de moins en moins vite, un jour... deux jours... quatre jours... une semaine. Le bol de croquette, bien que pourvu d’un réservoir, se vidait rapidement. Chaque soir, j’attendais le retour de mon groupe bruyant à la fenêtre, mais il ne venait jamais. Au bout de deux semaines, je n’avais plus de croquettes et mon ventre feulait de rage. Affamé, perdu et abandonné, je me décidais à partir pour me trouver un abri. Je fini par en trouver un dans un carton au fond d’une ruelle.
J’entrais dans la tanière de Charlie par la chatière et le suivis jusqu’à la salle de repas. Je regardais les croquettes avec tristesse, mais je me décidais à en manger quelques une pour calmer ma faim. Elles étaient dures, croustillantes et avaient le goût du désespoir.