Chapitre 01 - Emma
Je passe entre les étals, mon regard se portant vers les fleurs au fond de la boutique. J’évite les compositions joyeuses, les tournesols insolents et les roses d’un rouge agressif. Mon attention est focalisée sur le coin réfrigéré où dorment les fleurs plus délicates. Les lys.
Je ne peux m’empêcher de me souvenir que ce sont exactement celles qu’il m’apportait toujours. « Des fleurs pour la reine de mon cœur », avait-il dit la première fois, avec ce sourire en coin qui m’avait fait rougir jusqu’aux oreilles. C’était devenu notre rituel. Notre blague. Notre symbole.
Et puis il est parti. Et les lys sont devenus des fantômes.
Pendant six ans, j’ai activement évité cette fleur. Je changeais de trottoir pour ne pas passer devant cette boutique. J’ai même une fois décliné une invitation à dîner parce que je savais qu’il y aurait des lys sur la table. C’était ridicule. C’était ma prison. J’avais laissé un garçon de dix-neuf ans me voler une fleur.
Je m’approche de ces fleurs, laissant cette odeur m’envahir davantage à chaque pas. Les pétales blancs sont si purs qu’ils en paraissent artificiels, et les roses, d’une douceur presque douloureuse.
C’est pour une occasion spéciale, ma petite ?
Je sursaute. Mme Birch, la propriétaire, me sourit avec bienveillance. Elle a l’âge de ma grand-mère et la douceur qui va avec. Elle m’a vue grandir, m’a vue passer devant sa boutique pendant six ans sans jamais entrer.
Non... enfin, si. Juste pour moi, je murmure, me sentant soudain stupide.
Son sourire s’adoucit.
C’est la meilleure des occasions. Lesquels ?
Je la regarde, puis je regarde les fleurs. Chaque lys porte avec lui un souvenir que je n’ai jamais vraiment oublié. La première fois, le premier baiser, la dernière dispute où il m’avait lancé que j’étais “aussi compliquée que ces fleurs”. La douleur est si vive qu’elle me coupe le souffle une seconde. Mais aujourd’hui, quelque chose est différent. Peut-être est-ce la fatigue. Peut-être est-ce juste l’envie que ça s’arrête.
Alors, pour une fois depuis six ans, je m’autorise à prendre des lys.
Ceux-là, je dis d’une voix plus ferme. Un bouquet de blancs et de roses, s’il vous plaît.
Pendant qu’elle les prépare, enveloppant les tiges dans du papier kraft qui crisse, je me concentre sur ma respiration. Je ne suis pas en train de le trahir. Je ne suis pas en train de l’excuser. Je reprends juste ce qui m’appartient.
Dès lors que je sors de la boutique, le petit carillon de la porte sonnant comme une conclusion, je note le nom de l’enseigne que j’avais toujours fui : « La boutique aux fleurs ». Et je me jure, cette fois avec une conviction nouvelle, de ne plus jamais associer cette fleur à sa personne. Elle est à moi, maintenant.
Le soleil de juillet m’agresse les yeux dès que je mets le pied dehors. Je profite du trajet jusqu’à la librairie : c’est la première fois depuis quelques semaines qu’il fait beau. On ne peut pas vraiment dire que l’été commence bien à Boston cette année. D’habitude, j’aurais pris ce chemin en souriant, en m’arrêtant peut-être pour prendre un café glacé. Mais aujourd’hui, le bouquet dans mes mains me semble peser une tonne.
Par chance, j’ai mon soleil personnel : qui m’attend d’ailleurs. Je regarde l’heure sur mon téléphone. 11h30. Et un message sur l’écran de verrouillage :
Lilly : T’ES OÙ ??? TU DEVAIS OUVRIR YA 30 MIN !
Un sourire coupable étire mes lèvres. Je n’ouvre pas les autres messages. Je suis partie depuis presque une heure, alors que la fleuriste est à peine à dix minutes de la librairie. Je me rends compte que je me suis arrêtée à mi-chemin sans raison, fixant la vitrine d’une pâtisserie sans même voir les gâteaux. J’étais en train de me préparer mentalement. Pas à Lilly. Mais à sa réaction en voyant les fleurs.
Lilly va me tuer.
