Chapitre 1
L’agent referma doucement la portière, comme s’il craignait de réveiller les ombres tapies dans le sous-sol du commissariat. Kai Haneda, les mains tremblantes, attacha sa ceinture avec difficulté. Son cœur battait si fort qu’il avait l’impression qu’on pouvait l’entendre résonner dans l’habitacle.
— Eh, c’est parti ! lança joyeusement l’agent en démarrant un peu trop brusquement.
Le jeune homme fut plaqué contre le siège arrière. Il soupira, le regard perdu derrière la vitre embuée. Le parking souterrain semblait étouffer la lumière, comme si le monde extérieur n’existait plus. Il avait peur. Une peur viscérale, paralysante. Que lui arriverait-il maintenant ? Mourir ? C’était presque une certitude. Il ne s’agissait plus que de temps… le temps qu’ils le retrouvent.
— Vous n’avez plus rien à craindre, dit l’agent d’un ton rassurant. Je vous conduis dans un lieu sûr.
— Si vous le dites… murmura Kai, sans y croire.
Il était convaincu d’être condamné. Son nom devait déjà figurer sur une liste noire, celle des témoins à éliminer. Lui, simple citoyen, n’aurait jamais imaginé se retrouver au cœur d’un tel cauchemar.
— Ce n’est pas tous les jours qu’on a un témoin capable de faire tomber le plus grand malfaiteur du pays ! s’enthousiasma l’agent.
— Facile à dire quand ce n’est pas vous qu’on cherche à abattre, répliqua Kai.
— Bah, il ne sait même pas que vous l’avez vu ! Le temps qu’il s’en rende compte, on sera loin. Heureusement que vous n’avez pas de famille, sinon il aurait fallu les protéger aussi. Ce type… il ne laisse rien derrière lui. Et parfois, c’est sanglant.
— C’est censé me rassurer ? demanda Kai, le regard vide.
Le policier parlait avec une légèreté déconcertante, comme s’il annonçait la météo. Kai se sentait seul. Vraiment seul. Il n’avait plus personne depuis longtemps. L’orphelinat, son tuteur, les cours… c’était tout ce qu’il avait connu. Il vivait seul depuis peu, travaillait dans une petite entreprise. Et maintenant, tout cela risquait de s’effondrer.
Il maudit ce soir où il était sorti tard pour acheter à manger. Ce soir où il avait vu deux hommes se faire abattre par Wong, un nom qu’il ignorait jusque-là. Depuis, il vivait dans la terreur. Cauchemars, sursauts, sueurs froides… Chaque nuit, le visage de Wong revenait le hanter.
Le véhicule s’engagea dans les rues sombres de la ville. Kai posa sa tête contre la vitre froide, espérant que le mouvement de la voiture l’emporte loin de ce cauchemar. Mais il savait que ce n’était que le début.
Kai sursauta lorsque la voiture freina brusquement. L’agent venait de se garer sur le bas-côté, sans prévenir.
— Je vais chercher de quoi manger. Tu restes là, compris ? Sinon, je ne donne pas cher de ta peau, lança-t-il avec un sourire moqueur.
Sans attendre de réponse, il sortit en courant vers un petit magasin de plats à emporter. Kai resta figé, le cœur battant. Était-ce vraiment réglementaire de le laisser seul ainsi ? Il soupira.
— Comme si j’allais m’enfuir… Où irais-je ? Je n’ai personne. Je suis foutu.
Il se recroquevilla sur le siège, les bras serrés contre lui. Le discours du policier était contradictoire. D’un côté, il lui promettait sécurité, de l’autre, il lui rappelait sans cesse qu’il était une cible. Quelques minutes plus tard, l’agent revint, lui tendit un sandwich, et reprit la route en mangeant tranquillement.
Kai se força à manger lui aussi, par petites bouchées. Ce repas, peut-être le dernier, lui fit étrangement du bien. Un semblant de normalité dans ce chaos indescriptible.
— Que savez-vous de Wong ? demanda-t-il soudain.
