Coups de foudre et complications

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Summary

À 17 ans, Jessica voit son monde s'effondrer. Après le suicide de sa mère, elle n'a plus le droit d'être une enfant : elle doit protéger sa petite sœur, Lucie. Recueillies par leur jeune oncle Matthew, un entrepreneur brillant à Paris, elles espèrent trouver un havre de paix. Mais Jessica n'avait pas prévu l'orage qui allait bouleverser sa reconstruction : Hugo Costa. L'associé de son oncle. Son meilleur ami. Son frère de cœur. À 26 ans, Hugo est charismatique, protecteur, et dangereusement attirant. Il est tout ce dont elle a besoin, et tout ce qui lui est interdit. Entre les murs de l'appartement parisien et sous les lumières de New York, une tension dévastatrice s'installe. Un regard de trop, un frôlement accidentel, et la ligne rouge se rapproche... Si Jessica succombe, elle risque de briser la seule famille qui lui reste.

Status
Complete
Chapters
22
Rating
4.8 4 reviews
Age Rating
18+

Deux orphelines

1. Deux orphelines

(Pov Jessica.)

Le bruit. C’est ce qui me hantera pour toujours. Pas le cri que je n’ai pas poussé, ni les sirènes au loin. Mais ce bruit sec, mécanique, définitif. Ziiip. Le son de la fermeture éclair du sac mortuaire qui remonte, enfermant le visage de ma mère dans l’obscurité éternelle.

Je suis debout dans le couloir étroit de notre appartement HLM, les bras ballants, inutile. Je regarde les deux ambulanciers manœuvrer le brancard avec une efficacité presque insultante. Ils font attention aux murs, ils s’excusent quand ils frôlent le porte-manteau. Comme s’ils déplaçaient un vieux canapé, et pas la femme qui m’a donné la vie.

— Mademoiselle ?

La voix est grave, mais elle me parvient comme si j’étais sous l’eau. Je cligne des yeux. Un policier se tient devant moi. Il est grand, sa carrure bloque la vue sur la salle de bains. Tant mieux. Je ne veux plus jamais regarder vers cette pièce. Plus jamais voir le cumulus. Plus jamais voir la corde.

— Mademoiselle, répète-t-il avec une douceur qui me donne la nausée. Je sais que c’est difficile, mais j’ai besoin que vous restiez avec nous.

Rester ? Je ne suis déjà plus là. Je flotte au-dessus de mon propre corps. J’ai dix-sept ans, je porte un pyjama en flanelle trop grand, et je viens de devenir orpheline un mardi matin, avant même d’avoir pris mon café.

— À quelle heure l’avez-vous découverte ? demande-t-il en sortant un petit carnet.

Ma gorge est du papier de verre. Je dois faire un effort surhumain pour articuler.

— À... à sept heures. Pour l’école. Je voulais me laver les dents.

Les images reviennent, violentes, stroboscopiques. La porte qui résiste. Ma poussée. Et puis... elle. Suspendue. Ce visage violacé qui n’était plus le sien. Cette langue... Je plaque une main sur ma bouche pour étouffer un haut-le-cœur.

Le policier pose une main lourde sur mon épaule. Il sent le tabac froid et le café bon marché.

— Respirez. Prenez votre temps. Y a-t-il de la famille qu’on peut prévenir ? Un père ?

Un rire hystérique menace de sortir de ma gorge. Un père ?

— Non. Pas de père. Juste... mon oncle. Matthew.

— Il est en route ?

— Je l’ai appelé. Avant vous.

Il note l’information. Son stylo gratte le papier. Scritch, scritch. Encore un bruit insupportable.

— Savez-vous pourquoi elle a fait ça ?

La colère, soudaine et brûlante, transperce ma torpeur. Pourquoi ? La liste est aussi longue que ma vie.

— L’alcool, craché-je presque. La dépression. Son mec qui la frappait quand il ne lui volait pas son fric. Prenez votre choix. Elle en avait juste marre.