Je me remets rapidement à marcher, serrant le bouquet contre ma poitrine comme un bouclier. Pour la première fois en six ans de gérance, j’espère que je n’ai eu aucun client ce matin. Cette fille n’a vraiment pas la fibre commerciale. Mais la librairie, “Le Paginarium”, c’est mon sanctuaire. L’héritage de ma grand-mère. Le seul endroit où je me sens totalement moi-même, entourée par les odeurs de papier ancien et d’encre fraîche. C’est mon armure contre le monde extérieur. Et aujourd’hui, j’y apporte des fantômes.
Je pousse la porte de la librairie avec précaution, le carillon familier annonçant mon arrivée. À moitié caché par la porte, je cherche Lilly du regard. Ne la voyant pas, j’entre complètement.
Emma ! hurle-t-elle depuis l’arrière-boutique, sa voix résonnant entre les étagères de fiction. Qu’est-ce que tu faisais ? Tu m’avais dit que ça ne prendrait qu’une demi-heure, me rappelle-t-elle en me rejoignant avec le vase vide qu’elle avait préparé pour les pivoines que j’étais censée acheter.
Je ne sais pas trop, je me suis perdue dans mes pensée je suppose, je réponds tout en me dirigeant vers le comptoir pour mettre ces magnifiques lys dans l’eau.
Je sens le regard de Lilly se porter sur les fleurs dans le vase. Le silence s’installe. Un silence lourd, que je n’ose pas briser. Je n’ai pas besoin de lever la tête pour voir son regard désapprobateur, il est presque palpable.
Ne me dis pas que tu t’étais privé de ces fleurs à cause de LUI !? me demande-t-elle, et sa voix n’est pas seulement haussée, elle est brisée par l’incrédulité.
Je relève la tête. Son visage, habituellement si solaire, est fermé.
Je réfléchis un instant à la façon de formuler ma réponse. “Non, je n’aime pas les lys” ? “J’avais juste envie de changer” ? Mais rien de satisfaisant ne me vient, et mentir à Lilly, c’est comme essayer de cacher le soleil avec un mouchoir. Alors je me contente de la regarder. Sans rien dire.
En y pensant, c’est cohérent, je ne lui dis pas. C’est qu’elle m’a demandé, non ? Son air furieux me laisse entendre que ce silence n’était pas la réponse qu’elle espérait.
Emma... C’est pas vrai... Pendant six ans ?
Bon, passons, souffle Lilly, mais elle ne lève pas les yeux au ciel cette fois.
Elle a l’air triste. Elle secoue la tête, comme pour chasser une mauvaise pensée.
Tu fermes la librairie à quelle heure ?
Maintenant en fait, j’ai vraiment faim, j’avoue rapidement, reconnaissante du changement de sujet.
Super, tu veux manger avec Marcus et moi ? me propose-t-elle, un sourire en coin commençant à peine à revenir.
Je pense d’abord à refuser car un plat de lasagne m’attend dans mon frigo, mais l’idée de passer un moment avec eux deux, de me sentir normale, me plait davantage.
Je te connais suffisamment pour savoir que ce regard veut dire oui, me coupe-t-elle dans mes pensées ! Marcus va être super content.
Le restaurant où nous avons nos habitudes est à deux rues. L’odeur de frites et de café chaud nous accueille. Je n’ai même pas le temps d’arriver à notre table que Marcus me tire vers lui et me prend dans ses bras.
Cutie ! Enfin ! Deux mois sans toi, c’était l’enfer ! m’avoue-t-il en me relâchant.
Sa voix est un baume. Marcus, c’est la famille que j’ai choisie. Grand, un peu gauche, avec des goûts vestimentaires impeccables et un cœur en or massif.
Moi qui pensais que tu m’échangerais contre un apollon grec, plaisante-je en m’asseyant sur la banquette en vinyle rouge.
Pardon ? Te remplacer ?! dit-il d’un ton dramatique, posant sa main sur son cœur. Aucun Apollon ne t’arrive à la cheville, Cutie ! Et crois-moi, j’ai vérifié. J’ai vu des spécimens à Mykonos qui... enfin, on en parlera plus tard.
Le rire de Lilly fuse, clair et moqueur.
Vous avez fini votre numéro, vous deux ? J’ai faim, et si vous continuez, je commande sans vous.
Marcus pose une main sur son cœur, faussement offensé.
Tu brises l’élan de nos retrouvailles. Mais soit. J’ai survécu à deux mois de nourriture grecque médiocre, je peux survivre à ton impatience.
