Chapitre 1
– Je vais me pieuter un peu, Callaghan. Bipe-moi seulement en cas d’urgence. Si tout va bien, tu me revois dans trois heures.
Levi Callaghan hocha la tête et retint une remarque acerbe dont lui seul avait le secret. Mieux valait pour lui profiter de la bonne humeur relative de son collègue plutôt que de souffler sur les braises de leur relation. Elles étaient rares, ces fois où Donovan Emery lui parlait comme à un égal et non comme à un rival. Tous deux diplômés depuis deux ans, Levi ne comprenait pas son acharnement ; le temps de la compétition était terminé, chacun avait obtenu et mérité sa place à l’hôpital. Par chance, Donovan perdait de son mordant lorsqu’il était fatigué. Il avait entamé son premier jour de garde. Pour Levi, il s’agissait du premier ; ses épaules ne portaient pas encore le poids de l’épuisement qui s’abattrait graduellement sur lui. Pensif, il jeta un coup d’œil au dehors, à travers la fenêtre.
Le soleil amorçait sa descente dans le ciel, embrasant celui-ci avec la sempiternelle majesté qui le caractérisait. Levi eut le sentiment que la nuit serait longue. Il les sentait venir, les heures à surfer sur internet, à recoudre quelques plaies ici et là. Peut-être aurait-il droit à une fracture ? Le docteur Callaghan ne demandait pas à ce que les gens souffrent, seulement à occuper son temps en faisant le bien. Lorsqu’il lui fallait être de garde, il avait l’impression de ne rendre réellement service qu’en réalisant de grandes choses, ou du moins celles qui mobilisaient l’entièreté de sa concentration.
Ses yeux se mirent à fixer l’horloge qui se trouvait face à lui. Un peu vieillotte, elle était accrochée au-dessus de la petite télévision de la salle de pause et semblait prête à rendre l’âme à tout moment. Ses aiguilles bougeaient difficilement, comme si les engrenages de son mécanisme étaient grippés, enrayés. Levi avait prévenu certains de ses collègues quant au fait qu’elle risquait de rendre l’âme bientôt si l’on ne l’huilait pas ; jusqu’à présent, personne n’en avait fait cas. Les choses, comme les gens, nécessitaient certains soins pour pouvoir continuer de fonctionner correctement – Levi en savait quelque chose.
Son regard tout aussi gris que ses cheveux se détourna des aiguilles noires tandis que sa main s’emparait de la télécommande de la télévision. Il zappa plusieurs chaînes. Très vite, l’enchaînement des images le détendit. Son esprit détestait l’ennui et avait besoin d’être stimulé constamment, si bien qu’une inactivité complète pouvait lui provoquer de l’urticaire – et bien d’autres choses qu’il se faisait un plaisir d’éviter le plus possible. Par chance, le programme sur lequel il venait de tomber était suffisamment intéressant pour empêcher sa conscience de se laisser aller à de bien sombres réflexions.
Concentré sur le reportage que diffusait la télévision, Levi n’entendit pas le léger grincement que fit la poignée de la porte de la salle de pause en s’abaissant. Mais la voix qui s’éleva soudain parvint quant à elle efficacement à ses oreilles :
– Où est Donovan ?
Levi s’obligea à détourner le regard du petit écran pour le poser sur le visage avenant du collègue le plus taciturne qu’il avait jamais eu ; une contradiction qui seyait parfaitement à Lawrence McGuire.
– Au lit, répondit laconiquement Levi.
Il reporta son regard sur la télévision et sentit le canapé s’affaisser à côté de lui. Ce soir, il était de garde avec Donovan et Lawrence dans cette aile de l’hôpital. S’il n’aimait pas vraiment le premier à cause de son arrogance, il ne savait pas quoi penser du second.
– J’espère qu’il n’a pas prévu d’y passer la nuit, maugréa ce dernier.
– Trois heures, lui apprit Levi.
