PROLOGUE
La pluie tombait en rideau fin contre les vitres lorsque Ava entra dans le hall.
Elle n’avait même pas toqué, elle n’avait jamais eu besoin de le faire ici.
Sa présence glissa dans la maison comme une vérité que j’avais tenté d’oublier.
Je descendais les marches au moment où elle levait les yeux vers moi.
Elle s’arrêta.
Moi aussi.
Désormais, elle ne ressemblait plus du tout à l’enfant que j’avais connue.
Elle avait cette assurance nouvelle, tranquille, pourtant dangereuse, comme quelqu’un qui ne doute plus de l’effet qu’il provoque.
— Lysandre… dit-elle en retirant sa capuche trempée.
Ma gorge se serra.
Je n’avais jamais réalisé à quel point mon prénom pouvait sonner différemment dans sa bouche.
Plus bas.
Plus intime.
— Tu es revenue plus tôt que prévu, soufflai-je.
Elle haussa les épaules, un geste simple, mais la façon dont son pull humide épousa son corps fit trembler quelque chose en moi que je n’aurais jamais dû sentir.
— Ça te dérange ? demanda-t-elle.
Sa voix n’avait rien d’innocent.
Ou peut-être que c’était moi qui n’avais plus la force d’y croire.
Je mis une seconde à répondre. Une seule.
Mais elle la remarqua, elle remarquait toujours tout.
Elle s’avança dans l’entrée, ses pas laissant des traces d’eau sur le marbre.
Je voulus lui tendre une serviette, mais je restai immobile, comme si bouger revenait à admettre quelque chose.
Ava s’arrêta juste devant moi.
Pas trop près.
Mais plus près que nécessaire.
— Tu as changé, murmurai-je.
Un sourire à moitié dessiné étira ses lèvres.
— Toi aussi.
Elle leva la main, effleura une goutte d'eau tombée de mes cheveux jusqu’à ma tempe.
Un geste ténu. Presque insignifiant.
Mais pas pour moi.
Jamais pour moi.
Je saisis doucement son poignet, comme par réflexe, l’empêcher de continuer, l’empêcher d’aller dans un endroit où je n’avais pas le droit d’être.
Sa peau était glacée par la pluie.
La mienne brûlante.
Nos regards se croisèrent.
Le silence devint une frontière.
Fragile.
Minuscule.
Elle inspira lentement.
— Je suis venue te voir, Lysandre. Pas la maison. Pas les souvenirs. Toi.
Le battement qui résonna dans ma poitrine ne ressemblait ni au devoir ni à la morale.
Et je sus, à cet instant, que mon rôle de protecteur venait de se fissurer.
Que rien ne pourrait redevenir comme avant.
Et que j’étais déjà en train de franchir la ligne.