Prologue — Un hiver particulièrement rude
Acte I — L'apparition
— Dix livres ! fulminai-je en claquant la porte furieuse derrière moi. Dix livres !
Il avait complètement perdu la tête ! C’était plus que ma mère gagnait en un mois ! Non. Même si j’avais été capable de ramasser cette somme, elle m’aurait certainement grondée pour avoir gaspillé autant d’argent.
Mais que faire maintenant ?
Mes pensées furent interrompues par le bruit des volets vétustes, tapant méchamment au gré du vent. Les frissons me parcoururent, sans aide, impossible de tenir encore longtemps.
La visite tant attendue du médecin m’avait donné tellement d’espoir. J’avais cru qu’il allait pouvoir la sauver, là, tout de suite ! Il s’était contenté de vagues explications, je savais tout aussi bien que lui que l’épidémie faisait des ravages ! Mordiable ! L’annonce du prix exorbitant des soi-disant remèdes avait fini par m’achever. Sous prétexte que les réserves étaient épuisées de partout… ce n’était pas une raison de nous laisser crever !
Avalant ma frustration, je pris une grande inspiration avant d’ouvrir la porte de la cour. L’air glacial me frappa au visage comme des petites aiguilles, s’implantant dans chaque parcelle de mon corps. Sans perdre plus de temps, je remplis mon seau de neige et me précipitai à nouveau à l’intérieur.
En remontant notre vieil escalier escarpé, je constatais avec soulagement le chaud qui se répandait jusqu’au premier étage de notre petite maison, malgré les courants d’air sifflant à travers la toiture en chaume.
Ma mère se mit fortement à tousser, mais aussitôt qu’elle m’aperçut, son visage s’illumina et chassait ses dernières traces de souffrance. Elle tenta de se relever.
— Attends maman ! Ne bouge pas ! m’exclamai-je, m’asseyant à ses côtés. Tu as entendu le médecin, il faut que tu te reposes !
— Je sais, mon ange.
— Tu as toujours de la fièvre, remarquai-je démoralisée. Je vais te changer les compresses.
Avec précaution, je frottai les tissus dans le seau de neige pour les poser doucement sur le front brûlant de ma mère.
— Merci. Tes mains sont toutes gelées et abîmées par le froid, murmura-t-elle.
— Je sais, c’est sans importance, répondis-je aussitôt.
Je ravalai le flot de larmes qui tentait de m’envahir. Je ne pouvais pas le lui dire. Je ne pouvais pas lui dire qu’il nous restait à peine assez de bois pour tenir jusqu’à la fin de la semaine. Qu’après, je ne savais plus comme nous pourrions nous en sortir. Nous n’avions presque plus rien à manger. La situation était désespérée.
— Tu as des frissons partout ! s’inquiéta ma mère. Viens à côté de moi.
Sans hésitation, je me couchai près d’elle pour me blottir contre son corps tout chaud.
— Je suis si fière de toi, mon amour. Tu n’as que onze ans, pourtant tu es si courageuse, j’ignore ce que je ferai sans toi.
— Personne ne te changerait les compresses !
— C’est vrai, sourit-elle. Le printemps tarde à venir, tu fêteras bientôt ton anniversaire.
— Oui, je sais.
— Je peine à croire comment tu as grandi ! Dans un an ou deux, les garçons te courront après !
— Je n’aime pas les garçons ! Ils ne pensent qu’à se bagarrer !
Son rire joyeux éclata, aussitôt rattrapé par sa toux.
— Et tu fais bien de t’en méfier ! Je te souhaite de connaître le grand amour, comme moi je l’ai connu avec ton père. Mais prends garde, la plupart des hommes ne regarderont que ta beauté extérieure, tu dois trouver celui qui te considère dans ton entièreté. Celui qui est prêt à te chérir jusqu’à son dernier souffle. Nous sommes libres, libres d’aimer !
Que j’aimais écouter sa voix pleine de douceur et de sagesse, mais je ne pus réprimer un bâillement, épuisée par ma journée et la veille constante de son état. Je murmurais des petites excuses dans son cou et elle symbolisa son pardon par un tendre baiser dans ma chevelure.
— Navrée, si je me répète, mon amour. Mais je veux que jamais tu ne l’oublies.
— Jamais je ne t’oublie, maman. Jamais. Nous resterons ensemble pour toujours.
Elle resserra ses bras autour de moi. Pourquoi tant d’inquiétude ? Ce n’était pas la première fois que je la voyais souffrante, ni la dernière.
— Je serai toujours là pour toi, maman, la rassurai-je. Je t’aime.
La fatigue m’envahit et je n’arrivais plus à lutter contre. J’étais si bien dans ses bras, bercée par sa chaleur, son parfum délicieux, son timbre mélodieux.
— Promets-moi de rester forte et brave. Je veux que tu suives ton cœur. Promets-le-moi, mon ange.
— Oui, maman. Je te le promets. Mais je suis désolée, je suis si fatiguée…
— Je sais. Alors, repose-toi, murmura-t-elle et m’enlaça tendrement la main. Je t’aimerai pour toujours.
Je me réveillai doucement de ma sieste, blottie contre ma mère. Elle dormait toujours, alors je libérai délicatement ma main de la sienne. Son corps n’était plus aussi chaud que tout à l’heure. J’effleurai tendrement son front, il était froid. La fièvre était en train de baisser, c’était bon signe ! Elle allait guérir !
Mes doigts caressèrent sa chevelure dorée et je contemplais ses traits angéliques, comme elle était belle ! Pour la première fois depuis le début de sa maladie, elle semblait apaisée, en paix.
Mon oreille se posa sur sa poitrine, même si je voulais la laisser dormir, j’avais besoin d’écouter le doux battement de son cœur. Rien.
— Maman ? m’exclamai-je alors que l’effroi m’envahit… Maman ? Dis quelque chose ! S’il te plaît !
Je l’agitai avec force, tandis que les larmes perlaient sur mes joues.
— Maman !...