Il était toutefois bien placé pour savoir qu’un tel objectif relevait davantage d’un espoir que d’une réalité. Pour le réaliser, il fallait réunir deux ingrédients fort simples ; une nuit calme et des collègues très altruistes. Levi l’était, mais pas assez pour privilégier le repos de son collègue au détriment du sien. Il se devait d’être parfaitement opérationnel à tout moment, ce qui signifiait qu’il lui fallait profiter de l’entièreté de ses pauses. Toutes les trois heures, il partait s’isoler pour dormir un quart d’heure. Il s’agissait de la meilleure organisation qu’il avait trouvée pour tenir et rester efficace durant ses gardes.
– Je vais aller lui dire ma façon de penser, lâcha Lawrence en se redressant.
Levi l’arrêta d’un geste.
– Pas maintenant, il vient d’y aller, lui conseilla-t-il en lui lançant un regard appuyé. Il est de bonne humeur.
Ce qui signifiait qu’il avait moins la pique facile et qu’il faisait son travail sans trop chercher à provoquer les gens qui l’entouraient. Donovan devenait par conséquent plus vivable et presque agréable, si l’on ne faisait pas attention à sa mine sempiternellement renfrognée. Il s’agissait donc d’un fait suffisamment rare pour le souligner. Si Levi pouvait s’épargnée l’acidité de ses mots durant une soirée, il le ferait, quitte à se taire sur certaines choses.
Et même s’il ne connaissait pas beaucoup Lawrence, Levi savait qu’il partageait son avis concernant Donovan.
– Je le biperai dès la première urgence, lui promit Callaghan. Je l’obligerai à opérer avec moi.
Lawrence sembla réfléchir, avant de se réinstaller confortablement à côté de lui. Levi nota la distance qui les séparait avec étonnement. Il avait suffisamment d’espace pour se dire à l’aise, certes. Mais il était rare que son collègue prenne place à côté de qui que ce soit. On disait de lui qu’il n’aimait pas la compagnie d’autrui et que son besoin de solitude allait parfaitement bien avec son côté taciturne. Autour d’eux, on ne comptait pas les chaises et les fauteuils disponibles. D’autant plus que ce soir, leur aile de l’hôpital fonctionnait en effectif réduit. Lawrence avait l’embarras du choix, mais il tolérait vraisemblablement sa compagnie au point de la quémander subtilement.
– Appelle-le plutôt sur le cas le plus simple que tu auras, ça lui fera les pieds. Pour le faire venir, tu lui dis que tu as besoin qu’il t’assiste, et tu le laisses faire la plante verte à côté de toi.
Levi souffla du nez tandis qu’un léger rictus étirait ses lèvres – il s’agissait d’une excellente idée, bien meilleure que la sienne. Puis il se disait que c’était de bonne guerre ; face aux piques incessantes de Donovan, une petite vengeance comme celle-ci n’était pas grand-chose. Le docteur Emery se montrerait sans doute exécrable par la suite mais au moins, il aurait un peu dormi.
– La seule chose que je te demande, c’est de me décrire la tête qu’il aura faite, reprit Lawrence.
– Sans problème, répondit Levi en retenant un rire.
Il imaginait déjà le dégoût se peindre sur les traits de mannequin de Donovan, froisser sa peau lisse et le bleu ciel de ses yeux s’assombrir au point de paraître noir. Au début, il ne décrocherait sans doute pas le moindre mot mais après l’intervention, il ne se priverait sans doute pas pour lui pourrir le reste de sa soirée. Sa mine boudeuse en valait la peine – Levi en savait quelque chose, puisqu’il l’avait déjà vue.
S’en suivit une discussion balayant des sujets extrêmement triviaux mais qui ne dérangea pas Levi pour un sou, au contraire. Elle lui permit de passer un peu le temps et d’oublier le stress qui avait commencé à s’installer en lui lorsque Donovan était parti se coucher. Parler occupait son esprit, le mobilisait suffisamment pour lui faire oublier l’angoisse qui le prenait toujours lorsqu’il se retrouvait en face à face avec l’ennui. La télévision, toujours allumée, ne l’aurait pas occupé bien longtemps. Levi fut donc reconnaissant à Lawrence d’être présent et de lui faire le privilège de converser avec lui. Son collègue n’aimait pas parler, échanger avec ses semblables humains et faisait toujours en sorte de limiter leurs interactions au maximum. Seul Levi avait droit à un peu plus de considération – et de mots. La raison, il l’ignorait, mais elle lui faisait se dire qu’il l’aimait bien, ou du moins que sa compagnie le dérangeait moins que celle des autres.
