Chapitre 1 : La prière du soir
Le bus a craché Éloïse sur le gravier avec un dernier soupir pneumatique. Elle a tiré sa valise, qui boitait sur une roue, le long de l'allée menant à la grande bâtisse de pierre. La Grange, comme ils l'appelaient. Les volets étaient clos, et l'air sentait le pin et la terre humide.
Une femme d'une cinquantaine d'années, vêtue d'une robe grise simple, l'attendait sur le perron. Elle essuyait ses mains sur un torchon.
— Vous êtes la nouvelle ? Éloïse ?
—Oui.
—Je suis sœur Agathe. Suivez-moi. Le Père Raphael vous attend.
L'intérieur était frais, sombre. La lumière filtrait par quelques fenêtres hautes, dessinant des rais de poussière dans leur sillage. Les pas d'Éloïse résonnaient sur les dalles de pierre. Elle serrait la poignée de sa valise, ses doigts moites.
Ils ont trouvé le prêtre debout dans la bibliothèque, le dos tourné, inspectant un rayonnage. Quand il s'est retourné, Éloïse a retenu son souffle. Il était plus jeune qu'elle ne l'imaginait, avec des yeux d'un bleu pâle qui semblaient tout enregistrer, et une tranquillité qui pesait sur la pièce.
— Éloïse, a-t-il dit. Sa voix était calme, grave.
Il n'a pas tendu la main. Il a simplement fait un pas en avant, la détaillant du regard, des bottes usées aux mèches de cheveux échappées de son chignon.
— Bienvenue à La Grange.
Il a tourné les talons.
— Venez. Je vais vous montrer.
La visite fut brève. Le réfectoire avec ses longues tables de bois brut. La cuisine, où une autre femme pelait des légumes sans un mot. La chapelle, nue, avec une simple croix de bois sur le mur. L'odeur de cire et d'encaustique y était forte.
— Vous logerez ici, a-t-il dit en ouvrant la porte d'une chambre minuscule. Un lit étroit, une table de chevet, une penderie. La fenêtre donnait sur la forêt.
—C'est parfait, a murmuré Éloïse.
—Le silence est la clé, ici. L'écoute. Vous êtes venue pour écouter, n'est-ce pas ?
—Oui. Pour trouver la paix.
Il a hoché la tête, un léger mouvement. Ses yeux n'ont pas quitté son visage.
— La paix a un prix. L'abandon de soi.
Le culte a commencé à la tombée de la nuit. Les habitants de La Grange, une trentaine d'hommes et de femmes, se sont rassemblés dans la chapelle. Ils chantaient des psaumes d'une voix basse et monocorde. Éloïse était assise au dernier rang, les mains serrées sur ses genoux. Elle sentait le poids d'un regard.
Elle a levé les yeux.
De l'autre côté de la nef, le Père Raphael la fixait. Il ne chantait pas. Il ne bougeait pas. Il la regardait, intensément, comme s'il étudiait chaque détail de son visage, chaque ombre portée par les bougies. Ses yeux pâles brillaient dans la pénombre. Elle a baissé le regard, le cœur battant, incapable de soutenir cette inspection silencieuse.
La cérémonie s'est achevée. Les fidèles se sont levés, commençant à quitter la pièce dans un chuchotement feutré. Éloïse s'est levée à son tour, voulant se fondre dans le groupe.
— Éloïse.
La voix du Père Raphael a traversé le murmure. Il se tenait maintenant près de la porte, bloquant partiellement la sortie. Les autres passaient devant lui en baissant la tête.
Elle s'est approchée, les mains tremblantes. Il a attendu que le dernier personne sorte. La lourde porte de la chapelle s'est refermée avec un bruit sourd, les isolant dans le silence soudain, seulement troublé par le crépitement des bougies.
Il a posé une main sur son bras, juste au-dessus du poignet. Sa paume était chaude, sèche. Le contact était ferme.
— Je veux te voir dans mon bureau, a-t-il dit, sa voix un murmure bas et direct. Ce soir. Après le repas. Nous prierons ensemble.
Il a serré son bras une fraction de seconde, puis a relâché sa prise.
— Seuls.