La nourriture grecque est incroyable, Marcus, c’est toi qui es snob, je réplique en attrapant un menu collant.
J’aime juste les bonnes choses, Cutie. Et en parlant de bonnes choses...
Il me lance un regard scrutateur par-dessus son menu, sa voix perdant son ton dramatique pour quelque chose de plus sérieux.
Tu as l’air fatiguée. Vraiment.
Je me crispe. Je déteste quand il fait ça. Il voit toujours tout.
Je vais bien, Marcus. Juste un peu...
Perdue dans ses pensées, me coupe Lilly en faisant des guillemets avec ses doigts. Elle a acheté des lys aujourd’hui.
Marcus fronce les sourcils, ne comprenant pas la référence. Et pour ça, je suis reconnaissante. Il ne faisait pas encore partie de ma vie à cette époque.
Des lys ? C’est joli, non ?
Lilly ouvre la bouche pour répondre, mais je lui lance un regard qui la force à se taire.
Très joli, je confirme rapidement. Bref. Quoi de neuf, tous les deux ?
Lilly, sentant qu’elle n’obtiendra rien de plus sur le sujet des fleurs, passe à l’attaque suivante. C’est sa spécialité.
Ce qui est neuf, c’est que tu vas enfin sortir de ta grotte, Emma. La fête surprise pour l’anniversaire de Maya. C’est samedi. Et tu viens.
Je me raidis instantanément. Les fêtes. La foule. Les gens qui me demandent pourquoi je suis toujours célibataire avec un sourire apitoyé.
Lilly, je ne sais pas... L’inventaire de la librairie...
Non.
Le mot est sec, définitif.
Tu n’as pas d’inventaire. Tu l’as fait le mois dernier. Deux fois. Et tu ne vas pas passer un autre samedi soir à réorganiser la section poésie. Marcus, dis-lui.
Je me tourne vers lui, espérant un allié. Il me sourit, mais son regard est plein d’une tendresse ferme.
Elle a raison, Cutie. Tu vas finir par fusionner avec tes étagères. Ça te fera du bien de voir du monde. Et puis, j’ai besoin de toi pour juger les tenues des autres.
Je soupire, à la fois agacée et touchée. Ils se liguent contre moi, mais c’est parce qu’ils m’aiment.
Bon, d’accord. J’ai compris. J’irai, je cède.
Leurs deux visages s’illuminent d’un triomphe identique. La conversation dévie enfin. Marcus raconte une anecdote hilarante sur un touriste en Grèce qui a confondu un site archéologique avec une plage nudiste, et Lilly lui parle d’un nouveau projet au travail. Je ris avec eux, je participe, mais une partie de moi s’est déjà déconnectée.
Mon esprit retourne à la librairie. Aux lys dans leur vase.
J’ai cru faire un acte de rébellion en les achetant, mais la réaction de Lilly m’a prouvé le contraire. C’était un acte de faiblesse. La preuve que, même après six ans, il a toujours ce pouvoir sur moi. Le pouvoir de dicter mes choix, même les plus insignifiants.
Le serveur dépose nos plats, me tirant de ma rêverie. L’odeur des frites et le rire de Lilly me ramènent au présent. Je les regarde tous les deux, mon ancre dans la réalité. Je suis en sécurité avec eux.
Je pique une frite dans l’assiette de Marcus, qui pousse un cri d’orfraie. Je souris, sincèrement cette fois.
C’est ça, ma vie. Prévisible, stable, remplie d’amour. C’est tout ce dont j’ai besoin.
Je me le répète de toutes mes forces, en espérant que ça finisse par être vrai.
Terre à Emma. Tu es encore partie.
La voix de Marcus me fait sursauter. Je devais fixer mon burger depuis plus longtemps que prévu.
Désolée, je... je pensais à la librairie.
Lilly plisse les yeux. Elle ne me croit pas.
Arrête de penser à la librairie. Pense à samedi. Qu’est-ce que tu vas mettre ? Tu devrais mettre la robe bleue, celle que tu as achetée et jamais portée.
Celle avec le dos nu ? s’exclame Marcus, les yeux brillants. Oh oui. Absolument.
Je ne mettrai pas cette robe, je grogne en attrapant mon burger. C’est l’anniversaire de Maya, pas une audition.
Chaque sortie est une audition, Cutie, philosophe Marcus. C’est pour ça que je ne sors jamais sans être impeccable.
