Chapitre 1
Je suis allongée sur le tapis du salon, les jambes engourdies, le souffle court et la sueur perlant sur mes tempes comme si je venais de courir un marathon... Alors que ce n'était que trois pauvres petits exercices.
Louise, mon ergothérapeute, me regarde avec un mélange d'admiration et de tendresse. Un peu comme si j'étais une héroïne de film d'action ou un bébé girafe qui apprend à marcher. Honnêtement, c'est parfois difficile à distinguer.
— Allez Clara ! Encore une dernière série et je te laisse tranquille pour aujourd'hui.
— Tu dis ça... Puis tu m'en rajoutes une à chaque fois !
— C'est pour ton bien et tu le sais... Tes jambes me remercieront dans quelques mois.
Quelques mois. Elle est mignonne. Elle veut y croire pour moi... Mais il me suffit de jeter un œil à mon fauteuil roulant, sagement posté dans un coin du salon, pour que la réalité me rattrape : mes jambes sont officiellement en grève pour une durée indéterminée.... Jusqu'à l'opération du moins. Si tant est qu'elle fonctionne, peut-être dans un an... Peut-être deux. Peut-être jamais.
— Allez, tu as bien travaillé. Viens, je t'aide à te rasseoir.
— Tu vas surtout m'aider à attraper les Oreos dans le placard de la cuisine. Je suis certaine que ce lâche de Gabriel les a encore planqués en hauteur !
Louise éclate de rire en me poussant doucement vers la cuisine.
— Après l'effort, le réconfort... Profite donc d'avoir une chauffeuse privée jusqu'à l'armoire à crasses !
Je me laisse faire, pour une fois. Je suis lessivée, mais c'est une fatigue qui fait du bien. Une fatigue qui me prouve que je suis encore capable de progresser, même à la vitesse d'un escargot sous Xanax. Avant, je courais trois fois par semaine, je nageais, je bougeais tout le temps. Aujourd'hui, je célèbre chaque centimètre gagné comme si j'étais en finale olympique du mouvement de bassin. Glamour, je sais...
Louise, ça fait six mois qu'elle me suit. Six mois qu'elle me fait souffrir avec le sourire. Et pourtant, j'attends presque ses visites avec impatience. Depuis l'accident, mes interactions sociales se résument à elle... et à ma sœur. Elle est devenue un repère, presqu'une amie. Une bouffée d'oxygène dans mes semaines trop silencieuses.
— Tu sais si ta sœur rentre bientôt ? Je peux attendre son retour si tu...
— Merci, mais ça ira. Je suis peut-être en fauteuil, mais je sais encore me débrouiller toute seule.
Elle me tend la boîte d'Oreos. Mon précieux trésor. À peine le temps d'en piocher un que la porte d'entrée claque et que j'entends Julie glousser comme une dinde dans le hall. Je lève les yeux au ciel.
— La voilà, justement... Et si elle pouffe comme ça, c'est que Gabriel est aussi dans les parages.
— Je vois que ce n'est toujours pas l'amour fou entre toi et son bel artiste ténébreux ?
— Ténébreux, si on aime ce genre. Artiste, ça reste encore à prouver. Et beau... si on fantasme sur le genre rockeur mal rasé, cuir à gogo et odeur de clope froide. Très peu pour moi, en effet !
Louise me lance un regard en coin, amusée.
— Dans son genre, il est plutôt canon, quand même ! J'aurais clairement bavé dessus si j'avais eu quelques années de moins...
Je grimace.
— Je ne savais pas que tu étais fan du look boys band gothique et dépressif.
— T'exagères ! Et puis, tout le monde n'écoute pas Mozart ou Beethoven...
— Team vraie musique, désolée. Pas team mec qui hurle dans un micro en martyrisant une guitare en feu.
— L'important, c'est qu'il plaise à ta sœur, non ?
Je ne réponds pas. J'aurais préféré qu'elle tombe amoureuse de n'importe qui... N'importe qui sauf lui. Et comme si mes pensées l'avaient invoqué, Gabriel entre dans la cuisine au même moment.
— Salut l'éclopée. Salut Louise. Ça roule ici ?
— Bonjour Gabriel, répond poliment Louise.
Moi, je l'ignore. Parce qu'il me regarde. Mais surtout parce qu'il regarde... mes Oreos.
— Rassure-moi... Il en reste ?!
— Il en restait. Mais c'était avant que tu les planques comme un traître.
— Allez, laisse-m'en au moins un ou deux, Cruella d'enfer.
— Tu rêves ! Il n'en reste que trois. Si tu en veux, t'as qu'à en racheter.
— Mais je les ai achetés hier !
— Dommage pour toi, alors. Et vu que tu vis ici quasiment à l'œil, je ne la ramènerais pas trop si j'étais toi.
— T'es dure, Clara. Encore plus après ta petite séance de sport... Ça t'a réveillé les crocs encore plus que d'habitude, on dirait.
Il me lance ce demi-sourire insolent. Celui qu'il sait parfaitement utiliser et qui me donne envie de le frapper à chaque fois.
— C'est bon signe ça, non, Louise ?
Louise hausse un sourcil, amusée.
— Pas mauvais signe, disons... même si c'est toi qui en fais les frais.