Il a tourné les talons et a quitté la chapelle, la laissant seule au milieu des bancs vides. L'odeur de cire lui picotait les narines. Elle est restée là un long moment, regardant la flamme d'une bougie vaciller, sentant encore la marque de ses doigts sur sa peau.
Finalement, elle a levé la main et a essuyé une traînée de sueur sur sa lèvre supérieure. Puis elle a éteint les bougies une par une, plongeant la pièce dans l'obscurité.
Éloïse traversa le couloir sombre. Les dalles étaient froides sous ses chaussettes. Elle tenait ses chaussures à la main pour ne pas faire de bruit. L’horloge murale indiquait vingt et une heures trente. Le repas avait été silencieux, soupe aux légumes et pain sec. Personne ne lui avait adressé la parole.
Elle arriva devant la porte du bureau. Bois massif, poignée en fer. Elle frappa deux coups légers.
— Entrez.
Elle poussa la porte. La pièce était petite. Une lampe de bureau allumée. Des livres empilés sur une étagère. Une croix en bois au mur. Le Père Raphael était assis derrière le bureau, en chemise noire, manches retroussées. Il leva les yeux.
— Assieds-toi.
Il y avait une chaise en face de lui. Éloïse posa ses chaussures par terre et s’assit. Ses mains sur ses genoux. Le bois de la chaise était dur.
Il joignit les mains.
— Nous allons prier.
Il ferma les yeux. Sa voix était basse.
— Seigneur, guide cette âme nouvelle. Ouvre-la à ta volonté.
Éloïse baissa la tête. Elle entendait sa propre respiration. Il continua.
— Aide-la à se livrer. À abandonner sa chair.
Sa main droite quitta la table. Elle se posa sur la cuisse d’Éloïse, par-dessus la jupe. Les doigts serrés. Chauds. Elle sursauta légèrement mais ne bougea pas.
— Répète après moi, dit-il sans ouvrir les yeux. Mon corps est à toi.
— Mon corps est à toi.
Sa main remonta lentement. Jusqu’à l’ourlet de la jupe. Il glissa les doigts dessous. Toucha la peau nue de la cuisse. Éloïse serra les dents.
— Dis-le encore.
— Mon corps est à toi.
Il écarta les doigts. Remonta plus haut. Effleura le bord de la culotte. Elle sentit son pouls dans ses tempes.
— Tu es trempée, murmura-t-il. Ta petite chatte dégouline déjà.
Il ouvrit les yeux. Fixa son visage. Sa main libre déboutonna sa chemise. Lentement. Un bouton. Deux. Il écarta le tissu. Son torse était pâle, musclé. Une fine couche de poils noirs.
Il se leva. Contourna le bureau. S’arrêta devant elle. Debout. Elle restait assise, les mains crispées.
— Regarde-moi.
Elle leva les yeux. Il défit sa ceinture. Le bruit du cuir. La braguette. Il baissa son pantalon. Son sexe sortit, dur, veineux. Il le prit dans sa main. Commença à se caresser. Lentement. De haut en bas.
— Ouvre la bouche.
Elle obéit. Il approcha. Le bout frôla ses lèvres. Il ne rentra pas. Il se masturbait plus vite. Le bruit de la peau contre la peau.
— Tu vas tout prendre, dit-il. Sur ta figure. Sur ta langue.
Éloïse ferma les yeux. Il grogna. Le premier jet chaud toucha sa joue. Puis sa bouche. Ses lèvres. Il continua. Sur son menton. Sur sa gorge. Il serrait son sexe, vidant tout.
Il recula. Remonta son pantalon. Se rhabilla. S’assit de nouveau.
— Essuie-toi avec ça.
Il lui tendit un mouchoir en papier sur le bureau. Elle le prit. Essuya son visage. Le mouchoir collait.
— Tu ne dis rien à personne. Jamais. Sinon tu repars demain. Et tu ne reviendras pas.
Elle hocha la tête. Se leva. Ramassa ses chaussures.
— Va te laver. Et dors.
Elle sortit. Referma la porte sans bruit. Le couloir était froid. Elle marcha jusqu’à sa chambre. Ouvrit la porte. Referma. S’assit sur le lit. Le mouchoir encore dans sa main. Elle le froissa et le jeta dans la petite poubelle près de la table de chevet.