Le regard de Levi dériva souvent vers la télévision. L’émission avait changé, mais le thème restait le même et le son, très bas, aidait à combler les quelques silences qu’il ne sut combler. Levi, au contraire de Lawrence, n’était pas du genre taciturne. Il n’économisait pas sciemment ses mots et pouvait aisément développer sa pensée s’il se retrouvait à devoir le faire. Il avait toutefois un peu de mal avec les relations sociales. Les entretenir représentait une véritable difficulté.
Ainsi, Levi ne se fit pas la moindre illusion quant à celle qui avait l’air de se tisser avec Lawrence. Ce n’était pas la première fois qu’ils se retrouvaient à parler ainsi pendant une garde, une pause, un jour, une nuit. Ils étaient collègues et trouvaient pratique de discuter un peu parfois pour passer le temps. Levi ne cherchait pas une quelconque amitié – cela ne l’intéressait pas. Tout ce qui comptait pour lui, c’était de s’entendre avec la plupart de ses collègues, de sorte à ce que l’ambiance au sein de l’équipe médicale soit optimale. Il était important pour lui de travailler dans de bonnes conditions. Donovan n’était au final rien de plus qu’un détail.
Lawrence dut mettre fin à leur discussion un bon quart d’heure plus tard. Sa présence était requise aux urgences, où il devait assurer les consultations. Ce serait lui qui, accompagné de quelques collègues, aurait à faire le tri entre les patients. Il lui enverrait notamment les cas qui nécessiteraient une chirurgie. Levi lui souhaita bon courage tout en sachant qu’il prendrait la relève quelques heures plus tard. Qu’importe le nombre de patients, il considérait cette partie de leur travail comme la plus harassante de toutes alors qu’il s’agissait de la partie préférée d’une autre collègue que Levi aimait beaucoup. Mirajane donnait tout pour être au contact de ses patients, quitte à raccourcir certaines de ses pauses pour prendre le temps de leur parler. Levi, de son côté, n’aimait rien de moins qu’opérer. Pas extrêmement à l’aise socialement, il chérissait chaque instant passé au bloc, là où les échanges qu’il pouvait avoir avec ses collègues restaient succincts. Il ne faisait pas partie de ces gens qui racontaient leur vie entre deux coups de bistouris.
Levi sentit tout son corps se détendre lorsque Lawrence l’eut quitté. Tout semblant de sourire quitta son visage alors qu’il s’emparait de la télécommande ; il lui fallait monter le son sans attendre et entendre ce que le téléviseur avait à lui faire avaler. Il se laissa alors aller dans le vieux canapé au tissu délavé. Il ne payait pas de mine, mais il était sacrément confortable, peut-être même piégeux – Levi sentait déjà une espèce de langueur s’emparer de son corps. Finalement, il se redressa jusqu’à être assis, le dos parfaitement droit ; ce n’était pas là le moment de céder à la tentation. Son tour pour dormir n’était pas encore arrivé et Levi ne se voyait pas faire une sieste dans ces conditions. S’il voulait se reposer correctement, il lui faudrait attendre que Donovan libère la chambre dans laquelle il était allé dormir. Levi ne pensait à rien, si ce n’est à l’inefficacité qui risquait de l’affecter s’il se relâchait trop. Or, il devait se tenir prêt à bondir au bloc. Le frisson qui parcourut son corps l’aida momentanément à rester alerte. Pour l’instant, il contrôlait son anxiété, laquelle ne prenait pas trop de place dans sa tête. Sans la télévision, elle l’aurait déjà terrassé – quoiqu’il ne se serait pas abaissé à prendre le risque d’y céder. Il aurait trouvé une autre occupation, un moyen de maintenir son attention concentrée sur des choses plus ou moins futiles.