— On dit que c’est un beau gosse. D’après les photos, c’est vrai. Originaire de Chine ou de Corée, personne ne sait. Mais il est impliqué dans tout : armes, drogue, prostitution, meurtres… Si quelqu’un le gêne, il l’élimine. Simple et efficace. Le chef de police du secteur nord ? On pense que c’est lui !
Kai regretta aussitôt sa question. Il se sentait encore plus condamné. Mais l’agent poursuivit :
— Il a un seul ennemi : Yu Oguri. Un autre criminel, discret, insaisissable. Ils se détestent depuis toujours. L’un des hommes tués appartenait sûrement à Oguri. Il va riposter. C’est sûr ! Et ça va faire des étincelles.
La voiture quitta la ville. La route était sombre, bordée d’arbres silencieux. Kai posa sa tête contre la vitre, tentant d’apaiser les battements affolés de son cœur. Il ferma les yeux… et s’endormit enfin.
Un choc brutal le réveilla. La voiture fit une embardée, des coups de feu éclatèrent. Kai vit des véhicules noirs barrer la route. Le policier ne bougeait plus. Puis tout bascula : tonneaux, cris, verre brisé. Quand Kai reprit ses esprits, il était suspendu à l’envers dans la carcasse de la voiture. Il se détacha, se cogna, rampa hors du véhicule.
Il jeta un bref coup d’œil à l’agent. Le policier avait un trou au milieu du front. Kai resta figé. Encore un meurtre. Encore du sang.
Des balles sifflèrent. Kai courut, trébucha, glissa dans la forêt humide. Une chaleur étrange lui brûla l’épaule. Il ne s’arrêta pas. Il courait pour sa vie.
Kai trébucha une nouvelle fois et s’étala de tout son long sur le sol détrempé par la pluie de la veille. Ses vêtements étaient trempés, sa respiration haletante. Derrière lui, les balles continuaient de ricocher, sifflant à ses oreilles comme des avertissements mortels.
Il s’attendait à mourir. Et pourtant, il courait. Désespérément. Comme si son corps refusait de céder. Il se releva, les jambes flageolantes, et repartit en titubant. Les tirs redoublèrent. Il se boucha les oreilles, paniqué, cherchant une issue dans cette obscurité. Les éclairs des armes illuminaient brièvement les arbres, révélant des silhouettes indistinctes.
Pourquoi autant de tirs ? Pourquoi n’était-il pas encore mort ? Était-ce un jeu cruel ? Une mise en scène ?
Soudain, une silhouette se dressa devant lui. Kai s’arrêta net, le souffle coupé. L’homme pointait une arme sur lui. Kai ferma les yeux… mais le coup partit derrière lui. Un corps s’effondra. Quand il rouvrit les yeux, l’homme avait disparu.
Il n’eut pas le temps de réfléchir. D’autres silhouettes surgirent tout près de lui. Il fit volte-face, courut, se retourna… et percuta de plein fouet une masse sombre. Le choc violent le projeta littéralement au sol. Son crâne heurta la terre humide. À moitié sonné, il sentit des mains le relever sans ménagement.
Devant lui se tenait un homme au visage sévère, plus âgé, les cheveux longs attachés à l’arrière. Un regard perçant, une beauté froide. Kai pensa aussitôt à ces personnages de manga qu’il lisait la plupart du temps, beaux et dangereux à la fois.
— Ce n’est pas un type de Wong, constata un homme armé en rechargeant.
— Non, répondit l’inconnu, le regard toujours fixé sur Kai. Ils n’embauchent pas encore des gosses, à ce que je sache.
Il écarta doucement une mèche trempée du visage de Kai. Celui-ci tremblait, incapable de parler. Une question surgit dans son esprit.
— Yu Oguri ? murmura-t-il.
L’homme haussa un sourcil, totalement surpris. Kai sentit ses jambes céder. Il avait du sang sur les mains. Beaucoup trop.
Des hommes armés encerclèrent la scène. Kai était au milieu. Il allait mourir dans un règlement de comptes.
Mais alors, il le vit. Une autre silhouette, tout aussi grande, tout aussi belle. Des cheveux longs, un regard glacial. Kai le reconnut aussitôt : Wong. Son regard transperçait l’obscurité.
