Terrian's World

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Summary

Lorsqu’un PDG d'une société de création de jeux vidéo, entre autre, aussi célèbre qu’énigmatique décide d’entrer incognito dans sa propre communauté, il ne s’attend pas à y trouver une bande d’amis… ni à rencontrer celle qui bouleversera toute son existence. Entre rires, confidences, secrets trop lourds et attirance impossible à ignorer, Jake et Élodie vont découvrir que parfois, le destin s’invite là où on l’attend le moins — derrière un écran.

Status
Complete
Chapters
10
Rating
5.0 1 review
Age Rating
18+

1 La rencontre virtuelle


POV Jake

Cela fait un long moment que je fixe distraitement la fenêtre de mon bureau, à mi-chemin entre la rêverie et la réflexion. Un drôle d’endroit, ce tournant de ma vie. J’ai tout : pouvoir, argent, influence… tout ce que ce monde a à offrir. Et pourtant, il manque quelque chose. Un vide que même la plus grosse transaction bancaire ne pourra jamais combler.

Des amis. De vrais amis. Des gens qui m’apprécient pour ce que je suis, pas pour ce que je représente. Pas pour ma fortune, ma célébrité, ou la belle gueule que j’affiche malgré moi. Juste… moi.

Je baisse les yeux vers l’écran de mon ordinateur et je souris sans même m’en rendre compte.

Dans mon champ de vision, James attend, raide comme une statue, les bras croisés derrière le dos. Depuis des années, il est mon bras droit, mon chauffeur, mon secrétaire, mon confident — parfois même ma conscience. Bref, l’un des rares êtres fiables dans mon existence.

« James, ça fait combien de temps qu’on se cache ? » demandé-je.

Il cligne une fois des yeux, surpris. Pas parce qu’il ignore la réponse, mais parce qu’il sait que je ne veux pas un chiffre précis.

« Bien trop longtemps, monsieur. »

Je hoche la tête.

« Tu sais… on a beaucoup évolué depuis les temps anciens. On n’est plus ceux que nous étions. On ne vit plus dans des cavernes, et on ne dort plus sur un tas d’or. »

Un fin sourire étire ses lèvres.

« Si je puis me permettre, monsieur… puis-je vous rappeler la décoration de votre chambre ? »

Je grimace. L’image me percute de plein fouet : murs tapissés de billets de 500€, sol en résine incrusté de diamants, meubles en or massif, étoffes tissées de fils d’or et de perles naturelles. Un décor sobre, évidemment.

« J’avais besoin d’un peu de confort. Mais ma vraie fortune est à la banque. Enfin… tu comprends ? »

« Oui, monsieur. »

Je soupire.

« James… j’en ai marre de me cacher. Mais impossible de sortir dans la rue. Je n’aurais même pas le temps de dire “ouf” qu’on m’aurait sauté dessus, arraché mes vêtements et probablement violé dans la foulée, simplement parce qu’on m’a affublé du titre de “Célibataire le plus convoité du monde”. Tss… »

« Effectivement, monsieur ne peut pas passer inaperçu. Surtout auprès de notre communauté. »

Entre les humains fascinés et les dragons impressionnés, oui… je suis servi.

Je me redresse légèrement.

« C’est pourquoi, James… j’ai trouvé un endroit où les humains sont plus ouverts d’esprit, plus tolérants… et où je peux enfin être anonyme. »

James ne dit rien. Il sait parfaitement que je vais continuer.

« En plus, c’est une de nos propres entreprises qui l’a créé. »

Je lance l’icône de Terrian’s World, le MMO* phare de Drake’s Studio. Un monde virtuel fantastique pour les humains… mais terriblement proche de la réalité pour nous.

James se penche doucement vers moi.

« Souhaitez-vous que je vous transmette vos identifiants administrateur ? »

Je le fixe, blasé.

« Ce n’est pas en étant MJ* que je vais me fondre dans la masse, hein ? Je veux vivre l’expérience joueur. Tisser de nouvelles amitiés. Pas débarquer niveau max avec du stuff légendaire que je saurais même pas utiliser. »

Certains noobs adorent ça. Moi… ça me fait pas bander.

« Non. Je vais créer un nouveau compte. Et je vais même payer un abonnement. »

James réprime un fou rire héroïque. Sa lèvre tremble légèrement. Je roule des yeux. Et alors ? J’ai le droit de me payer moi-même.

Une fois le compte créé, James reprend son sérieux.

« Souhaitez-vous incarner un Humain… ou un Dragonit ? »

Je souris. Ce jeu est officiellement fantastique pour les humains. Pour nous, dragons, c’est presque un mode de vie alternatif. Certes, on nous a appelés Dragonits pour rester crédibles, mais avec un peu de pratique, on pourrait prendre cette apparence dans la vraie vie aussi.