— C'est toujours moi qui trinque avec elle. N'est-ce pas, Clara ? Et je me demande bien pourquoi d'ailleurs...
— Pose-toi les bonnes questions et peut-être que ton cerveau grillé finira par trouver. Ou change d'aliment fétiche... Essaie les hamburgers, par exemple. C'est plus viril !
— Ah, cette répartie mordante... Grr... J'adore ça ! Toi et moi, c'est tellement... électrique.
Il me fait un clin d'œil provocateur et moi, je me contente de serrer les dents. Heureusement, Julie débarque enfin, toute souriante, sac de courses à la main. Elle au moins, elle a pris le temps de retirer sa veste et ses chaussures contrairement à l'autre sans-gêne.
— Salut bichette ! Comment tu vas ? Bonjour Louise !
Heureusement que la cuisine est assez spacieuse pour nous quatre, mon fauteuil y compris. Et pour cause, on a réintégré la maison familiale après l'accident... Le fameux accident.
Papa. Maman. Moi. Une voiture. Un camion.
Eux, ils n'en sont pas sortis.
Moi si. Avec un fauteuil pour me rappeler que la vie est une garce parfois. Mais, je suis encore là. Vivante... Même si mon corps ne suit plus.
— On ne fait que passer, dit Julie en rangeant les courses. Je t'ai ramené de quoi manger.
— J'aurais pu me faire livrer.
Je ne suis toujours pas habituée à devoir dépendre de ma soeur pour des choses aussi élémentaires...
— Je sais. Mais un peu de légumes frais et des bonnes vitamines ne te feront pas de mal.
— On a même pris des carottes. Mange-les toutes... Apparemment, ça rend aimable, balance Gabriel en fouillant les placards avec l'espoir fou de tomber sur un paquet oublié.
Je le regarde farfouiller entre les lentilles corail et les biscottes aux graines de chia que Julie vénère en espérant réussir à "rééquilibrer notre alimentation". Parce que même si elle et moi sommes très différentes, je suis reconnaissante qu'elle soit là. Si seulement son petit ami encombrant ne squattait pas aussi souvent... Si seulement elle n'était pas aussi aveugle à son sujet... Mais elle l'a dans la peau comme elle dit. Et lui, il le sait, alors il en joue.
— Tu viens, Gab ? J'ai envie d'une douche avant de repartir.
— Seulement si c'est une douche crapuleuse, mon amour...
Il lui pince les fesses en montant l'escalier. Julie glousse de plus belle en se tortillant d'impatience.
Louise réagit avant moi :
— Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer ces deux-là
— Tu m'étonnes. Surtout lui... Il a le pack Julie + options. Blondes, brunes, rousses... Tout est bon !
— Et elle accepte ça ?! Vu son caractère, ça m'étonne.
— Elle l'aime... Alors elle accepte tout. Même ce qui devrait être inacceptable. Mais c'est un sujet de conversation qui passe mal entre nous, alors je n'insiste plus.
Louise me regarde, plus grave.
— Le cœur a ses raisons...
— Ça ne l'empêche pas de piquer de fameuses crises d'hystérie quand elle le chope... Mais elle y retourne... Encore et toujours !
Elle me dévisage plus attentivement.
— Et toi ? Toujours le désert émotionnel ?
— Tu penses bien. Ce n'est pas simple de faire des rencontres quand tu vis à mi-hauteur du monde.
Mais je finis par lui sourire.
— J'ai quand même suivi ton conseil...
Elle se redresse, curieuse.
— Tu t'es inscrite !?
— Oui. Mais la mention "se déplace en fauteuil roulant" semble calmer les ardeurs de certains.
— Tant mieux... Tu fais le tri direct au moins et seuls les meilleurs resteront.
— Peut-être. J'ai commencé à discuter avec deux types assez sympas.
Elle me prend la main, sincèrement heureuse.
— Je suis fière de toi, Clara !
— Pas de quoi sortir le champagne, non plus ! Mais en attendant, mon vibro fait le taf parce qu'avec les deux lapins qui baisent à longueur de temps juste au dessus-de ma tête...
Elle rit. Et je ris aussi...
Et pourtant, au fond de moi, je suis morte de trouille. Parce que l'idée de me retrouver nue devant un homme avec ce corps qui n'est plus vraiment le mien me terrifie. Même si je sais que c'est provisoire...
Mais ce n'est pas ma plus grande frustration.
Mon rêve le plus cher, c'était de faire le tour du monde... Sac à dos, baskets usées, poussière sur les joues. Un aller simple pour ailleurs.
Et à la place, j'ai eu un aller simple pour nulle part. Juste un tour du rez-de-chaussée, la lumière bleue d'un écran d'ordinateur pour tout horizon, et Google Maps pour visiter virtuellement les endroits où je ne mettrai peut-être jamais les pieds... Le summum de l'évasion !
Heureusement, il me reste les Oreos. Mes fidèles compagnons de loose, toujours là pour boucher les trous laissés par mes rêves échoués et ma vie sociale en ruine.
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Bienvenue dans cette nouvelle aventure 😉 !
Et merci d’etre la… En esperant que cette nouvelle histoire vous plaira également (a noter qu’elle n’est pas dans le meme genre torride que l’autre, mais un peu quand meme 😉🤭) 💕✨
Mh