Chapitre 1
La moiteur tropicale enveloppa Soraya dès qu'elle descendit du taxi. La nuit tombée sur Carthagène des Indes couvrait la ville d'un voile d'ombre chaude ,dans les ruelles pavées du centre historique, les réverbères faisaient luire les façades coloniales aux couleurs vives, et l'air exhalait un mélange de sel marin et de jasmin ,une douceur trompeuse face à la tension qui lui nouait la gorge.
D'un geste nerveux, elle ajusta le col de sa veste légère. Son sac d'interprète sur l'épaule lui semblait plus lourd qu'à l'ordinaire, comme si elle pouvait y puiser un semblant d'assurance face à cette soirée incertaine. À cette heure tardive, quelques silhouettes flânaient encore le long des remparts, happées par une brise marine qui atténuait la lourdeur de la journée. Elle leva les yeux vers la façade de l'hôtel particulier devant lequel le taxi l'avait déposée. C'était là. L'endroit exact indiqué dans ce contrat de dernière minute qu'elle avait accepté trop vite.
Tout s'était passé très vite. Quelques heures plus tôt, un appel inopiné , on lui demandait d'assurer l'interprétation d'une réunion d'affaires confidentielle.
Le client, resté anonyme, offrait un cachet si élevé qu'elle avait failli en lâcher son téléphone. À Carthagène, les arrangements de dernière minute n'auguraient rien de bon. Pourtant la tentation et l'argent promis avaient emporté sa prudence. Juste un travail de quelques heures, s'était-elle répété en se maquillant. Traduire des négociations commerciales, c'est mon métier.
Face à la haute porte en bois sculpté, ses doutes revinrent. Deux hommes en costume sombre montaient la garde de part et d'autre, silencieux, imposants. Oreillettes discrètes, posture raide .Pas de simples portiers. Soraya ravala sa nervosité et s'approcha d'un pas qu'elle voulut assuré, badge professionnel en avant, comme un laissez-passer.
L'un des gardes la jaugea des pieds à la tête, regard noir, impassible. Elle soutint ce regard, consciente que la moindre hésitation pouvait la faire refouler. Enfin, l'homme inclina légèrement la tête et poussa la lourde porte, qui pivota dans un grincement feutré. Soraya souffla un merci bas, puis pénétra dans la pénombre du hall.
À l'intérieur, l'atmosphère feutrée exsudait le luxe et la retenue, mais aussi une tension latente. De hauts plafonds moulurés dominaient un vaste salon aux lumières tamisées. Des portraits d'un autre siècle couvraient les murs peints d'ocre. L'endroit sentait le cuir des fauteuils Chesterfield, la cire et un filet de tabac blond sur fond de vieux rhum. Dans un coin, un phonographe diffusait en sourdine un boléro qui semblait flotter au-dessus des conversations étouffées.
Un pas s'approcha, lisse, sûr, et une voix basse émergea de l'ombre.
— Mademoiselle Davalos, je présume ?
— Oui.
L'homme était grand, la cinquantaine grisonnante, costume clair parfaitement taillé, sourire maîtrisé.
— Je suis Ramon, l'assistant de M. Castillo. Nous vous attendions.
— Par ici, s'il vous plaît. La réunion va débuter.
Soraya hocha la tête et suivit Ramon dans un couloir étroit, éclairé par des appliques en fer forgé qui diffusaient une lumière dorée. L'ombre dansait sur les boiseries, et le parfum discret de cire et de vieux cuir lui chatouilla les narines. Elle se sentait comme happée dans un autre monde, un monde qui respirait la richesse ancienne et le pouvoir silencieux.
À chacun de ses pas, elle sentait la robe fluide épouser ses hanches, et ses talons claquer doucement sur le parquet ciré. Sa silhouette, haute et élancée, héritée de son père barbadien, se mariait à la douceur sensuelle de ses formes brésiliennes. Sa peau caramel, veloutée et chaude, captait la lumière comme une caresse. Ses cheveux noirs et épais, relevés en un chignon soigné, laissaient tomber quelques boucles rebelles sur la nuque ,une invitation involontaire à y poser les yeux.