Il était fatigant d’exercer un tel contrôle sur soi-même comme le faisait le docteur Callaghan. Cela ne lui occasionnait aucune forme de stress quelle qu’elle soit ; il savait qu’il était bon dans son jeu et que personne ne verrait au travers de son masque. Il l’avait construit au fil des années et bien des épreuves l’avaient éprouvé. Levi n’appréciait toujours pas les contacts humains et sentait toujours l’inconfort le gagner lorsqu’il était en présence d’autrui, mais il gérait. D’un autre côté, il continuait d’apprendre à se faire à ce monde, d’autant plus que sa profession exigeait qu’il fasse des efforts. Il n’était pas qu’un soignant, une aide agissant dans l’ombre ; il lui fallait converser, que ce soit avec ses collègues ou les patients et se montrer humain. Et humain, il l’était.
Il contrôlait juste sa façon de le montrer. C’était lui qui choisissait ce que l’on pouvait connaître de lui, de sa manière d’être, lui qui gérait son image, la moindre de ses attitudes.
Mais finalement, Levi ne saurait dire ce qui le fatiguait le plus ; cette maîtrise permanente de lui-même ou son combat contre l’angoisse qui l’assaillait dès qu’il se retrouvait privé de toute distraction ? Ses yeux couleur acier suivirent avec attention la silhouette de la journaliste qui se dirigeait vers une maison quelque peu délabrée. Elle en exagéra les mauvais traits tout en narrant l’histoire sordide qui s’était déroulée entre ses murs des années auparavant – de quoi donner davantage de corps à sa piètre apparence. Si Levi se laissa happer par le récit, il ne pouvait s’empêcher de tapoter l’accoudoir du canapé, contre lequel il s’affalait doucement. Dans un sens, il avait hâte que les choses bougent, de changer de rôle ou du moins, d’être appelé quelque part. Il comprenait fort bien la nécessité d’avoir en permanence un chirurgien disponible, mais il haïssait l’attente. Elle lui pesa si fort que ses yeux se mirent à papillonner. La journaliste parlait d’une voix suave et chuchotait parfois, en marchant sur le parquet grinçant. Il y avait des moments où elle se taisait et semblait écouter les bruits que faisait la vieille bicoque. Des bruits doux, parfois sourds ou inaudibles pour un téléspectateur lambda. Cette atmosphère alourdit davantage les paupières de Levi, dont les dernières nuits n’avaient pas été des plus reposantes. Il lutta un moment, mais le sommeil le gagna finalement sans qu’il puisse y faire quoi que ce soit.
Par chance, il ne plongea jamais dans les limbes les plus profondes de l’inconscience. Il resta à sa surface, comme si son corps savait qu’il n’avait pas droit à davantage.
La brutalité avec laquelle son bipeur le tira de cette sieste improvisée fut telle que Levi ne put empêcher un sursaut de le secouer. Ses yeux s’ouvrirent d’un coup et le piquèrent instantanément, mais qu’importe ; par habitude, ses mains se saisirent du petit téléphone. Le message qui y était inscrit acheva de le réveiller. Levi se leva, ajusta sa blouse et sortit précipitamment de la salle de pause sans même prendre la peine d’éteindre la télévision. Le brouillard de l’angoisse avait disparu, sa façon de penser changeait. Le voilà qui, traversant le couloir d’un pas rapide, se glissait dans la peau du personnage qui avait fait sa renommée dans l’hôpital. Diplômé depuis seulement deux ans, il était déjà reconnu par ses pairs, y compris les plus âgés de l’hôpital.
Le calme régnait enfin à l’intérieur de son esprit, que les pensées parasites avaient complètement déserté. Les quelques infirmiers et infirmières qui le croisèrent surent, à la vision de l’impassibilité totale de son visage, qu’il avait une chirurgie à réaliser.
En urgence.