APRES : Les corbeaux blancs

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Summary

Peut-on réellement s’échapper ? Ou le passé n’est-il jamais vraiment enterré ? Marly, Joan et Mordicus, ainsi que les autres orphelins vont devoir composer avec leur nouvelle vie, mais visiblement, le passé a des griffes qui ne vous relâchent pas si facilement.

Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
13+

UN

MARLY

Il y a cette comptine, en allemand, que ma mère chantait pour m’endormir. Je me suis réveillée avec cet air dans le crâne et il est resté coincé dans ma tête toute la journée.

Ça fait ;

Schlaf, Kindlein, schlaf.

Der Vater hüt’ die Schaf,

Die Mutter schüttelt ’s Bäumelein,

Da fällt herab ein Träumelein.

Schlaf, Kindlein, schlaf.


Dors, petit enfant, dors.

Papa garde le troupeau,

Maman secoue le petit arbre,

Et un petit rêve en tombera,

Dors, petit enfant, dors.


Mon cerveau le rembobine et comme un manège, la chanson tourne et tourne encore dans ma tête.

Schlaf, Kindlein, schlaf.

Da draußen gehn zwei Schaf,

Ein schwarzes und ein weißes,

Und wenn das Kind nicht schlafen will,

Dann kommt das schwarz’ und beißs es.

Schlaf, Kindlein, schlaf.


Dors, petit enfant, dors.

Deux moutons sont là dehors,

Un noir et un blanc,

Et si l’enfant ne veut pas dormir,

Le noir vient et le mord.

Dors, petit enfant, dors.


Mes paupières s’entrouvrent. Dans un premier temps, je crois être de retour dans ma chambre, puis le bus rencontre un nid de poule et bascule légèrement sur la droite.

Je sors de ma somnolence et je me rappelle de la journée.

Depuis quatre heures du matin, j’ai couru dans tous les sens. Quand je me rappelle tous mes efforts pour un résultat vain, j’ai envie de me cogner la tête contre le siège avant. Je voyage à présent par le bus de nuit, avec un sentiment de défaite qui me prend aux tripes. Cela fait presque deux ans. Les souvenirs reviennent au compte-goutte. Je ne suis pas la seule, car cela concerne tous les Orphelins.

Schlaf, Kindlein, schlaf.

Der Vater hüt’ die Schaf,

Dors, petit enfant, dors.

Papa garde le troupeau.

La mélodie me rendort. Affalée contre la vitre froide, et emmitouflée dans mon sweat-shirt, je finis par ronfler. Le manque de sommeil se fait ressentir.

Je me rappelle brièvement que le véhicule s’arrête pour ramasser de nouveaux passagers, sans y accorder plus d’attention que cela.

En entrouvrant les yeux, j’aperçois l’extérieur, enseveli sous la neige. Les tombées des semaines précédentes et le froid constant depuis plusieurs mois suffisent à maintenir une couche épaisse blanche recouvrant le paysage, les champs et les bornes sur la route. Quelques cours d’eau sont glacés dans le paysage et les berges ressemblent à du glaçage de gâteau.

Mon engourdissement est tel, que je me sens flotter dans un autre monde. Je peux jurer qu’un sourire de bien heureuse couvre tout mon visage.

Quelques minutes s’écoulent.

Puis un choc sourd retentit et je sursaute tout en m’étouffant dans un énième ronflement.

Un homme vient de se planter à la hauteur de mon siège et range sa valise dans le compartiment du dessus. En triturant son bagage, il fait un vacarme de tous les diables.

Encore ahurie de sommeil, je repousse quelques mèches de cheveux qui pendent devant mes yeux, puis me redresse dans mon siège, tout le corps courbaturé.

Au-dehors, la nuit est bien tombée.

Il s’agit d’un des mythes, réservé aux trajets en soirée ; toutes ces petites lumières de la ville défilant derrière les vitres du véhicule, ça n’existe que dans les agglomérations de plus dix mille habitants.

Pour notre part, le bus se trouve au beau milieu d’un chemin de campagne, circulant à travers les steppes enneigées. Autant dire que le gouvernement n’a pas vu l’utilité d’installer des lampadaires de part et d’autre de la route, la région étant si peu peuplée. Ni des pylônes électriques, d’ailleurs. J’ai entendu des vacanciers se plaindre au début du trajet de l’absence de wifi. Mais nous nous trouvons en pleine cambrousse et si éloignés de toute civilisation, qu’il nous faudra encore attendre une petite heure avant de capter la moindre barre de réseau.