« Dragon, évidemment. Je veux être anonyme… mais je refuse de cacher ce que je suis vraiment. Sans pour autant dire qui je suis. »

James arque un sourcil.

« Bah, je pourrais dire que je suis un dragon. Mais je ne dirai pas que je suis le Jake Steen. »

Je termine l’apparence de mon avatar, une version plus jeune et plus maigre de ma forme draconienne réelle. Arrive enfin l’étape du pseudo. Je me tourne vers James, un sourire carnassier au coin des lèvres.

« Et là, je fais mon gros noob*. Comme tous ceux qui foutent leurs infos personnelles dans leur pseudo parce qu’ils n’ont aucune imagination. »

Je tape fièrement : SeigneurDragonJakeDu64

James secoue la tête et quitte la pièce, devinant que je n’aurai pas besoin de lui avant un moment.

J’appuie sur Jouer. L’écran se fige, vibre… et me voilà, jeune dragonnet niveau 1, livrant mes premiers pas dans le monde de Terrian.

Je renifle les environs, curieux, avant de partir explorer — jusqu’à ce que, sans le vouloir, j’aggro* un sanglier niveau 3. Un sanglier particulièrement agressif, d’ailleurs.

Malgré mes griffes acérées et mes dents pointues… je me fais littéralement rouler dessus.

Un coup. Deux coups. Trois. Écran noir.

Aïe. Mon égo de dragon vient de prendre feu.

Heureusement que James n’a pas vu ça…


POV Élodie

Ça fait des années que je joue à Terrian’s World. Quand j’ai commencé, j’avais choisi les Humains — un choix totalement basique, je l’avoue — mais j’avais tellement accroché ! Ils avaient réussi à retranscrire toute l’histoire humaine dans le jeu sans jamais la rendre ennuyeuse. Franchement, grâce à eux, j’ai même grappillé quelques points en histoire quand j’étais étudiante. Qui ose encore dire que les jeux vidéo ne servent à rien ? Terrian’s World, c’est un chef-d’œuvre. Point.

Maintenant que j’ai enfin terminé toute la trame côté Humain, je vais pouvoir découvrir le côté Dragon. J’espère que l’écriture et le lore sont aussi riches. Ils ont dû inventer toute une mythologie… j’en salive déjà rien qu’à l’idée de la lire.

Je suis excitée comme une gamine ! Je crée mon Dragonit, avec des nuances de bleu tirant parfois sur le violet — j’adore le bleu, c’est même pas négociable. Et comme j’ai déjà utilisé mon pseudo habituel sur mon perso Humain, je prends Gendrake. C’est pas incroyable mais, honnêtement, il y a bien pire.

Je prends mon temps pour la toute première quête. Vraiment mon temps. Je lis tout. Absolument tout. Même quand on me demande de tuer trois poulets pour les apporter à un PNJ* Dragonit qui en fera des offrandes rituelles, parce qu’on arrive sur ses terres et qu’on doit respecter les anciens et les détenteurs de titres supérieurs.

J’adore. Ils ont inventé une culture draconienne entière juste pour ce jeu. C’est dingue.

Un peu plus loin, j’entends un bruit. Un nouveau joueur pop* juste à côté : un jeune dragon rouge tirant sur l’orangé. Je regarde son pseudo.

SeigneurDragonJakeDu64.

Je souffle.

« Pff… encore un noob. »

Mais malgré moi, je le surveille du coin de l’œil. Il regarde partout autour de lui, émerveillé, puis s’aventure — beaucoup trop vite — dans une zone remplie de sangliers niveau 3.

Je n’ai pas le temps de réagir. Il se fait défoncer en trois secondes chrono.

Ah, Terrian’s World… un jeu où rien n’est gratuit. Ici, tu avances parce que tu le mérites, ou parce que tu es bien accompagné. Pas de raccourci, pas de cheat*, rien. J’adore.

Sans trop réfléchir, j’attends près du point de résurrection. Quand il réapparaît, je lui envoie :

— Mon petit Dragonnet, veux-tu chasser avec moi ?

Et là, je me frappe le front.

Mon dieu. S’il est vraiment noob, il va rien comprendre à mon RP* de dragonne mystique sortie d’un roman fantasy.

Mais sa réponse tombe :

— Ma belle Dragonne, ce serait un plaisir de croquer cette viande sur pattes ensemble !

Je fonds. Je l’aime déjà.