En parlant de ça, ton voyage... c’était bien ? Vraiment ? je demande, avide de changer de sujet.
Marcus s’arrête, son propre burger à mi-chemin de sa bouche.
C’était... nécessaire. La Grèce est magnifique. Les hommes sont des dieux vivants. Mais...
Il pose son burger.
C’est bizarre. J’étais sur la plus belle plage que j’aie jamais vue, et je me suis juste dit que ça te plairait. Que tu adorerais lire sous un de ces parasols.
Je sens mes yeux s’embuer. C’est pour ça que je l’aime.
Et moi ? Tu n’as pas pensé à moi ? s’indigne Lilly.
Si, répond Marcus. Je me suis dit que tu te plaindrais du sable et que tu aurais déjà bu trois cocktails avant midi.
Il me connaît si bien !
Nous rions, et le moment de tension s’évapore. Mais la question de Marcus sur mon air fatigué et le commentaire de Lilly sur les lys restent en suspens.
Sérieusement, Em’, reprend Lilly, son ton devenant plus doux. Ces fleurs...
Je t’ai dit de laisser tomber, je la coupe, plus sèchement que je ne l’aurais voulu.
Un silence gêné s’installe. Marcus regarde de l’une à l’autre.
Okay, je sens que j’ai raté un épisode majeur de la série “La Vie Tourmentée d’Emma Callahan”. Les lys sont un sujet sensible. C’est noté.
Ce n’est pas un sujet sensible, je mens. C’est juste... des fleurs.
Des fleurs qu’il t’offrait, lâche Lilly.
Marcus se fige. Son regard passe de curieux à sombre.
... Il ?
Je ferme les yeux. Bien sûr que Lilly ne pouvait pas laisser tomber.
Noah, je souffle. Il m’offrait toujours des lys.
Marcus pose sa fourchette. Toute trace de drame ou d’humour a quitté son visage. Il ne l’a jamais rencontré, mais il connaît l’histoire. Il connaît les morceaux qu’il a dû m’aider à recoller quand je l’ai rencontré, deux ans après la rupture.
Et tu en as acheté aujourd’hui ? Pourquoi ? Il... il t’a contactée ?
Sa voix est basse, protectrice.
Non ! Non, mon Dieu, non. J’ai juste... j’en avais marre. Marre de les éviter. C’est tout. C’était stupide.
Ce n’est pas stupide, dit Marcus doucement. C’est courageux.
C’est masochiste, rétorque Lilly.
C’est ma décision, je tranche. Et c’est la fin de cette conversation.
Je mange mon burger en silence pendant un moment, sentant leurs regards sur moi. Je déteste être le centre de l’attention. Je déteste qu’ils s’inquiètent.
Alors... cette fête, je dis finalement. Elle se passe où ?
Une heure plus tard, je les quitte après des accolades de Marcus et une dernière instruction de Lilly (“La robe bleue, Emma. Je ne plaisante pas.“). Je ne rentre pas chez moi. J’ai dit à Lilly que je fermais la librairie, mais la vérité est que je dois y retourner. C’est là que je me sens le plus enracinée.
Je pousse la porte, et le carillon sonne de nouveau, mais cette fois dans le silence. L’odeur des lys m’accueille en premier, avant même celle des livres. Ils se sont ouverts un peu plus dans la chaleur de l’après-midi. Je vais derrière le comptoir, non pas pour fermer, mais pour m’asseoir sur mon tabouret.
C’est ici que je suis moi-même. Mon havre de paix.
La porte s’ouvre brusquement, faisant tinter le carillon et me faisant sursauter. Un homme, la cinquantaine, l’air un peu perdu, se tient sur le seuil.
Excusez-moi, je... vous êtes ouverte ?
Je regarde l’horloge. 14h30. J’ai fermé à clé par habitude en revenant, mais je n’ai pas tourné le panneau “Ouvert/Fermé“.
Oui, bien sûr, je réponds en me levant, mon masque de “libraire serviable” se mettant en place. Je peux vous aider ?
Je l’espère. Ma fille... elle a quinze ans. Et elle déteste lire.
Il dit cela comme s’il m’avouait une maladie grave.
Mais elle adore... les histoires. Les films, les séries. Surtout les trucs sombres, les enquêtes... Et son anniversaire est demain. Je veux lui offrir un livre qu’elle ne jettera pas par la fenêtre.