Les yeux perdus dans l’obscurité extérieure, je me répète qu’en prenant le train, j’aurais pu être à Stirling quatre siècles plus tôt. Mais la grève nationale de ces derniers jours m’a conduite à me rabattre sur les bus, dont le temps de route s’étire alors jusqu’à trois heures et quarante-cinq minutes.

Je vais mourir de fatigue et d’inconfort avant d’atteindre ma destination, j’en suis certaine.

De son côté, l’homme réussit finalement à ranger sa valise, puis en me voyant éveillée, il demande si la place à ma droite est disponible. J’acquiesce et réprime un bâillement. Mon voisin s’installe pendant que je m’étire et fais craquer mes os.

Du coin de l’œil, je note le blouson imperméable gris de mon compagnon de route, les rides entourant ses sourcils broussailleux et son bonnet noir. Je me demande bien ce qu’il fait dans ce bus, ou dans le coin de manière plus générale. Il est plus vingt-deux heures ; excepté moi, il n’y a que huit personnes dans le véhicule et ce sont tous des touristes. J’essaie de me rendormir l’heure suivante, mais maintenant que mon cerveau est réveillé, je me mets à réfléchir à la suite des événements.

« Vous êtes en vacances ? » demande soudainement mon voisin, interrompant mes pensées.

Je discerne un accent britannique dans sa voix.

« Non, je réponds. Je vais retrouver ma famille. »

Il s’apprête à ajouter quelque chose, quand le chauffeur freine brusquement, manquant de casser le nez à tous les passagers dont la tête manque de s’exploser contre le dossier du siège précédant.

Des cris retentissent, et un coup d’œil par la fenêtre, m’apprend qu’il s’agit d’un groupe d’une quinzaine de personnes, toutes déguisées en vampires, qui ont traversé la chaussée sans crier gare.

Pendant que le chauffeur s’acharne un peu sur le klaxon après sa frayeur, les vampires rient à gorge déployée. La plupart ne tiennent pas beaucoup de propos cohérents, ce qui laisse aisément deviner un gramme d’alcool élevé dans le sang.

Une fois que tout le petit monde a rejoint l’autre côté de la route, le bus reprend en trombe.

« Des vampires dans la Steppe ? s’amuse le vieux british. Comme c’est plaisant… »

Mes yeux glissent vers l’obscurité, dans laquelle se dirige le groupe déguisé. Des flashs de crocs et d’ombres monstrueuses traversent mon esprit. Moi, en tout cas, je ne risque pas d’y mettre un pied.

« C’est drôle, vous ne trouvez pas ? reprend-t-il d’un air pensif. Personne ne veut forcément croire aux mythes remplis de créatures terrifiantes, mais tout le monde a un petit doute, une fois la nuit tombée. »

Je suis loin de trouver ça drôle.

Mais je réplique quand même ;

« Si vous le dites… »

Une minute plus tard, le panneau qui annonce la Bienvenue à Stirling est éclairé par les phares du bus.


JOAN

Mes mains passent dans le poil dru du cheval. Je termine de le brosser, referme le loquet du box et enfile mon bonnet. J'échange ensuite mes bottes en caoutchouc contre celles qui sont rembourrées en fourrures, plus efficaces afin d'affronter le froid extérieur. La chaleur de l’étable mélangée à l’odeur de fumier s’évanouit dès que je referme les battants. L’atmosphère d’hiver me retombe dessus d’un coup.

J’entame alors mon chemin sur un sentier dégagé qui mène hors de l’écurie, bordé de congères de neige. Mon visage, exposé à l'atmosphère, se fige à mesure de ma progression. Et malgré mon équipement, le froid s’infiltre partout, dans les gants entre mes doigts, à l’intérieur de mes chaussures, sous les chaussettes jusqu’aux orteils, détruisant les derniers résidus de chaleur dont mon corps se souvienne. Je me bats ainsi jusqu’à la voiture garée sous un abri à côté du portail. Devant le véhicule, s’étendent des hectares de neige, qui l’été suivant, représentaient une prairie verdoyante et accueillante.

