Le retour
Le ronronnement sourd des moteurs enveloppe la cabine dans une sorte de cocon métallique. Élise observe le ciel par le hublot, les nuages s’étirent comme des draps froissés sous l’aile de l’avion. Elle a toujours aimé cette sensation : être suspendue entre le ciel et la terre, comme être entre deux mondes.
Son siège est inconfortable, mais elle s’en fiche. Elle revient . Enfin. Après dix ans passés aux États-Unis, elle rentre en France. Pas pour des vacances, ni pour un simple passage. Non, cette fois,c’est pour de bon.
Elise a quitté Boston avec une valise cabossée, un cœur en miettes, et une lettre de rupture griffonnée sur un post-it. “Je n’en peux plus. Je suis désolée. Prends soin de toi.” Voilà comment s’est terminé son histoire avec Daniel. Trois ans d’amour, de projets, de joie partagés,et puis, la trahison, le changement brutal,et rien, le néon. Lui n’a pas crié, n’a pas pleuré. Il a juste disparu, remplacé par un homme froid, distant, comme un étranger. Comme si elle n’avait jamais existé.
Elle est partie comme une voleuse, sans adieux. Son travail dans une maison d’édition , son appartement et ses amis, tout laissé derrière. Sans hésité, elle a pris un aller simple pour Paris. Adieu Boston.
L’hôtesse passe dans l’allée, elle porte un chignon parfait, un sourire forcée figé et ses yeux d’un bleu profond observent attentivement les passages.
- Un café ?
- Non merci, répond Elise avec un sourire poli.
Elle connaît ce café : tiède, amer, accompagné de biscuits secs. Mais ce n’est pas la faim qui lui manque. C’est l’appétit de vivre. Son estomac est noué, comme si son corps refuse encore de digérer cette fin brutal.
L’hôtesse continue son chemin en tirant son chariot. Elise met ses écouteurs et se laisse bercer par la musique. Son corps ne fait plus qu’un avec l’avion, ses muscles se détendent peu à peu et le sommeil l’attire pas à pas dans les abysses.
Quand Élise, réouvre ses yeux vert, elle n’est plus dans l’avion. Elle est debout. Elle ressent de l’air frais et se rend compte qu’elle est pieds nus. Autour d’elle, une pièce sans fenêtre. Les murs, d’un gris sale, suintent d’humidité. Une ampoule nue pend du plafond, oscillant lentement comme un pendule, projetant son ombre.
Elle tente de bouger mais en vain, ses jambes sont lourdes , comme engluées dans le sol. La panique commence à la submerger, son cœur cogne contre sa poitrine, sa respiration s’accélère. Être dans l’incapacité de bouger l’angoisse. Elle le sait, elle le sent ,quelque chose, tapis dans l’obscurité, l’observe. Sa respiration s’arrête d’un coup, quelque chose respire derrière elle. Un souffle glacial caresse sa nuque. Élise se retourne brusquement, enfin ses jambes acceptent de fonctionner. Rien, il n’y a rien derrière elle. Juste un miroir fissuré accroché au mur. Son reflet est projeté. Elle se regarde avec attention. C’est beau cheveux bruns ondule sur son visage. Quelque chose cloche. Ce n’est pas elle. C’est son visage mais il y a quelque chose de malsain, de dérangeant. Un version d’elle qui semble être corrompue.
- C’est quoi ce bordel? Dit-elle, la voix étranglée par la peur.
Soudain une main touche son épaule, et des yeux jaunes apparaît dans la noirceur de la pièce. Un cri monte dans la gorge de la jeune femme, mais aucun son ne sort. Le sol s’écroule sur elle, elle se sent tomber dans le vide, la créature au-dessus d’elle, sourit, dévoilant une rangée de dents pourries.
Puis, une secousse. Une voix.
- Mademoiselle ? On est arrivés.
Élise ouvre les yeux, haletante et transpirante. Elle est de retour dans l’avion. Une hôtesse la regarde , celle-ci est plus jeune et moins apprêtée. L’avion est à l’arrêt, les dernier passager descendent en regardant la jeune femme, qui semble revenu de loin.
-vous allez bien? Demande la jeune hôtesse en voyant le visage pâle d’Elise.
-oui excusez-moi, sa voix est tremblante, je me suis endormie et j’ai fait un drôle de rêve, enfin un cauchemar plutôt. Je suis désolé, je vais descendre.