Au bout du couloir, une double porte entrouverte laissait filtrer une lumière plus vive et des éclats de voix en espagnol et en anglais. Ramon ralentit, puis se tourna vers elle.
— N'oubliez pas, vous êtes là uniquement pour traduire. Ne prenez pas parti... et ne posez aucune question.
Soraya déglutit et répondit d'un simple hochement de tête. Son estomac se contracta. L'avertissement sonnait plus comme une menace voilée qu'une simple consigne professionnelle.
Ramon poussa les portes.
La salle de réunion s'ouvrit devant elle comme une scène de théâtre figée. Une longue table en acajou trônait au centre, surmontée d'un lustre ancien dont la lumière chaude baignait les visages. À gauche, deux hommes d'affaires étrangers, costume impeccable, montres de luxe au poignet. L'un, blond aux tempes grisonnantes, arborait un sourire forcé l'autre, noir à l'élégance stricte, jouait nerveusement avec son stylo.
À droite, trois hommes latinos en costume sombre observaient la scène avec un calme qui n'avait rien de paisible.
Et au bout de la table, il y avait lui.
Alejandro Castillo.
Le choc visuel la frappa de plein fouet. Plus jeune qu'elle ne l'imaginait à peine la trentaine, mais avec cette prestance qu'aucune jeunesse ne donne. Grand, large d'épaules, la mâchoire ferme, les traits durs adoucis par une élégance calculée. Ses cheveux noirs, lissés en arrière, brillaient sous la lumière. Et ses yeux... Deux abysses d'un brun profond, presque noir, qui accrochaient le regard comme un piège dont on ne veut pas s'échapper.
Elle eut la sensation qu'il savait déjà tout d'elle.
Ramon rompit le silence.
— Voici Mademoiselle Soraya Davalos, notre interprète.
Elle esquissa un sourire poli et inclina légèrement la tête.
— Buenas noches.
Alejandro ne répondit pas tout de suite. Il la détailla de haut en bas, lentement, comme s'il évaluait une pièce rare. Puis un sourire infime, presque imperceptible, effleura ses lèvres.
— Asseyez-vous, señorita.
Sa voix était grave, chaude, avec ce grain rauque qui vibrait dans la poitrine. Soraya sentit un frisson lui courir dans le dos alors qu'elle contournait la table pour rejoindre le siège libre, légèrement en retrait.
Elle posa son carnet devant elle, sortit son stylo, et, en bonne professionnelle, se força à analyser la scène. La table en acajou, polie à la perfection, reflétait le lustre ancien qui diffusait une lumière dorée. Les murs couverts de tableaux anciens semblaient observer les convives avec un mutisme complice.
Elle écouta les premières phrases, se glissa dans le rythme de la discussion, et commença à traduire, passant de l'anglais à l'espagnol avec aisance. Sa voix restait claire, posée, même lorsque les mots qui lui parvenaient étaient alourdis de sous-entendus.
Alejandro intervenait rarement. Il écoutait surtout, penché légèrement en avant, ses doigts entrelacés. Mais Soraya le sentait ,à chaque fois qu'elle parlait, son regard revenait vers elle. Pas un regard distrait ou flou, mais une attention intense, presque physique, comme une chaleur qui se concentrait sur sa peau.
Elle tenta d'éviter de croiser ses yeux, mais parfois, malgré elle, elle levait la tête. Et chaque fois, c'était comme tomber dans un courant profond. Ses yeux sombres avaient ce pouvoir étrange ,ils retenaient, ils absorbaient, ils fouillaient.
Les négociations se faisaient prudentes. On parlait de « cargaisons spéciales », de « mesures de sécurité particulières », d'« accords confidentiels ». Les mots étaient polis, mais leur trame cachée était claire. Soraya comprenait parfaitement ce que tout cela signifiait, même si elle n'en laissait rien paraître.