Après un quart d'heure de voiture sur une route à moitié gelée, je regagne les abords de Stirling, ainsi que ses premières habitations. Il me faut encore quelques minutes pour me garer devant l'immeuble, puis m'engager dans les escaliers. Au troisième étage, je bifurque dans un couloir et rejoins l’appartement. Je le partage avec Betsie et Pooja. Je délaisse mes bottes sur le paillasson et entre dans le petit vestibule, surchauffé. La salle de séjour côtoie une cuisinière où s'entassent des bols sales. Je me rappelle avoir fait la vaisselle ce matin, alors tout s'explique lorsque Pooja apparaît, tenant des deux mains une assiette où s'élève une tour de gaufres en équilibre. Elle la dépose avec précaution sur la table à manger. Ses yeux s'arrêtent sur moi.

« Tu pues, me lance-t-elle avec une grimace.

-C’est le fumier. »

Elle se redresse en appelant Betsie. Je la rejoint pour me laver les mains dans l'évier, tandis qu'elle s'attaque à la vaisselle.

« Tu bosses demain ? » ajoute-t-elle.

J’acquiesce, puis me retourne et pique une gaufre encore chaude. Sans que j'ai à le demander, Betsie m’apporte le pot de pâte à tartiner au chocolat.

« Merci, Choupinette.

-Tu m’apprends quand à conduire un cheval toute seule ?

-Quand tu auras grandi. Mais tu peux venir caresser les chevaux.

-Ce week-end ?

-Elle a cours de tir à l’arc, samedi » intervient Pooja en emballant quelques gaufres avec du film sur une assiette.

-Peuh, marmonne Betsie.

-Pour mon prochain jour de repos, on ira, lui promis-je.

-Gardez moi des gaufres, nous lance Pooja. Je vais apporter ça aux autres. »

Sur ce, elle quitte l’appartement, avec aux pieds, des pantoufles en formes de lapin. J’espère pour elle qu’Emily n’est pas dans le coin.

Lorsque la nuit est tombée, Betsie me demande une histoire, alors je fais de mon mieux pour bien la raconter. Betsie me demande même de la répéter quatre fois. Mais le lendemain, j’ai du mal à garder les yeux ouverts lorsque je sors de l’immeuble.

Alors que ma main se pose sur la portière de la voiture, je croise Mordicus, en route pour la bibliothèque. Emmitouflé dans un long manteau, il me fait un vague signe de la main, auquel je réponds. Nous vivons tous dans le même immeuble alors le covoiturage serait de mise. Mais comme tout le monde travaille dans le périmètre, cela leur permet de se rendre à leur destination à pieds, et je suis l'exception. Ça ne me dérange pas forcément, car j'aime mon trajet quotidien. Le chauffage poussé à fond, je chantonne ce qui passe à la radio et rejoins le centre ville. J’arrive finalement à me garer devant l'établissement, croisant Phil, qui soulève la grille du Café. Nous échangeons trois mots, puis nous nous mettons au travail pour préparer l’établissement la première demi-heure. Nous sommes ensuite fin prêts pour accueillir les premiers clients.

« Deux chocolats chauds, un capuccino ! » lancé-je à Phil derrière le comptoir, tout en déposant les nouvelles pâtisseries dans la vitrine.

Le café coule, remplissant les tasses. Je les dispose ensuite avec des soucoupes, le tout sur le plateau, accompagnés de sucre et de morceaux de chocolat. Je saisis le plateau et le dépose sur la table la plus près de la fenêtre.

L’affluence est plus importante en hiver, parce que la neige et le froid poussent davantage les gens à la consommation de boissons chaudes et de nourritures sucrées. Phil est arrivé il y a quelques semaines pour palier à ce surplus de client. Il se débrouille bien, mais il m’énerve. Je lui dépose une nouvelle note ;

« Un café latté, deux frappés au caramel.

-C’est parti.

-Et n’oublie pas de changer l’offre goûter du jour.

-Bien sûr, Jean.

-Ça se dit Joanne, Phil.

-Mmh. C’est noté. »

Il mime comme s'il le griffonnait sur un papier invisible. Son cerveau doit égarer ses post-it imaginaires. C’est la vingt-troisième fois.


MARLY

C'est le troisième bus que j’emprunte et le dernier. Derrière les fenêtres, des bâtisses apparaissent, d'abord dispersées, puis plus nombreuses, alors qu'on approche de la ville. La circulation ralentit et je prends conscience que nous roulons face au pont. Un pont exclusivement piéton. La dernière fois que je l’ai vu, il faisait trente degré. À présent, sa surface est encombré de neige, ses rambardes sont couvertes de givres et le ruisseau qui coule en contre-bas est glacé. L’eau figée est couverte de reflets grâce aux rayons du soleil. Cela forme un arc-en-ciel. Je décide de prendre ça pour un signe. Une prédiction positive. J’ai bien fait de revenir.