Je me tais brusquement. Je ne devrais pas parler d’elle comme ça. Elle est morte. On doit respecter les morts, non ? Même ceux qui vous abandonnent. Même ceux qui laissent leur fille de dix-sept ans nettoyer le gâchis.

— Et votre sœur ? La petite ?

Le sang quitte mon visage d’un coup. Lucie.

— Elle n’a rien vu, dis-je précipitamment, la panique faisant monter ma voix dans les aigus. Je vous jure. J’ai fermé la porte. Je l’ai emmenée chez la voisine, Mme Rossi, tout de suite. Elle croit que maman a fait un malaise. Elle ne sait pas... Elle ne doit pas savoir pour la corde !

Je tremble. Mes jambes ne me portent plus. Je glisse le long du mur jusqu’à toucher le sol froid. Je suis une enfant. Je veux que quelqu’un vienne me dire que c’est une erreur, un mauvais film.

— Jessica !

La porte d’entrée s’ouvre à la volée, claquant contre la butée. Une bouffée d’air frais s’engouffre dans l’appartement vicié, suivie par une silhouette familière. Matthew.

Il est pâle comme un linge, ses cheveux en bataille, son manteau mal boutonné. Il a couru. Dès qu’il me voit, recroquevillée par terre, son visage se décompose. Ce n’est plus l’homme d’affaires brillant de Paris, c’est juste mon tonton Matt, mon héros, mon roc.

Il ne pose pas de questions aux policiers. Il ne regarde pas le brancard qui attend. Il fonce sur moi et tombe à genoux, m’enveloppant de ses bras puissants.

— Jessica... Oh mon Dieu, ma chérie... Je suis là. Je suis là.

Je m’effondre contre son torse. L’odeur de son parfum coûteux, le cèdre et les agrumes, chasse enfin l’odeur de la mort. Je m’accroche à sa chemise comme si ma vie en dépendait. Et pour la première fois depuis que j’ai poussé la porte de la salle de bains, je craque. Les larmes jaillissent, brûlantes, inarrêtables.

— Elle m’a laissée, Matt, sangloté-je dans son cou. Elle nous a laissées.

Il me serre plus fort, sa main caressant mes cheveux avec une tendresse désespérée.

— Je sais. Je suis tellement désolé. Mais je ne te lâcherai pas. Je ne vous lâcherai jamais, toi et Lucie. C’est fini, tu m’entends ? Tu n’es plus toute seule.

Au-dessus de son épaule, je vois les ambulanciers emporter le corps. La porte se referme sur ma mère. Une page se tourne dans le bruit métallique de la serrure. Je suis orpheline. Mais dans les bras de Matthew, pour la première fois de la matinée, je respire.

Un sentiment de soulagement m’envahit. Je savais que je pouvais compter sur Matthew. Il est mon sauveur, mon phare dans la nuit.

— Merci, tonton, murmuré-je, les larmes coulant à nouveau sur mes joues.

Matthew m’embrasse tendrement sur le front, puis se tourne vers le policier.

— Je peux emmener mes nièces maintenant ? Demande-t-il.

Le policier acquiesce, lui tendant un document à remplir. Matthew le parcourut rapidement, puis appose sa signature d’un geste assuré.

— Allons chercher Lucie, dit-il en me prenant par la main. Il est temps de rentrer à la maison.

Matthew est le frère cadet de maman, une grossesse tardive pour ma grand-mère qui l’a eu à 42 ans, alors que ma mère était déjà majeure. Ce qui fait que c’est un tout jeune oncle, nous avons onze ans d’écart. Il était un petit garçon quand je suis née.

Et on peut presque dire qu’on a grandi ensemble, quand je passais les étés chez mes grands-parents, étant enfant. Matthew était plus un frère qu’un oncle pour moi ! Il me traînait partout l’été, faisait le pitre pour m’amuser. Bref, un amour de tonton.