À un moment, l'homme blond lâcha une remarque sur les « risques d'inspection ». La pièce se figea un instant, comme suspendue. Alejandro releva légèrement la tête.
— Je vous conseille de choisir vos mots avec soin, señor, dit-il d'un ton posé.
Soraya traduisit, veillant à ce que la voix reste aussi calme mais ferme que la sienne. L'avertissement, poli en surface, ne laissait pourtant aucun doute sur ce qu'il impliquait.
L'homme blond s'excusa rapidement, et la tension se relâcha. La réunion reprit, mais Soraya sentait que la vigilance avait doublé.
Elle poursuivit son rôle avec précision, consciente que la moindre erreur pourrait avoir un impact qu'elle ne maîtrisait pas. Tout en parlant, elle observait Alejandro du coin de l'œil. Sa posture était impeccable, ses gestes mesurés, chaque mouvement semblant calculé. Et pourtant, il y avait en lui quelque chose de brut, de dangereux, qui dépassait la simple élégance.
Après plus d'une heure, un accord verbal fut trouvé. Les documents ne seraient signés que plus tard, mais les poignées de main échangées avaient déjà scellé bien plus qu'un contrat.
Soraya rangea ses affaires, soulagée que tout soit terminé. Les invités furent conduits vers le hall, Ramon en tête, tandis qu'Alejandro se levait à son tour.
Elle pensait pouvoir s'éclipser discrètement, mais il la rejoignit avant même qu'elle n'atteigne la porte.
— Vous avez un sang-froid rare, señorita, dit-il en espagnol.
Elle se tourna vers lui.
— Merci. Je ne fais que mon travail.
Il esquissa un sourire léger.
— Peu de gens auraient gardé autant de maîtrise ce soir.
Il fit un pas vers elle, réduisant légèrement la distance.
— Comment une femme comme vous se retrouve-t-elle dans ce genre de réunion ?
Soraya soutint son regard.
— Une demande urgente par mon agence. J'ai accepté sans poser trop de questions.
— Mauvais réflexe. Ici, ne pas savoir peut coûter cher.
Elle haussa imperceptiblement les épaules.
— Et parfois, savoir trop peut coûter encore plus.
Un éclat passa dans ses yeux, à mi-chemin entre amusement et intérêt.
— Ramez, raccompagnez Mademoiselle Davalos, dit-il alors à l'un de ses hommes.
— Ce n'est pas nécessaire, je peux—
— Ce n'est pas une proposition.
Le ton, toujours calme, laissait entendre qu'aucune discussion n'était possible.
Soraya inclina légèrement la tête, acceptant sans discuter.
— Merci.
Elle ramassa son sac et suivit l'homme désigné vers la sortie. Ses talons claquaient doucement sur le parquet ciré, un rythme qui lui paraissait étrangement sonore dans le silence revenu. Elle avait la sensation d'être suivie par une ombre invisible, la conscience aiguë qu'Alejandro l'observait toujours.
Le grand hall s'ouvrit devant elle comme un décor figé. Les lustres projetaient une lumière chaude sur les boiseries, et l'odeur du tabac et du bois ciré flottait encore dans l'air. Le garde ouvrit la porte, et une bouffée d'air marin emplit ses poumons.
Dehors, un 4x4 noir attendait, moteur tournant. Les phares découpaient les pavés d'une lumière pâle. Soraya hésita une fraction de seconde avant de descendre les marches.
Derrière elle, Alejandro. Il était resté appuyé contre la balustrade, les mains dans les poches, silhouette sombre baignée par la lumière dorée.
— Nous nous reverrons, Soraya, dit-il simplement.
Les mots tombèrent comme une évidence, pas comme une question.
Elle ne répondit pas. Sa voix risquait de trahir l'étrange mélange de crainte et d'excitation qui l'habitait. Elle monta dans le véhicule, le cuir du siège encore chaud sous ses jambes.
La portière claqua, coupant le bruit de la réception derrière elle. Le véhicule démarra doucement, s'éloignant de la villa.
