Arrivée - Fouille au corps
"Vous êtes arrivée à destination"
La voix robotique du taxi m'indique que je vais devoir mettre pied à terre. Le véhicule s'arrête tout seul, guidé par un savant mélange de technologie et d'intelligence artificielle.
— Température extérieure de 23°C. Soleil, ciel bleu. N'oubliez pas votre sac de voyage ! Bonne journée !
Une trappe s'ouvre à la place du siège conducteur. Ma valise à roulettes taille cabine en sort, comme d'un distributeur automatique. La scène est toujours si satisfaisante.
Je me retiens quand même de rire à l'annonce du beau temps. Merci, Monsieur le robot, mais j'avais remarqué... Un seul coup d'œil à l'extérieur à travers les vitres teintées m'avait permis de me faire une idée assez précise de la météo.
Je saisis mon bagage par la poignée, et la porte du véhicule s'ouvre d'elle-même pour me laisser sortir. Ce que ça doit être flippant pour un paranoïaque, de voyager dans une telle machine... J'ai de la chance. Je ne fais pas partie des gens qui ont peur de leur ombre, ou des caméras nichées dans tous les équipements et objets du quotidien depuis une décennie.
Je pose un talon au sol, et mon regard s'accroche sur les frontières de la ville interdite. Mon séjour commence ici. Au pied de ces murailles gigantesques pensées pour que les secrets restent ce qu'ils sont. Et pour que les indésirables n'aient aucun moyen d'accéder à ce qui leur est interdit.
J'ai pris la peine de me documenter avant de réserver pour une semaine. Disons que le site internet de réservation incite fortement à se renseigner.
La ville est interdite aux mineurs. Logique. Je ne m'y serais pas hasardée si ce n'était pas le cas. Seules des personnes averties et consentantes sont autorisées à franchir ces portes. Et j'espère bien que cela restera le cas aussi longtemps que cette ville existera.
On m'a aussi demandé un examen sanguin, pour valider la conformité de ma santé sexuelle. Ici, aucune MST, IST ou autre cochonnerie n'a le droit de séjour. Chaque demande est examinée à la loupe, et l'examen médical permet de protéger tout le monde. En même temps, qui paierait pour s'amuser dans un endroit dédié au sexe en courant le risque quotidien de choper une maladie incurable...
J'ai lu toutes les plaquettes de présentation jointes à ma facture. En même temps, pour plus de 2500$ le séjour, elles étaient bienvenues. Comme un léger réconfort pour faire passer le prix. Un avant-goût de ce que j'allais vivre. Et je compte bien tester de nombreuses pratiques parmi celles que les brochures citaient. Je ne vous en dis pas plus : ce serait gâcher votre plaisir et le mien.
Un porche gigantesque se détache du mur, au coude à coude avec le sable fin du désert qui entoure la grande oasis devenue ville. Le désert est pratique pour garder des secrets. Seuls les gps des navettes de la ville sont programmés pour y conduire les visiteurs. On a vérifié mon code de réservation plusieurs fois déjà. À la gare routière, et au cours du trajet qui a duré deux heures, reliant l'aéroport le plus proche à la petite ville.
La piste est animée malgré l'heure matinale. Les touristes sont déposés par des taxis comme le mien. Seuls, ou accompagnés.
Je me décide à suivre le mouvement. J'inspire une dernière bouffée d'air chaud et pénètre dans le hall d'accueil, incertaine de ce qui m'attend.
Un robot accueille les visiteurs.
— Chers visiteurs, bienvenue à Sex City. Veuillez présenter votre QR code d'accès en évidence, afin d'être dirigés vers le cabinet d'inspection qui vous attend. Merci pour votre patience.
Je sors mon téléphone, allume l'écran et zoome sur le QR code qu'on m'a fourni pour accéder à la ville. Une caméra le flashe, très haut au-dessus de moi.
— Visiteuse n°9412, Mila Porter, cabinet 147 sur votre gauche.
Je suis le fléchage numérique qui s'affiche au sol pour me guider, et ne tarde pas à pénétrer dans la pièce de fouille qui m'a été attribuée.
Une voix tout aussi robotique m'indique la marche à suivre.
— Bonjour, Mila Porter. Bienvenue à Sex City. Votre numéro d'accès est le 9412. Voici un bracelet à placer sur votre poignet.
Un petit bruit de machine, et un bracelet tombe sur le bureau. Rose, en silicone doux.
— Veuillez le clipser dès maintenant sur le poignet de votre choix.
Je le passe. Inutile de rechigner.
La voix poursuit.
— Le bracelet est équipé d'une puce qui activera les services que vous souhaitez utiliser à tout moment dans la ville. Pour entrer dans un hôtel, un restaurant, ou n'importe quel autre lieu de plaisir, vous n'aurez qu'à passer le bracelet sur le lecteur mis à disposition de tous.
Je suis là, au milieu de la pièce, à écouter une voix qui me parle. Pas tout à fait ce à quoi je m'attendais pour un début.
— Étape 2. Veuillez verrouiller et éteindre votre téléphone portable avant de le déposer dans la caisse.
Une caisse sort d'un compartiment numéroté. 9412. "Mon" numéro.
J'hésite. Mon téléphone c'est toute ma vie hors de ces murs. Mais la machine insiste.
— Les téléphones portables, smartphones, appareils photo et autres dispositifs sont interdits dans l'enceinte de la ville. Votre appareil sera consigné jusqu'à votre départ en sécurité dans un coffre-fort bionique. Merci de déposer votre appareil dans le réceptacle et de procéder à la prise d'empreinte qui vous permettra de le récupérer à la fin de votre séjour.
À contrecoeur, j'éteins mon téléphone et le dépose dans la boîte blanche. Le coffre se referme. Un appareil de détection bionique s'allume.