Puis, il a fait des études à Paris, il s’est marié avec son premier amour, un mariage qui s’est dissous il y a peu. Amélie et Matthew ont perdu leur petit garçon de la mort subite du nourrisson. Une douleur affreuse pour eux. Le couple n’a malheureusement pas survécu à cette perte et douleur.

Depuis, Matthew a repris sa vie de célibataire. Il dirige son entreprise d’informatique avec son associé et ami Hugo Costa. Amélie a déménagé dans une autre ville.

Voilà qu’un autre drame bouscule sa vie. Il perd sa sœur aînée, moins d’un an après la mort de son petit garçon, lui non plus n’est pas bien. On savait tous que maman allait de mal en pis. Qu’elle était dépressive, addict à l’alcool, qu’elle s’accrochait à un sale type, violent, qui lui soutirait de l’argent. Mais jamais on n’aurait pensé qu’elle en arriverait là !

Mettre fin à ses jours. J’imagine les répercussions, sur Lucie, sur notre grand-mère qui va être effondrée. C’est sûrement un cauchemar ? Je vais me réveiller et elle sera là ?



Quinze jours plus tard

Nous quittons notre cité HLM de la triste banlieue parisienne, après l’enterrement de ma mère. Un triste enterrement où il n’y a que moi, Lucie et Matthew pour lui dire “au revoir”. Nous faisons nos sacs pour aller nous établir dans le 19ème arrondissement de Paris, là où Matthew vit et travaille.

Après l’enterrement de maman, mon oncle règle les formalités pour devenir notre tuteur légal. Étant à la tête de son entreprise, il est le seul membre de la famille en mesure de nous recevoir. Il possède des chambres disponibles dans son vaste appartement à Paris, et le juge pour enfants ne pose aucun problème. En plus, en tant qu’adolescente de 17 ans, j’ai mon mot à dire.

Je préfère vivre avec mon oncle, plutôt que de courir après mon père, qui n’a plus jamais donné signe de vie après son départ. Si maman a sombré, c’est aussi parce qu’elle ne s’est jamais remise de son abandon avec Lucie nouveau-née.

Il n’a jamais bougé le petit doigt. Ni pour Lucie ni pour moi. Quand nous allions en foyer pendant les hospitalisations de maman, et ses tentatives de sevrage de ses dépendances.

Seul, Matthew venait nous voir à cette époque. Mais il ne pouvait pas nous aider comme maintenant, il était marié, et sa femme ne comprenait pas l’affection qu’il vouait à ses nièces. Malgré cela, il essayait toujours d’adoucir nos séjours en foyer et de faire en sorte que Lucie et moi nous voyions.

L’appartement de Matthew, niché au dernier étage d’un immeuble haussmannien, est un véritable havre de paix comparé à notre ancien trois-pièces délabré. De grandes fenêtres laissent entrer la lumière du soleil, illuminant un salon spacieux où les meubles anciens côtoient des œuvres d’art modernes. Un piano à queue trône fièrement dans un coin, témoin silencieux des talents musicaux de notre oncle.

Lucie, encore sous le choc de la disparition de notre mère, s’accroche à moi comme à une bouée de sauvetage. Elle dort dans mon lit, refusant de me laisser seule, même pour quelques heures. Elle me serre dans ses bras, cherchant le réconfort et la sécurité que je ne suis pas sûre de pouvoir lui offrir.

Matthew a tout prévu pour nous accueillir. Il a aménagé deux chambres pour nous. Mais Lucie vient me rejoindre dans la mienne chaque soir. Il a donc installé un grand lit pour deux personnes. Dans la chambre qui m’est attribuée, en attendant que ma cadette soit moins perturbée et puisse dormir dans la sienne.

Il nous a offert de nouveaux vêtements, des livres, des jeux, et a même pensé à nous inscrire dans un club de sport du quartier.