Je souris comme une idiote en l’invitant dans mon groupe. Je le préviens que je lis absolument tout le lore* et que je suis lente. Très lente. Ça m’embête un peu de le ralentir… mais il me répond que ça ne le dérange pas, qu’il est ravi que je découvre l’histoire. Qui répond ça ? Un mec bien, ça c’est sûr.

On enchaîne quelques quêtes en discutant de tout et n’importe quoi. C’est bien un garçon, et j’ai dit que j’étais une fille. Bah quoi ? Je sais que les filles se cachent souvent dans les jeux pour éviter… certaines images détaillées et très… zoomées d’anatomie masculine. Mais moi, ça m’amuse. Surtout quand je sors des blagues borderline qui, venant d’un mec, le feraient se faire lyncher. Mais venant d’une fille, tout le monde rigole. Allez comprendre.

C’est ma défense. Ma façon de cacher ma timidité maladive. Et comme d’habitude, personne ne me croit quand je dis que je suis timide. Normal : je parle comme si j’avais avalé un stand-up complet.

On avance tranquillement, sans se presser. On parle, on rigole, on se chambre. Je passe un excellent moment. Alors je l’ajoute en ami. Comme ça, je verrai quand il sera connecté.

Au moment de rendre une quête, il m’écrit :

— Donne l’argent au Dragon, Dieu te rendra !

J’explose de rire devant mon écran. Je lui réponds « mdr », mais en vrai j’étouffe un fou rire incontrôlable.

Les semaines passent. Enfin… un bon mois, pour être honnête. On monte tranquillement jusqu’au niveau 10, et là, le jeu nous pousse à rejoindre une Guilde — ou plutôt, une Horde, côté dragons. Ils pourraient mettre un gros bouton « Rejoindre une Horde », mais non. Ils sont malins.

L’ambiance change subtilement. Les PNJ nous regardent de travers, comme s’ils avaient envie de nous bouffer à la première occasion. On se sent marginalisés, presque criminels. Et les quêtes se raréfient.

Je suis aux anges. C’est tellement cohérent. Chez les dragons, vivre sans Horde, c’est louche. C’est même suspect. Un solitaire, c’est un traître potentiel, quelqu’un qui n’a pas respecté les règles de sa communauté.

Je me tourne vers mon acolyte et j’écris :

— Mon petit Dragonnet ! L’heure est grave ! Je refuse de vivre comme une rebelle rejetée par sa propre espèce ! J’aimerais rejoindre une Horde ! Qu’en dis-tu ?

Je gigote sur ma chaise en attendant sa réponse, le cœur battant.

— Effectivement ma belle Dragonne. Tu mérites bien plus qu’une vie de rebelle. Tu mérites un immense trésor pour dormir confortablement dans ta caverne ! Cherchons une Horde, toi et moi !

Je saute presque de joie. On ouvre la liste des guildes. Il y en a des centaines.

Certaines ont des noms… absolument ridicules : Dragon Powaa, Les Cracha-Flammes, ou encore On est les Meilleurs ! — c’est dire le niveau d’humilité.

Pas question d’aller dans le top du classement, non plus. Ces guildes-là vont t’obliger à te connecter tous les jours, farm* comme un malade, et faire passer ton plaisir de jeu après leur planning militaire. Très peu pour moi.

Après un moment, on trouve enfin une Horde parfaite : exigeante juste ce qu’il faut, accueillante, pas prise de tête, et avec un nom qui ne donne pas honte : Horde de la forêt profonde du sud.

On est accueillis dans le chat général, puis on nous envoie l’adresse du Discord.

Et là… Mon cœur rate un battement.

Après tant de semaines — enfin, un mois — je vais entendre sa voix. Sa voix.

Il m’écrit sur le chat de guilde qu’il doit reconfigurer son Discord, qu’il arrive dès que possible… mais qu’il aimerait découvrir ma voix dans un salon rien que pour nous deux.

Mon ventre se serre.

Je me connecte. Je parcours la liste des salons. Un seul est libre. Je m’y glisse discrètement.

Je règle mon casque. J’ajuste mon micro. Je fais quelques tests. Tout semble fonctionner.

Et j’attends. Impatiente. Anxieuse. Excitée.

Le cœur tambourinant comme si j’allais passer un entretien d’embauche pour devenir princesse des dragons.


*

MMO = Massively Multiplayer Online = jeu massivement multijoueur en ligne

MJ = Maître du Jeu

Noob = Débutant

Aggro = prendre l’attention d’un monstre agressif

Pop = Apparaître

RP = Rôle Play (parler comme si on était soit même le personnage qu'on joue)

PNJ = Personnage Non Joueur

Cheat = Triche

Lore = Histoire du jeu

Farm = action répétitif pour gagner de l’or ou des ressources