Les rues de Carthagène défilaient lentement derrière la vitre. Les façades coloniales, colorées le jour, prenaient sous les lampadaires une teinte d'or fané. Les pavés luisaient encore de la chaleur emmagasinée dans la journée. L'air humide portait des effluves mêlés de sel, de jasmin et de frangipanier.
Soraya appuya la tête contre la vitre, observant distraitement les passants attardés. Elle avait parcouru plusieurs villes, mais ce soir, elle se sentait plus étrangère que jamais.
Dans son reflet, ses yeux ambrés semblaient plus sombres que d'habitude. Sa peau couleur caramel doré captait les reflets jaunes des réverbères. Ses cheveux noirs, épais et bouclés, tirés en un chignon soigné, laissaient échapper quelques mèches qui effleuraient sa nuque. Ses lèvres pleines étaient encore légèrement entrouvertes, comme si elle retenait une réponse non dite.
Elle savait qu'il n'avait rien fait d'ostensible. Pas de geste déplacé, pas de menace explicite. Et pourtant, tout dans sa présence, dans le timbre de sa voix, dans la façon dont il la regardait, respirait l'autorité et le danger.
Le plus troublant, c'était sa propre réaction. Ce frisson qui n'avait rien à voir avec la peur pure. Cette curiosité irrationnelle qui la poussait à vouloir savoir qui il était réellement, au-delà des rumeurs.
Le 4x4 s'arrêta devant un hôtel discret, aux murs blanchis à la chaux et aux volets en bois sombre. Le garde descendit, ouvrit la portière, et lui fit signe.
— Bonne soirée, señorita.
Soraya le remercia d'un signe de tête et gravit les quelques marches menant au hall. La réception était déserte, silencieuse. Elle traversa le couloir moquetté, monta dans l'ascenseur, et gagna sa chambre.
Dès la porte refermée, elle fit tourner le verrou. Deux fois. Elle resta un instant immobile, les mains sur le battant, à écouter le silence. Puis elle retira ses chaussures et s'assit sur le lit, sans allumer la lumière.
Ses pensées tournaient en boucle. L'invitation qui n'en était pas une. Le hasard ou le calcul qui l'avait menée dans cette villa. Et cette phrase, lancée comme une certitude . Nous nous reverrons.
Elle ignorait si elle venait de rencontrer un simple client influent... ou l'homme qui allait bouleverser sa vie.
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Pendant ce temps, la réception s'était vidée. Les conversations feutrées, les rires polis et les accords sous-entendus avaient disparu avec les invités.
Alejandro était resté seul sur la terrasse, un verre de rhum à la main. La mer s'étendait devant lui, sombre et immobile, à peine frémissante sous la lumière de la lune.
Il porta le verre à ses lèvres, savoura la chaleur ambrée qui glissa dans sa gorge, et pensa à elle.
Soraya Davalos.
Le nom résonnait dans son esprit avec une intensité étrange. Elle ne ressemblait à aucune femme qu'il avait croisée ces dernières années. Pas seulement par sa beauté bien qu'elle eût cette présence magnétique, presque insolente, avec sa peau dorée et ses yeux ambrés. Non, c'était autre chose. Cette façon de rester droite face à lui, de ne pas se dérober.
Il avait senti chez elle une lumière. Mais pas une lumière douce et docile. Plutôt un éclat contenu, celui d'un métal chauffé à blanc. Une rage ancienne, une solitude qu'elle portait comme une armure.
Alejandro n'était pas un homme qui cherchait à comprendre les gens. Mais ce soir, il savait qu'il voulait comprendre Soraya. La connaître. La posséder, peut-être. Ou la détruire.
Une intuition lui soufflait que cette femme ne serait pas une conquête facile. Qu'elle ne se laisserait pas apprivoiser. Qu'elle serait, tôt ou tard, une guerre.
Et Alejandro aimait la guerre.
Il vida son verre, le posa sur la balustrade de pierre, et laissa la nuit refermer ses bras autour de lui.
Demain, il reprendrait le cours normal de ses affaires. Mais au fond, il savait déjà que rien ne serait plus tout à fait comme avant.