Je dépose mes phalanges sur l'écran, aux emplacements indiqués.
— Sécurisation en cours. Merci de patienter.
Petit jingle, qui m'annonce que l'opération est terminée.
— Merci de votre confiance. Votre appareil est maintenant en sécurité.
Après réflexion, cette étape me rassure. Cela confirme que personne ne publie de photos de ce qui se passe dans la ville, puisque personne n'a le droit d'en prendre.
— Étape 3. Veuillez poser maintenant votre bagage sur la table d'examen.
Je soulève ma valise, et la dépose sur la table blanche.
— Examen en cours.
Un petit jingle m'indique que l'examen est en cours. Je ne vois ni caméra, ni détecteur d'aucune sorte. Pourtant le robot fait son job.
— Examen terminé. Rien à signaler sur le bagage 9412.
La porte s'ouvre, au fond. Je ne l'avais pas remarquée.
— Étape 4. Veuillez franchir la porte d'accès à la salle de fouille.
Je m'exécute, un soupçon de peur au ventre. Qui va me fouiller ?
J'arrive très vite dans la petite pièce. Personne. Une machine un peu étrange me fait face. Encore un robot sans âme. Je suis presque déçue. Je m'attendais à une fouille en bonne et due forme, pendant laquelle un agent aurait frôlé mes formes à la recherche d'un objet dissimulé. C'était sans compter sur les avancées technologiques de ces dix dernières années.
— Bonjour Mila Porter. Je suis votre robot de fouille au corps. Approchez, n'ayez pas peur.
J'avance doucement, un peu sur mes gardes.
Des sortes de bras s'approchent de moi, et m'effleurent les épaules pour le rassurer.
— N'ayez pas peur. Ça ne va pas être long.
Je ne suis pas encore habituée aux contacts avec les robots. Me laisser toucher par une machine est un peu stressant, surtout quand il s'agit d'une fouille au corps, comme ils l'appellent.
Les bras artificiels longent mes formes, sans les toucher. Sans doute sont-ils garnis d'une foule de détecteurs extrasensibles, pensés pour détecter le moindre objet interdit. Armes, technologies extérieures à la ville, et objets contondants ne sont pas acceptés sur place.
La machine me demande de lever les bras, d'écarter les jambes, et termine son exploration sur une bonne note.
— Étape 3 terminée. Rien à signaler.
Je m'attends à ce que ce soit terminé. Pas tout à fait, semble-t-il.
La machine approche un capsule de ma main et m'indique que l'étape suivante consiste à me piquer le doigt avec pour une dernière analyse sanguine. Je m'exécute. La petite aiguille s'enfonce dans ma peau, la machine bippe plusieurs fois et annonce la sentence.
— Visiteur conforme aux exigences.
Ouf. Me voilà rassurée.
Une porte s'ouvre, et le robot m'invite à regagner le bureau des consentements avec mon bagage.
Je découvre un kiosque entouré de nombreuses tablettes géantes. On peut y lire l'intégralité des clauses de consentement, mais je décide de lire seulement le résumé de chaque section. En gros, l'ordinateur demande à chaque personne si elle est d'accord pour :
• respecter le consentement d'autrui
• respecter les consignes d'hygiène et d'entretien éventuel des équipements mis à disposition
• avertir le système au moyen des boutons d'alerte en cas d'anomalie ou d'incident quelconque
• être filmé et rendre les images de son corps visibles par les autres utilisateurs (optionnel)
Je coche toutes les cases.
Une dernière case à cocher.
• Avez-vous lu et acceptez-vous le règlement de la ville ?
Pour le lire, je l'ai lu. Installée confortablement dans le salon roulant qui m'a conduite jusqu'ici, j'ai examiné chaque clause à la loupe. Consentement, respect d'autrui, hygiène, fonctionnement des services et du programme de fidélité...
Je coche la case sans hésiter. Un message s'affiche, prenant toute la largeur de l'écran en grosses lettres rouges sur fond blanc.
N'oubliez pas. À la moindre infraction, vous serez bannie à vie de Sex City.
Ça promet ! Au moins, je suis en sécurité si je respecte le règlement ! À en croire l'examen minutieux et les mises en gardes que j'ai pu voir, les pervers n'ont pas leur place ici, et c'est plutôt pour me rassurer.
La voix de la machine adoucit ce message auquel je n'étais pas près de m'opposer.
— Merci pour votre patience. Votre profil correspond aux attentes de Sex City. Bienvenue, et bonne découverte !
Et me voilà acceptée dans la ville interdite.
Je traverse le hall, en direction des portes qui donnent sur ce monde encore inconnu. Une grande flèche clignotante invite à s'équiper d'un flyer numérique pour un séjour plus fluide. Je m'approche du stand, et repère une des fameuses pancartes lectrices de code. J'en approche mon poignet. La machine le bippe, et un flyer personnalisé tombe dans le distributeur. Il s'agit d'un écran, du même format qu'un smartphone, privé de ses fonctions usuelles. Seules subsistent une carte interactive de la ville, un guide des services classés par thèmes, et une foire aux questions pour trouver des réponses si on est un peu perdu.
Un petit message s'affiche, dans la barre des notifications.
— Bonjour Mila. Bienvenue à Sex City. Pour le bon déroulement de votre séjour, nous vous invitons à gagner l'hôtel de votre choix afin d'y déposer vos affaires, et de planifier votre journée. La liste des hôtels et de leurs particularités est disponible ici.
Je clique sur le lien et repère un premier établissement, situé à deux pas de l'entrée. Ça devrait le faire pour la première soirée.
Je verrouille l'écran, glisse l'interface dans la poche de ma veste et franchis les portes coulissantes qui donnent sur la ville.