Le retour au monde réel n’a pas apporté que des bénédictions. Ça a été dur pour tout le monde, bien sûr. En ce qui me concerne, j'ai écopé de bribes de souvenirs, des voix de personnes qui n’existent plus et surtout, de nouveaux cauchemars. Outre la décapitation régulière à laquelle je participe dans mon sommeil, se mêlent d’autres images. On y trouve un manoir menaçant, de hautes tourelles qui s’élèvent, des flocons de neige qui tombent au ralenti et des corbeaux aux regards perçants.

Par ailleurs, peu après notre arrivée ici, nous avons bientôt découverts que nous ne retrouvions jamais nos familles. Le temps n’a pas d’emprise sur le Purgatoire. La plupart d’entre nous avons passé plus d’une décennie dans les Limbes, plus qu’une vie humaine. Ainsi, nos familles et les gens qui nous étaient chers, sont depuis longtemps morts et enterrés.

Quant aux autres, à ceux qui se sont réincarnés il y a peu, jusqu’ici leurs proches n’ont connu que des accidents ou des fins tragiques.

À croire que le Purgatoire étend son emprise jusqu’ici.

Nous restons Orphelins.

La seule chose que j’ai récupéré, c’est mon nom de famille. Marjorie Lynberg, aux origines allemandes.

Schlaf, Kindlein, schlaf.

Der Vater hüt’ die Schaf,

Die Mutter schüttelt ’s Bäumelein,

Da fällt herab ein Träumelein.

Schlaf, Kindlein, schlaf.


Dors, petit enfant, dors.

Papa garde le troupeau,

Maman secoue le petit arbre,

Et un petit rêve en tombera,

Dors, petit enfant, dors.


Cela ne m’a pas apporté le soulagement ou la lumière que j’espérais.

Non seulement certains souvenirs du monde réel reviennent, mais en plus, ceux des Limbes commencent à s’estomper. Comme une vieille blessure qui ne délaisse qu’une cicatrice pour toute preuve de l’événement, ou une ancienne réminiscence qui ne traine que des ombres inquiétantes dans un coin de ma tête. Et cela ne devient que cela, des ombres.

La seule chose claire qui demeure dans mon esprit, sont les mots suivants, prononcés à mon intention, dans une autre vie ;

N’oublie pas, il existe des choses qui sont immuables. Tu ne portes pas seulement le nom de Marie Antoinette, ni ses souvenirs. Cela signifie que tu ne seras pas la seule à payer pour tes erreurs, si tu sors un jour d’ici.

Certains destins naissent tragiques et le demeurent à travers les siècles, Marly.

Ces mises en garde mélangées à la berceuse rendent ma comptine d’enfance plus inquiétante que réconfortante. Un nuage vient à cet instant camoufler le soleil, effaçant l’arc-en-ciel en quelques secondes, ne délaissant plus de couleur ou de chaleur.

Il ne restait que la glace, figée, froide, stérile.

Schlaf, Kindlein, schlaf.

Da draußen gehn zwei Schaf,

Ein schwarzes und ein weißes,

Und wenn das Kind nicht schlafen will,

Dann kommt das schwarz’ und beißs es.

Schlaf, Kindlein, schlaf.


Dors, petit enfant, dors.

Deux moutons sont là dehors,

Un noir et un blanc,

Et si l’enfant ne veut pas dormir,

Le noir vient et le mord.

Dors, petit enfant, dors.


Nous avons eu l’impression d'avoir échappé au Purgatoire. Nous avons pensé tout laissé derrière, mais c’est une illusion.

Nous restons des Corbeaux Blancs, pour l’éternité.

Nous sommes maudits.


JOAN

Nos jambes pendaient dans le vide. Nous étions assise sur la rambarde du pont. Le printemps commençait à se renforcer, laissant deviner l’été qui n’allait plus tarder. Nous avions passé plusieurs mois, outre notre travail, à écumer dans les établissements administratifs pour comprendre nos origines. Marly venait d’apprendre les siennes. Nous craignons tous un peu d’avoir un nom ridicule.

« Lynberg ? Ç’aurait pu être pire.

-Joan Roselmack, ça passe. C’est quoi pour Mordicus, déjà ?

-Rolzou.

-Ouïe. »

J'agitais mes jambes, au-dessus de la rivière, comme si je pouvais y plonger.

« Demain, je pars, avait alors lancé Marly.

