Chapitre 1
— Alors, vous pensez que je devrais lui dire la vérité ? demanda timidement le jeune patient assis en face d’elle.
Sa voix tremblait légèrement, comme s’il n’était pas seulement en train de parler à sa psy, mais qu’il mettait toute sa vie dans cette question.
Ji-Won ajusta ses lunettes d’un geste précis. Elle aimait ce petit rituel, cette manière de marquer une pause, de montrer à l’autre qu’elle l’écoutait vraiment. Ses lunettes n’étaient pas toujours nécessaires, mais elles donnaient à ses paroles un poids supplémentaire, comme si derrière ce geste, il y avait tout un savoir prêt à sortir.
— Vous n’avez rien à perdre à être honnête, dit-elle doucement. L’amour, ce n’est pas un jeu de stratégie. C’est une rencontre.
Le jeune homme la fixa, hésitant. Son regard chercha dans le sien une validation plus profonde que les mots. Quand enfin il hocha la tête, Ji-Won sentit ses épaules se détendre. Il avait compris.
Il poussa un soupir, presque un souffle de soulagement, comme si un poids invisible venait de quitter sa poitrine. Ji-Won lui offrit un sourire professionnel, mais aussi sincère. Elle en avait vu des dizaines, des centaines de visages comme celui-ci. Des gens perdus, fragiles, cherchant une boussole. C’était son rôle, son métier, sa vocation : écouter, comprendre, analyser… puis trouver les mots justes, ceux qui débloquent la peur.
Mais sa sérénité ne dura pas longtemps.
Sur son bureau, son téléphone vibra brusquement. Le son n’était pas fort, mais dans le silence feutré du cabinet, il résonna comme une alarme. Ji-Won sursauta presque. Elle se força à ne pas regarder tout de suite, mais son sourire se crispa malgré elle.
Un message.
Elle jeta un coup d’œil discret à l’écran.
Gabriel (🇧🇷) : Mãe, tu peux dire à Lucas d’arrêter de poster des photos débiles sur Insta ? C’est la honte.
Ji-Won soupira intérieurement. Gabriel, son aîné. Toujours sérieux, toujours préoccupé par l’image, par la réputation. Il voulait tout contrôler, tout ordonner. Parfois, il ressemblait à son père. Trop.
Elle n’eut pas le temps de reposer le téléphone que celui-ci vibra de nouveau.
Lucas (🇺🇸) : Mom, tell Gabriel to stop controlling my life. He’s not my dad.
Un sourire amer lui échappa. Lucas, l’insoumis. Rebelle depuis ses dix ans, toujours à s’opposer par principe. Si Gabriel disait blanc, Lucas disait noir. Et ils pouvaient s’affronter ainsi pendant des heures, comme deux coqs dans une cour de récréation.
Elle allait éteindre le téléphone quand un appel entra.
— 엄마 ! (Maman !), s’écria la voix de Ji-Hoon (🇰🇷) à l’autre bout du fil. — Dis-leur d’arrêter ! Je révise mes examens et ils crient dans le groupe WhatsApp !
Ji-Won leva les yeux au ciel, exaspérée et attendrie à la fois. Ji-Hoon, son fils sensible. Toujours celui qui cherchait le calme, qui fuyait les conflits mais finissait aspiré par eux malgré lui. Elle pouvait presque l’imaginer, assis à son bureau, les cheveux en bataille, les écouteurs enfoncés dans ses oreilles, tentant désespérément de se concentrer sur ses livres pendant que ses frères transformaient le groupe familial en champ de bataille virtuel.
— Ji-Hoon, je suis en séance. Respire. Tu es fort, tu peux ignorer.
Mais il avait déjà raccroché.
Ji-Won referma les yeux une seconde. Elle était psychologue… mais quand il s’agissait de ses propres fils, ses diplômes ne valaient plus rien.
Et comme pour compléter le chaos, une notification vocale apparut.
Elle lança l’écouteur, et la voix grave de Youssef (🇪🇬) emplit la pièce :
— Maman, je t’aime, mais je ne viens pas au dîner si Thomas est là. Ce Français croit tout savoir.
Ji-Won pinça les lèvres. Youssef, l’artiste dramatique. Il avait le don de transformer chaque repas familial en tragédie grecque.
Quelques secondes plus tard, un dernier message surgit, comme pour fermer le cercle :
Thomas (🇫🇷) : Dis à ton Égyptien que je suis plus cultivé que lui. Et que j’ai acheté du vin, donc il ferait mieux de venir.
Ji-Won éclata d’un rire nerveux, seule dans son bureau. Thomas, le benjamin. Insolent, gourmand, charmeur, toujours prêt à provoquer son frère juste pour voir sa réaction.
Elle reposa lentement le téléphone, comme si elle venait de désamorcer une bombe.
Cinq fils. Cinq tempéraments. Cinq façons différentes de l’épuiser… et pourtant, chacun d’eux était une pièce de son cœur. Elle les aimait plus que tout, même dans le chaos.
Elle termina sa séance avec son patient, avec le même calme que d’habitude, même si ses pensées s’étaient déjà échappées loin du cabinet. Lorsqu’il sortit, elle se retrouva seule, enfin. Le silence du cabinet revint, mais il n’avait plus rien d’apaisant.
Elle rangea lentement ses affaires, glissant ses notes dans une pochette en cuir, ramassant son stylo préféré. Elle observa un instant les diplômes encadrés sur le mur, tous ces certificats qui prouvaient qu’elle savait gérer les crises émotionnelles, aider les autres à se reconstruire. Et elle murmura pour elle-même, avec une ironie tendre :
— Peut-être qu’un jour, je réussirai à vous soigner, vous aussi… mes fils.
Elle attrapa son manteau, prit ses clés et sortit. La soirée s’annonçait longue. Très longue.