Je souris. C’est mon défi préféré.
Quinze ans, enquêtes, mais elle n’aime pas lire. J’ai ce qu’il vous faut.
Je quitte le comptoir et le guide vers la section Jeunes Adultes. Il me suit, l’air dubitatif.
Vous avez essayé « We Were Liars » de E. Lockhart ?
Je ne crois pas.
C’est un roman sur une île privée, une famille parfaite, un été, et un terrible accident. Mais la narratrice est amnésique. Elle essaie de se souvenir de ce qui s’est passé. C’est court, c’est intense, et la fin... la fin est un coup de poing.
Je lui tends le livre. Il lit la quatrième de couverture.
Et si c’est trop... “familial” ?
Alors, on passe à l’étape supérieure.
Je prends Sadie (Courtney Summers).
Celui-ci est raconté en partie comme un podcast d’enquête true crime. Une fille part à la recherche de l’assassin de sa petite sœur. C’est sombre, c’est granuleux, et c’est impossible à lâcher.
L’homme me regarde, un petit sourire au coin des lèvres.
Vous aimez vraiment ça, hein ?
Je crois que le bon livre, au bon moment, peut changer une vie, je réponds simplement.
Il hoche la tête, tendant Sadie.
Je prends celui-ci. Et... vous savez quoi ? Donnez-moi l’autre aussi. Au cas où.
Pendant que je les emballe dans du papier cadeau, il regarde autour de lui.
C’est une belle librairie que vous avez.
Merci. C’était à ma grand-mère.
Elle serait fière.
Je lève les yeux, surprise. Il me sourit gentiment, paie ses livres et s’en va. Je reste là un long moment, le compliment réchauffant ma poitrine. Il a raison. C’est ça, ma force. Pas les garçons ou les fleurs. Les histoires.
Le soleil commence à descendre, projetant de longues ombres dorées à travers les étagères. La librairie est silencieuse, à l’exception du bourdonnement du vieux réfrigérateur dans l’arrière-boutique. Je m’assois à nouveau sur mon tabouret, face au comptoir.
Face aux lys.
Maintenant, il n’y a plus de clients. Plus d’amis. Juste moi et eux.
L’odeur est écrasante dans le silence.
Je ferme les yeux.
« Des fleurs pour la reine de mon cœur. »
Le souvenir ne me fait pas sourire. Il me ramène à la dernière fois. La dernière fois qu’il m’a offert des lys. Ce n’était pas un bouquet, c’était une seule tige, qu’il avait presque jetée sur le bureau de mon dortoir.
Nous nous disputions depuis des semaines. Il parlait de New York, de son avenir, et je n’étais qu’un détail dans ses plans, un point sur la carte qu’il laissait derrière lui.
« Tu ne comprends donc pas, Emma ? Je ne peux pas respirer ici ! »
« Et moi, je suis quoi ? Un poids mort ? »
« Je t’ai apporté ça, » avait-il dit, changeant de sujet, sa voix lasse. « Tes fleurs préférées. »
« Ce ne sont pas mes préférées, Noah. Ce sont celles que tu as décidé être mes préférées. »
Il m’avait regardée, vraiment regardée, et pour la première fois, j’avais vu de la panique dans ses yeux. Il avait compris que je n’étais plus la fille de seize ans qu’il avait rencontrée.
Il était parti une semaine plus tard.
Sans un mot.
J’ouvre les yeux. La librairie est presque sombre. L’odeur des lys me donne la nausée.
J’ai cru que j’étais courageuse aujourd’hui.
J’étais juste idiote.
Je me lève, je verrouille la porte, je prends mon sac. Mais en partant, je m’arrête. Je prends le vase, je vais dans l’arrière-boutique et je vide l’eau. Je laisse les fleurs, tiges nues, sur le comptoir en acier.
Je ne peux pas les jeter. Mais je ne peux pas les regarder.
Je rentre chez moi à pied. Mon appartement est silencieux. La lasagne est toujours dans le frigo. Je la mets au micro-ondes, j’enlève mes chaussures et je m’assois sur mon canapé.
C’est ça, ma vie. Prévisible, stable, remplie de solitude.
Le micro-ondes sonne. Je n’ai plus faim.
Je regarde mon téléphone sur la table basse. Pas de messages.
Je me le répète de toutes mes forces, en espérant que ça finisse par être vrai : c’est tout ce dont j’ai besoin.