— On se retrouvera ! lança Wong.
— J’y compte bien ! répondit Oguri. Ton crime ne restera pas impuni !
Les sirènes de police retentirent au loin. Wong s’éloigna, laissant Kai tremblant, à genoux.
— Il a pris une balle, dit un homme. Deux autres l’ont effleuré !
Kai se releva lentement, les mains ensanglantées, le regard perdu. Il venait de survivre à l’enfer. Mais à quel prix ?
Une douleur fulgurante traversa l’épaule droite de Kai. Lorsqu’il baissa les yeux, il vit le rouge vif qui s’étendait sur sa veste. Il avait été touché. Une balle. Son cœur s’emballa, ses jambes fléchirent. Il tomba à genoux, incapable de se relever.
Sa respiration devint saccadée, bruyante. Un froid glacial s’empara de lui, le faisant trembler de tout son corps. Il ne contrôlait plus rien. Son corps semblait se dissocier de son esprit.
Avant qu’il ne s’effondre, une silhouette sombre le rattrapa. Kai sentit des bras puissants le maintenir. Une chaleur inattendue l’enveloppa. Une odeur boisée, apaisante. Il se laissa aller, incapable de résister.
— Il fait une crise ! cria une voix. Vite, la seringue !
Kai vit un homme s’approcher, ouvrir une sacoche. Il se débattit, paniqué. Il était dans les bras d’un tueur. Mais l’homme le serra doucement, bloquant ses gestes sans brutalité. Kai sentit l’injection, à peine. Sa respiration se calma. Son corps cessa de trembler.
« C’est une belle mort », pensa-t-il, avant de sombrer.
Il sentit vaguement qu’on le transportait. Une voiture. Sa tête reposait sur les jambes de l’homme en costume noir. Une couverture sur lui. Des mains chaudes contre sa peau. Puis, plus rien.
Des voix flottaient dans le noir.
— Il récupère. Il devait manquer de sommeil.
— Pourquoi t’intéresses-tu à lui, Yu ? — Je ne sais pas… Son regard. Il était avec un policier. Protection de témoin, sans aucun doute. Et personne n’en parle. Cela semble récent. Important.
— Il a eu de la chance ! dit une autre voix. Courir au milieu d’un champ de tir… et s’en sortir avec une seule balle ? C’est un vrai miracle !
Kai replongea dans le silence.
Quand il ouvrit les yeux, un visage penché sur lui le fit sursauter.
— Tu es enfin réveillé, dit simplement Yu, en s’asseyant à côté.
Kai le fixa, terrifié. Il n’était pas mort. Et il était chez Yu Oguri.
Un médecin en blouse blanche changea sa perfusion.
— Il ne parle pas, constata Yu.
— C’est normal. Il est encore en état de choc.
Kai se demanda pourquoi on le soignait. Pourquoi cet homme l’avait sauvé.
Il se rendormit.
À son réveil, Yu était là, endormi dans un fauteuil. Vêtu d’un kimono traditionnel, sa longue chevelure attachée avec soin. Kai le regarda, totalement troublé. Il était beau. Terrifiant, mais vraiment beau.
« Il doit avoir beaucoup de maîtresses », pensa-t-il, malgré lui.
Pourquoi l’avoir sauvé ? Pourquoi l’avoir gardé en vie ?
Il était entre les mains d’un tueur. Et pourtant… il se sentait en sécurité.
Kai se demandait si être ici était vraiment une chance. Wong finirait par le retrouver, peu importe où il se cachait. Et Yu Oguri… que voulait-il vraiment ?
Il ne pouvait toujours pas bouger. Sa tête tournait au moindre mouvement. Il ferma les yeux, résigné, et se rendormit.
Le lendemain, il se réveilla avec une douleur sourde à l’épaule, mais son corps semblait moins lourd. Une voix grave brisa le silence.
— Je suis Yu Oguri. Tu es dans ma résidence privée.
Kai tourna lentement la tête. Yu était là, vêtu d’un kimono sombre, toujours aussi imposant.
— Tu t’es retrouvé au milieu d’un règlement de comptes. L’agent de police qui t’accompagnait… il n’a pas survécu. J’aimerais savoir où il t’emmenait. Pourquoi cette route isolée, à cette heure ?
