Chapitre 1
Nos regards ne se quittent pas. Je me noie dans ses yeux bleus océans, encore et encore. Ses mèches de cheveux noirs corbeau viennent recouvrir son visage, ses lèvres fines invitent à les embrasser. Sa main douce tient fermement la mienne alors que l’autre est posée sur ma taille. On ne cesse de tourner au fil d’une musique, celle qui restera gravée dans ma mémoire. Celle qui me fera rappeler ce moment, cet homme avec qui je danse. Celui qui me fait valser. Nos corps sont collés l’un à l’autre, je sens son souffle sur mon visage, son odeur m’enivre. Je ne l’ai jamais vu jusqu’à maintenant. Jusqu’à ce qu’il m’invite à danser. jusqu’à ce que nos regards se croisent. Sa voix, oh sa voix, grave, envoûtante, je pourrai l’écouter sans cesse, je la reconnaîtrai entre mille.
Sa main posée sur ma taille vient se glisser dans mon dos nu. Ses doigts le parcourent faisant frissonner mon corps. On ne se rend pas compte que la musique s’est arrêtée, nos lèvres sont proches, trop proches, elles se frôlent. J’entends alors une voix qui m’appelle, j’arque un sourcil. Quand je me tourne vers la personne qui m’appelle mais avant de la rejoindre, je tourne la tête vers l’inconnu, qui à ma grande surprise, a disparu.
— Mademoiselle ! Réveillez-vous !
J’ouvre les yeux, encore à moitié dans le rêve. Je vois le majordome à côté de moi qui soupire en levant les yeux en l’air.
— Plaît-il ? Qu’est-ce qu’il y a ? C’est quoi cette tête ?
— Votre mère vous attend ! Votre voyage pour la France est aujourd’hui ! explique-t-il.
— Oh bonne mère ! dis-je en sautant hors du lit, quelle heure est-il ? Il me reste combien de temps pour me préparer ?
— Quinze minutes.
Je manque de perdre ma mâchoire, il quitte ma chambre et je tire sur la corde au-dessus de mon lit pour faire venir les domestiques.
— On a un quart d’heure ! annoncé-je, ne perdons pas de temps !
Je pense que je vais battre le record d’habillage pour une femme. Le pantalon, la chemise, le corset, la jupe verte émeraude, le chemisier qui va avec. Pas le temps de me coiffer !
— Merci mesdames ! tout est bon ? demandé-je en tournant sur moi-même ?
Elles acquiescent, j’enfile alors mes chaussures à la va vite et je quitte rapidement ma chambre pour rejoindre ma mère. Les valises sont déjà chargées dans la diligence.
— Me voilà ! sourié-je
— Un peu plus et tu restais ici, jeune fille, dit-elle exaspérée.
Je me gratte l’arrière du crâne, embêtée. Elle vient entremêler ses doigts dans mes cheveux en me disant qu’elle s’occupera de les attacher en chemin. J’acquiesce avant qu’on sorte du manoir, je tourne la tête vers les domestiques et leur dis “au revoir”. Cela à le don d’agacer ma mère car je suis trop familière avec le personnel du manoir. On s’installe dans la diligence avec l’aide du cocher puis on se met en route pour le port où se trouve notre paquebot.
— Répète moi ce que je t’ai demandé de mémoriser quand on sera sur le bateau, demande ma mère alors qu’elle me fait un chignon.
— Ne pas aller voir les seconde et troisième classes. Ne pas m’amuser à me promener ailleurs que sur les ponts en dehors de la première. Ne pas parler aux inconnus. Ne pas être familière avec les autres voyageurs même ceux de la première classe. J’ai tout dit ?
— Ne pas être en retard aux repas, ni aux heures de bals, rappelle-t-elle, tu es la reine des retardataires.
— Je ne vais pas dire le contraire…
— Bon courage à votre futur mari, sourit-elle.
Je lui rends son sourire alors qu’elle vérifie que ma coiffure est parfaite.
Quelques minutes plus tard, le cocher s’arrête. Je regarde par la vitre avant qu’il ouvre la porte pour qu’on sorte. J’ai le souffle coupé en voyant la taille du paquebot.
— Je vais me perdre, soufflé-je.