-Où ça ? avais-je demandé en fronçant les sourcils.

-En Allemagne. Pour essayer de retrouver la famille.

-Je peux…

-Non, m’avait-elle coupé. Notre famille a besoin d’argent. On ne peut pas se permettre de tous partir. Je reviendrais le mois prochain. »

Qu'aurais-je pu dire pour l'en dissuader ?

Marly y était restée huit mois et nous avait envoyé de l’argent, mais j’avais fini par me dire qu’elle ne reviendrait pas.

J’avais toujours craint que Marly disparaisse un jour. J’avais seulement espéré qu’elle ait suffisamment de courage pour me dire adieu en face avant de s’enfuir.

Phil me donne un coup de coude ;

« Tu rêvasses. »

Je coupe la manette de la machine à café et grommelle une excuse.

« Tu penses à qui ? demande-t-il.

-Personne. »

Je nettoie quelques tables, accueille des clients et je suis heureuse de mon jour de repos demain. Je vais pouvoir passer la journée à l’écurie. Betsie voudra peut-être m’accompagner. Elle aime bien les chevaux.

Nous prétendons tous avoir tourner la page, mais la raison pour laquelle je me rend régulièrement à l’écurie la plus proche, est la même qui pousse Mordicus à travailler dans la bibliothèque.

Pooja dit simplement que cela fait partie de nos personnalités, mais je pense que c’est parce que la maison nous manque.

Hiraeth s’est inversé.

Que nous soyons ici ou là-bas, nous aurons toujours l’impression de quelque chose qui manque. Comme une pièce de puzzle, qu’on ne pourra jamais récupéré, perdue pour toujours. C’est peut-être pour ça que Marly est partie, parce que ça lui faisait trop mal.

« Monsieur Personne doit être important. » lance Phil.

Fatiguée de la journée, je secoue la tête en soupirant ;

« Quoi ? »

Phil s’accoude au comptoir pendant que je récupère des tasses vides sur mon plateau.

« Moi je dis ; Monsieur Personne doit être quelqu'un d'important pour toi. Cela dit, c’est d’un côté ou de l'autre. Pour avoir cette expression sur le visage, tu dois beaucoup l’aimer.

Mais il n’a pas fini parce qu’il ajoute ;

« Ou vraiment le haïr. »


MORDICUS

Je m’applique à relier des livres abîmés, leur dénichant une nouvelle couverture où dormir ou un nouveau cercueil où reposer, selon les perspectives.

Je secoue mes épaules, essayant de me débarrasser de la sensation d'être observé. La bibliothèque est vide et silencieuse, seulement interrompu par mon froissement de papier. Pourtant, cette sensation est tenace.

Parfois, je soupçonne Madame Hermary de toujours nous surveiller ; nous avons échapper aux services sociaux si longtemps et notre administration a été réglée rapidement malgré nos historiques particuliers. La plupart d’entre nous sommes majeurs à présent, ce qui nous a permis d’occuper l’étage d'un immeuble, comportant cinq appartements. Divisés par trente, ça fait environ six gamins par habitation. Nous avons pu payer le loyer, et pour ceux qui en avaient envie, entamer des études. Il nous reste huit enfants, scolarisés à la maison. Ça, Charles s’en occupe. Il suit un cursus pour devenir professeur, donc c’est un bon entrainement pour lui.

Pour l'instant, la bibliothèque me convient, mais peut-être qu’un jour, j’essaierais d’ouvrir ma propre librairie. Ça pourrait être un truc qui me plairait. Évidemment, si Marly était mon associée dans l’entreprise, ça serait encore mieux. Parfois, quand il n’y a personne à la bibliothèque et seulement des livres silencieux dans l’établissement, je me permets de laisser mon esprit flâner un peu. En général, je suis propriétaire d'une librairie réputée avec Marly. Nous discutons de nos auteurs préférés, conseillons les clients et elle me rabroue en répétant à quel point je devrais sourire un peu plus. C’est mon rêve secret. Je ne l’ai jamais raconté à personne. J’ai l’impression que c’est comme pour les vœux. Tant que je ne le verbalise pas à voix haute, il peut encore se réaliser. C’est stupide, mais notre cerveau ne peut pas être intelligent tous les jours. Celui de Marly, à la rigueur.