Kai ne répondit pas. La peur lui nouait la gorge. Yu l’avait tutoyé. Était-ce du mépris ? Ou une manière de le considérer comme un gamin sans défense ?
— Ce n’est pas grave si tu ne parles pas. Je finirai par découvrir la vérité.
Yu quitta la pièce. Il revint un peu plus tard avec un plateau-repas. Kai ne bougea pas.
— Il faut manger. Sinon, tu ne guériras pas.
Leurs regards se croisèrent. Kai ne vit ni menace, ni colère. Juste… une étrange douceur. Cela le troubla.
— Alors ? Tu veux que je te nourrisse comme un bébé ? Je te préviens, je n’ai aucune expérience.
Kai se redressa lentement, malgré les vertiges. Yu posa le plateau sur le lit. Kai mangea, lentement, en silence. Il ne comprenait pas. Pourquoi cet homme l’avait-il sauvé ? Pourquoi le traiter avec autant de soin ?
Quand il eut terminé, Yu reprit le plateau.
— Repose-toi. On parlera plus tard !
Les jours passèrent. Kai gardait toujours le silence. Yu ne s’en offusquait jamais. Il revenait, posait des questions, repartait sans insister. Il n’avait jamais haussé le ton. Jamais levé la main.
Kai n’avait vu que Yu et le médecin. Ce dernier changeait ses bandages, révélant une blessure impressionnante. Une balle perdue. Et pourtant, il avait survécu. Un miracle.
Quelques jours plus tard, on lui retira sa perfusion. Cette nuit-là, Kai tenta de se lever. Il dut s’y reprendre à plusieurs reprises. Il ouvrit la porte de sa chambre… et découvrit, surpris, qu’elle n’était pas verrouillée.
Kai sortit pieds nus, vêtu d’un kimono pastel qu’on lui avait fait enfiler. L’air nocturne était frais, presque mordant. Il fut surpris de trouver sans difficulté la porte menant à l’extérieur. Aucune serrure. Aucun garde. Un silence étrange régnait en ce lieu.
Il marcha lentement dans le jardin, faisant le moins de bruit possible. Le domaine semblait immense, presque irréel. Il cherchait une issue, une faille dans ce décor trop parfait. Il finit par se retrouver face à un mur haut de plusieurs mètres. Il posa une main contre la pierre froide, comme pour se rassurer, et se mit à le longer.
Ses vertiges revenaient. Il vacillait, mais continuait d’avancer. Il ne savait pas ce qu’il ferait s’il parvenait à sortir. Rejoindre la police ? Recommencer à fuir ? Être de nouveau enfermé ?
Des cris retentirent soudain. Il accéléra le pas, persuadé qu’on avait découvert sa fuite. Il se mit à courir, s’écorchant les pieds sur les graviers. Tout à coup, une lumière vive l’aveugla totalement.
— Il est là ! cria une voix.
Kai se figea, clignant des yeux, une main levée pour se protéger. Des hommes armés approchaient. Il était transi de peur. Cette fois, c’était la fin. Il soupira. Il voulait que ce soit rapide. Il en avait assez. Assez de trembler, de survivre.
Il tomba à genoux, complètement vidé.
Une silhouette s’approcha. Grande. Sombre. Kai la reconnut aussitôt : Yu Oguri, dans son costume noir. Il marchait droit vers lui, le regard fixé sur lui. Mais il n’était pas en colère. Kai crut même déceler… de l’inquiétude.
— Tu n’es pas encore en état de te promener, dit Yu d’une voix calme. Pas encore.
Sans attendre, Yu le souleva dans ses bras, comme s’il ne pesait rien. Kai sentit de nouveau cette chaleur. Ce parfum discret, boisé, presque familier. Sa tête reposa contre la poitrine de Yu. Il entendit les battements de son cœur, réguliers, puissants.
Il avait froid. Il avait mal. Mais cette chaleur… cette odeur… le berça, l’enivra complètement.
Il ferma les yeux.
Et ce fut tout ce dont il se souvint de cette nuit-là.
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