— Voilà une bonne raison de ne pas te promener, s’amuse ma mère.
— Peut-être que mon côté aventurière prendra le dessus…
— À mon plus grand désespoir, soupire-t-elle.
On s’avance jusqu’à l’embarquement, on montre nos tickets avant de monter sur le paquebot. J’ai le vertige rien qu’en voyant la hauteur à laquelle on se trouve. Un steward nous mène jusqu’à nos cabines respectives. Nos chambres se trouvent face à face. Je suis surprise de voir Heikko, le majordome ainsi que Lysandra et Mariette, la gouvernante.
— Tu ne pensais tout de même pas que j’allais te laisser sans surveillance, explique ma mère.
— Je suis grande, maugrée-je
— Et inconsciente du danger dans lequel tu peux te mettre.
Ce n’est pas faux, elle marque un point. Ayant l’habitude que ce soit Lysandra qui s’occupe de moi, elle entre dans ma cabine. Une fois à l’intérieur, elle récupère mes valises puis elle range mes affaires. Pendant ce temps, je m’assois sur le lit en observant la décoration de ma cabine. Les murs sont recouverts de papiers peints fleuris, vert. Les plaintes ont des moules sculptés en bois noir. Le sol est un parquet en noyer foncé avec un un tapis rectangulaire brodé en noir et rouge avec des coutures doré. Ils n’ont pas lésinés sur le raffinement et l’apparat qui, à mon grand regret m’agace plus qu’autre chose. Montrer à tout le monde la richesse, la luxure que nos rangs nous offrent. J’ai grandi dans cet univers rempli de splendeur, de somptuosité mais aussi d’hypocrisie, de jalousie et de course à celui qui a le plus de richesses.
Voilà une des raisons pour laquelle j’exaspère ma mère. Je ne veux pas rentrer dans cette sphère, cette haute société qui dénigre les autres qui ne sont pas comme eux. Qui rabaissent les pauvres, ceux de rang inférieur car, pour eux, ils ne sont rien. Juste des esclaves modernes leur permettant de se faire de l’argent sur leur dos. L’autre raison ? Les règles de savoir vivre. Je peux la tutoyer quand nous sommes seules, même ma gouvernante, mais une fois en présence des autres, je retourne au vouvoiement. Je dois imiter les gestes d’une jeune fille venant de l’aristocratie, parler comme elles, ne pas tenir tête à un homme quand il me casse… Bref, quand il me ramène à mon statut de femme.
— Nerina !
Je secoue la tête pour sortir de mes pensées et je regarde Lysandra.
— Oui ?
— Tu étais dans tes pensées, sourit-elle, et tu dois te préparer pour le déjeuner.
— Je suis déjà prête, dis-je en montrant ma robe.
Elle me regarde avant de mettre ses mains sur sa taille.
— Une robe plus…
— Solennel, soupiré-je, tu m’étonnes qu’à chaque voyage on doit emporter je ne sais combien de valises.
Elle se retient de rire mais j’abdique. Elle sort une robe blanche avec des fleurs brodées rouges derrière le dos, le long de la traîne. Je lève les yeux au ciel avant qu’elle m’aide à me changer. Quand la robe est mise, je vois que mes épaules sont dénudées, j’ai horreur de ça. Le décolleté me paraît trop…voyant. Lysandra sourit en se rendant compte que je déteste ces robes. Elle vient ensuite agrémenter la tenue de bijoux. Tout y passe, collier en argent, serti de pierres précieuses rouges, boucles d’oreilles qui vont avec.
— Stop, dis-je en la voyant sortir des ornements pour ma coiffure.
— Ta mère ne sera pas contente si tu n’as pas tout mis.
Je soupire en levant les yeux au ciel et en maudissant le monde entier. Je finis par la laisser faire puis elle m’emmène devant le miroir.
— Comment tu te trouves ?
— Comme un présentoir à bijoux, soufflé-je.
Elle éclate de rire en m’emportant avec elle. On s’arrête quand on entend frapper à la porte. Lysandra va ouvrir avant que ma mère entre dans ma cabine. Elle s’approche afin de vérifier ma tenue.
— Bien, tu es très belle, sourit-elle, allons y.
Elle me prend par le bras avant de sortir et de rejoindre la salle de réception pour le déjeuner.