Il y a quelques mois, Pooja s’est trouvée une petite copine. Elle en devenue encore plus agaçante qu’avant, rabâchant les joies de la vie de couple. Mais Emily est cool. Elles se sont rencontrés à l’école d’architecture. Ça ne fait pas longtemps, mais ça n’empêche pas Emily de mettre un point d’honneur à connaître le nom de tous les orphelins. Pooja ne lui a pas donné de grandes explications, et pour l’instant, Emily n’en a pas demandé, mais ça ne saurait tardé.

Souvent, Pooja et Emily révisent à la bibliothèque quand je travaille. Emily est noire, du coup à côté d’elle, j’ai l’air encore plus blafard et carrément malade. Pooja se moquait de la différence l’autre jour et depuis, elle m'appelle Blanche-Neige. Ce surnom s’est répandu parmi les orphelins comme une épidémie de peste. La seule chose qui n’a pas changé, ce sont ses railleries à mon égard. Bizarrement, ça me fait du bien. Je me sens comme à la maison.

A ce souvenir, je pense à Joan et je me dis qu’à côté d’Emily, elle deviendrait peut-être invisible, comme elle manque tant de couleur ?

Mais personne n’embête jamais Joan. Je crois que d’une part, c’est à cause de Marly, et d’une autre part, Joan fait pleins de choses pour tout le monde. Elle encourage les petits qui passent les examens avec une blague, déstressent ceux qui travaillent en lançant des idées de soirées jeux et elle ramène des gâteaux du Café pour le goûter.

Marly était toujours celle qui parvenait à percer Joan à jour. Mais depuis quelques temps, j’ai l’impression que j’y arrive de mieux en mieux. L’autre fois, nous étions assis sur un banc, à côté de la bibliothèque. Joan venait de sortir du travail, la bibliothèque était fermée et la soirée commençait tout juste. Elle a pioché une cigarette dans son paquet, l’a allumé et a soufflé la fumée pas trop près de mon visage, ce dont je lui en ai été reconnaissant.

Au bout d’un moment, après que nous nous soyons racontés nos journées respectives, il y avait eu un silence, que Joan a finalement brisé ;

« Sommes-nous toujours des Corbeaux Blancs ? »

Ça sonnait comme une vraie question.

Et bizarrement, l’intonation m’a fait mal, parce qu’on aurait dit qu’elle aurait voulu entendre quelque chose, mais qu’elle doutait que ce soit une réponse honnête si telle était le cas.

J’ai réfléchi un moment, tout en remuant mes bottes dans la neige, créant des formes avec le relief. J’ai finalement déclaré avec précaution ;

« À mon sens, oui. Mais Pooja te dirait que non.

-Parce qu’elle est contente d’être ici ?

-Entre autre.

-Pourquoi oui ? »

C’était la partie que je préférais garder pour moi. Je m'étais souvent posé la question ces derniers mois et mes analyses étaient plus que subjectives. Mais j’ai eu l’impression que ça ferait du bien à Joan de les entendre ;

« Ça va peut-être te paraître bizarre, mais… »

Joan m'a coupé, ne résistant pas à la tentation ;

« Mordicus, tout chez toi est bizarre.

-Merci Joan. »

Elle a incliné la tête, comme pour dire mais je t’en prie, c’est avec plaisir.

Alors j'ai haussé un sourcil ;

« Tu veux entendre parler le gars bizarre ou on rentre à la maison ?

-Marly t’aurait écouté. Alors vas-y. »

Joan ne mentionnait pas beaucoup Marly, depuis quelques temps. Depuis très longtemps, en vérité, alors j'ai sursauté un peu en entendant son prénom. Je me suis cependant repris rapidement parce que Joan a fait comme si ce n’était pas important. Les réverbères se sont allumés d’un coup, dans la rue. Nous ne tarderons pas à rentrer.

« Je sais que nous sommes nés ici, ai-je dis. Mais en ce qui me concerne, les Limbes sont nos origines. Comme…. Je ne sais pas. Comme une ancienne nationalité qu’on trimballe, mais qui est encore plus importante que notre nouvelle. Parce qu’on a grandi ainsi. »

La cigarette de Joan se consumait au fur et à mesure, et elle a finit par se lever et écraser le mégot dans l’espace de la poubelle publique dédiée à cet effet.

« Tu sais, ai-je continué. Comme des exilés de leur pays d’origine.

-Des exilés, a répété Joan. Je comprends ça. »

Lorsque mes yeux sont revenus sur le sol, j'ai remarqué que j'avais dessiné quelque chose avec mes bottes dans la neige et que ça ressemblait à un oiseau.

Un corbeau blanc.