Chapitre 1
Une routine bien huilée.
Enora
Le bruit régulier de la machine à expresso emplit la cuisine tandis que je range mes pinceaux dans un pot en verre. L’odeur du café se mêle à celle de la térébenthine, parfum familier de mes matins tranquilles. Snow, mon chat blanc, tourne autour de mes chevilles avec la nonchalance d’un roi qui réclame son tribut.
Dans mon petit appartement du troisième étage, tout a trouvé sa place. Les toiles appuyées contre les murs, les carnets ouverts sur la table, les plantes suspendues près de la baie vitrée.
Un cocon où j’ai pansé mes plaies après la trahison. L’extérieur, je le regarde sans vraiment m’y mêler. Depuis trois ans, je préfère la compagnie du silence à celle des hommes.
Enfin... presque.
Il y a Marc, le voisin d’en face. Un homme discret, poli, rassurant, toujours prêt à glisser un mot gentil quand on se croise à la salle de sport ou sur le palier. Avec lui, j’ai retrouvé le goût des échanges simples, du café partagé après l’entraînement, de cette douceur qui n’attend rien en retour. Parfois, son regard s’attarde un peu trop, trahissant un désir que je ne suis pas capable d’accueillir. Pas encore.
Ce matin-là, quelque chose cloche. Je le sens avant même de le voir. Un bruit inhabituel dans le couloir, une voix masculine que je ne connais pas. Quand j’ouvre pour récupérer mon colis, je me retrouve face à un inconnu.
Grand, brun, le regard sombre, une barbe de trois jours qui semble faire partie de lui. Un sac de sport élimé à l’épaule, une veste en cuir usée. Il me fixe sans sourire, sans politesse, avec cette intensité calme et fatiguée des gens qui n’ont plus l’énergie pour les détours.
— Tu dois être la voisine, dit-il.
Sa voix est basse, rocailleuse, presque vibrante.
— Oui... et toi, tu es... ?
— Evan. Il désigne la porte d’à côté d’un geste du menton. Je dors ici quelques jours.
Je hoche la tête, incapable de trouver autre chose à dire. Il passe près de moi pour déposer un sac chez Marc, effleurant volontairement ou non mon épaule. Rien qu’un contact léger, et pourtant mon cœur saute un battement.
Quand la porte se referme, je reste plantée là, la boîte entre les mains, le souffle court. Snow miaule pour me ramener à la réalité, mais je sais déjà que quelque chose vient de se fissurer dans mon petit monde.
La journée s’écoule lentement. Je retouche quelques clichés sur mon ordinateur, des portraits d’adhérents de la salle de sport, baignés dans la lumière dure que j’affectionne. Par moments, je me lève pour jeter un œil par la fenêtre, espérant apercevoir Marc. Il me ramène souvent des croissants, geste touchant et dangereux à la fois : il est si gentil que je redoute de nourrir ses illusions.
Vers dix-sept heures, j’entends des pas lourds dans le couloir, puis une voix grave qui ne ressemble pas à celle de Marc. La porte claque. Silence.
Je peins un peu le soir, sans succès. Chaque bruit venant du palier me met en état d’alerte. Une porte, un craquement de plancher, un éclat de voix étouffé. Rien d’inhabituel... mais Evan rend tout plus intense.
Mon téléphone vibre sur la table basse. Un message de Marc :
“Désolé si on a fait un peu de bruit. Mon pote est un peu envahissant, mais ça ne durera pas.”
Je souris malgré moi. Envahissant. Un euphémisme.
Je tape une réponse, hésite à écrire “Pas de souci, ton ami a l’air... intéressant.” Trop équivoque. J’efface, repose mon téléphone et reste un moment immobile, attentive au moindre son. Le plancher craque à nouveau, tout près. On dirait la voix grave d’Evan à travers la cloison.
Je me surprends à imaginer son regard, son attitude, la présence brute qu’il dégage. Je chasse l’image d’un geste agacé. Ce n’est qu’un invité. De passage.
Alors pourquoi mon cœur réagit comme ça ?
Le lendemain matin, le ciel est clair quand je sors de chez moi, mon appareil photo en bandoulière. Marc m’a dit qu’il avait un jour de repos et qu’il comptait “ne toucher aucune baguette de la journée”.
J’avais ri.
Aujourd’hui, je veux avancer sur mon projet d’exposition à la salle: des portraits d’habitués, des corps vrais, des gens qui transpirent leur histoire. Rien de lisse.
Quand j’entre, l’odeur de métal et de détergent me saisit. Les haltères s’entrechoquent, la musique pulse doucement. Marc est déjà installé au développé couché, concentré.
— Jour de congé, mais tu es déjà au boulot, lancé-je.
Il sourit en redressant la tête.
— Pas de pâte à pain aujourd’hui, mais je dois pétrir un peu quand même.
J’installe mon matériel.
— Fais comme si je n’étais pas là.
— Facile à dire, murmure-t-il.
Je photographie la tension sur ses bras, la lumière glissant sur ses épaules, sa concentration sincère. C’est ce que j’aime : le vrai, pas le posé.
Après quelques minutes, il s’assoit près de moi, essoufflé.
— T’en as besoin de beaucoup, des photos ?
— Pas vraiment. C’est une question de ressenti.
— Comme le pain, alors.
Je ris. Sa présence me calme. Je me sens en sécurité près de lui.
Mais une image brute, un regard sombre, une voix grave... et toute cette sérénité vacille. Evan s’invite dans mon esprit sans demander la permission. Je détourne les yeux et cadre une nouvelle photo pour masquer mon trouble.
Sur le chemin du retour, je pense à Marc. À sa douceur, sa simplicité. Il représente la paix. Mais la paix, je ne suis pas sûre de la vouloir.
De retour chez moi, je pose mon sac, me sers un verre d’eau. Le silence est total. Trop total. Snow réclame des caresses avant d’aller se rouler sur le canapé.
Je ferme les yeux un instant.
Evan revient aussitôt. Son allure, son calme inquiétant, cette façon d’occuper l’espace naturellement. Deux hommes, deux pôles opposés. L’un rassure, l’autre dérange.
Et c’est toujours celui qui dérange que je vois quand je ferme les yeux.
Un bruit sec me fait sursauter. Trois coups rapides contre la porte. Mon cœur s’emballe. Marc, sûrement. Peut-être pour me demander un service.
J’essuie mes mains, ouvre doucement.
L’air du couloir semble plus frais, presque dense.
Et l’ombre devant moi n’est pas celle de Marc. _____________________________________________________________
Merci d’avoir commencé Juste en face🤎
C’est une romance contemporaine mature, sensuelle et explicite.
Les scènes d'intimité y tiennent une vraie place parce qu’elles font partie de l’histoire, des émotions, et de ce lien qui se crée entre les personnages.
Un nouveau chapitre sera publié chaque semaine.
Installe toi, respire, et laisse la tension monter lentement entre Enora, Marc et Evan.
Ambre