Encore engourdi, elle récupère ses affaires et traversent l’aéroport comme un fantôme. Dehors elle cherche un taxi.
Une voiture s’arrête, le chauffeur descend et l’aide à charger ses bagages dans le coffre, en suite, la jeune brune s’assoit derrière. Le moteur démarre et la voiture se met à avancer. Le vieux monsieur , âgé d’une cinquantaine d’années , tente une conversation. Élise hoche la tête et réponds par politesse. Ensuite elle remet ses écouteurs et la musique l’enveloppe, comme une bulle. Les rues de Paris défilent, tout lui paraît familier et étranger à la fois. Elle observe les platanes, les devantures vieillies et les lampadaires penchés. Elle remarque certains monuments loin, elle est là , de retour dans sa ville natale.
Enfin le taxi s’arrête devant une maison aux volet bleus. Élise sort en remerciant le chauffeur ,qui l’aide à sortir ses bagages. Elle lui tend un billet pour payer le voyage. Il lui rend la monnaie et s’en va rapidement. Élise avance vers la porte d’entrée, elle s’apprête à frapper quand la porte s’ouvre.
-Ma chérie…
Les bras de sa mère se referment sur elle. L’entourant d’amour et de chaleur. Élise sent ses larmes lui piquer les yeux mais elle les retient, ce n’est pas le moment de craquer. Sa mère se décale et fait rentrer sa fille.
-Papa dort déjà, murmure sa mère. Il était fatigué.
Elise rentre, l’odeur de cannelle, lui rappelant les après-midi à préparer des biscuits avec ses parents, chatouille son nez.Les deux femmes s’installent dans le salon. La jeune femme remarque deux tasses de tisane sur la table. Sa mère a tout prévu comme toujours . Elle prend la tasse , ça réchauffe ses petits doigts frigorifiée.
-ça a été le trajet ? Demande sa mère tout en buvant une goutte du liquide chaud aromatisé plantes du jardin.
-ça va, je suis un peu... Fatiguée.
-tu nous as tellement manqué cinq ans sans te voir, c’est long.
-je suis désolée, j’ai fait de mon mieux pendant ses 10 ans. Maintenant que j’ai fini mes études et... Sa voix se brise, Enfin voilà, ça sera plus simple.
Sa mère l’observe avec une lueur de compassion et de tristesse. Elle pose sa main sur celle de sa fille.
-Tu sais, Daniel… je suis désolée. Il n’a pas su te voir comme tu es. Ma fille est unique!
Élise baisse les yeux.
-Ce n’est pas grave. C’est fini. C’est comme ça. Je ne pouvais plus accepter son comportement. Il a tellement changé maman et je ne comprends pas pourquoi. Je lui ai tout donné, tout. Et il m’a tout pris. Sa voix est tremblante, je l’aime enfin je l’aimais énormément..
-je sais ma fille. Ce n’est jamais évident et tu as bien fait de partir. Tu retrouveras quelqu’un de bien qui te rendra heureuse. Tu es belle et intelligente.
Élise souris mais son cœur reste meurtri. Elle finit sa tisane en discutant de plusieurs sujets avec sa maman.
- je vais aller me coucher. Je suis épuisée.
-d’accord, je m’occupe de la petite vaisselle. Je te dis à demain ma fille , repose-toi bien.
Élise se lève et monte les escaliers en bois, qui craque à chaque pas. Elle passe devant la chambre de ses parents, son père ronfle ce qui l’a fait sourire. Elle continue son chemin en passant devant les portes fermées de sa sœur et de son frère.
Enfin, la jeune femme s’arrête et pose sa main sur la poignée. La porte en bois s’ouvre sans aucun bruit. Elle tâtonne le mur pour trouver l’interrupteur, enfin la pièce s’éclaire. Rien n’a changé. Les posters, les livres et même le vieux plaid sur son lit. Elle n’avait que 18 ans quand elle a décidé de partir de Paris pour ses études. Ce n’était pas son idée mais celle d’une amie, qui d’ailleurs ne l’ai plus étant donné qu’elle a partagé le même lit que Daniel.
Elle ôte c’est vêtements et se glisse dans son plumard douillet. Ses yeux deviennent lourdes, avant que son esprit s’envole dans d’autres cieux, la jeune femme jette un dernier regard à la porte entrouverte. Une ombre passe, surement un membre de sa famille. Elise est trop fatiguée pour s'inquiéter. Finalement,elle s’endort, en serrant une peluche contre elle.