Malgré tous ses efforts, je sens une pointe de tristesse dans ses yeux. Il a perdu sa sœur et doit maintenant assumer la responsabilité de deux adolescentes en deuil, dont l’une a un besoin viscéral de sa grande sœur. J’essaye de lui montrer ma gratitude, de lui dire que nous l’aimons et que nous sommes heureuses d’être avec lui. Mais les mots me manquent souvent, et je me réfugie dans le silence, espérant qu’il comprenne.

La première semaine fut consacrée à l’installation, à la découverte du quartier, et aux démarches administratives. Nous sommes au début du mois d’avril et, pour ne pas nous perturber davantage et nous faire perdre tous nos amis, Matthew a décidé de nous laisser dans notre lycée et école respectifs. Nous sommes toutes les deux, à un pas d’une nouvelle étape : pour Lucie, le collège à la rentrée ; pour moi, le bac en juin, et ensuite éventuellement l’université. Entre-temps, j’aurais atteint ma majorité.

L’avenir me semble incertain mais au moins je peux continuer de voir mes amies Camille et Élisa. Une coupure nette aurait été un deuil en plus, nous avons fait toutes nos années de lycée ensemble.

Les dix jours qui ont suivi l’enterrement de maman, j’ai la tête et le cœur engourdis. Je me sens en état de choc, comme si j’avais été frappée à sang. Chaque matin, je m’éveille en sursaut avec devant les yeux le corps de maman suspendue par une corde, au cumulus de la salle de bains. Une vision d’horreur qui semble ancrée au fer rouge dans mon esprit.

Pourtant, je décide de l’attitude à suivre. La vie ne m’a pas fait de cadeau. J’en bave depuis mes 11 ans et j’ai dû grandir plus vite que les autres. Lucie, c’est presque moi qui m’en suis occupée depuis sa plus tendre enfance…

Maman s’est occupée d’elle, quand elle était bébé mais, au fil des mois, elle a délégué de plus en plus. À deux ans, c’était presque exclusivement moi qui m’occupais d’elle. Le bain, le changement de couches, les repas et même le coucher le soir n’avaient pas de secret pour moi.

J’ai toujours su que ce n’était pas mon rôle. Mais en même temps, si je ne l’avais pas fait, le pauvre bébé aurait été délaissé. Ma mère étant trop mal pour s’occuper de quiconque, hormis elle-même. Mais surtout, Lucie et moi, on s’est toujours adoré ! C’était totalement fusionnel et l’amour qui passait entre nous était le lien vital d’amour dont un enfant a besoin pour grandir. Et c’est toujours le cas plus encore maintenant qu’on est orpheline.

À présent, à 10 ans et 17 ans, ce lien nous sauve encore. On vient de perdre notre mère. Mais je suis déterminée à me relever pour protéger ma cadette coûte que coûte. Bien sûr, oncle Matthew ne nous lâchera pas. Mais Lucie le dit à qui veut l’entendre, elle veut rester avec moi. Ce qui veut dire qu’en plus de mon avenir je dois penser au sien. Quand je partirai de chez tonton ce sera en emmenant ma petite sœur. Quel que soit le prix à payer.

Ces dix jours passent et, bien que notre oncle nous ait préparé deux chambres distinctes, il nous retrouve toujours ensemble dans le même lit.

Je sais que Lucie a besoin d’être sécurisée, alors je l’accueille dans mes bras chaque soir et on discute longuement avant de s’endormir.

Avec le temps, elle se sentira plus en sécurité, tout est question de patience. Malgré notre chagrin, je lui dis à quel point on a de la chance d’avoir Matthew dans nos vies.

Notre pauvre tonton est un peu dépassé par ses nouvelles charges. Pas évident pour un homme de même pas trente ans de se retrouver avec la charge de deux nièces cabossées par la vie.

Aussi, je recommande bien à Lucie d’être gentille et obéissante avec lui, afin qu’il ne regrette pas son choix. De mon côté, je fais tout mon possible pour le seconder. Je m’occupe de la cuisine, le soir et les week-ends, du ménage aussi. Je m’arrange pour ne pas être une charge. Mon adolescence s’est terminée avec la mort de ma mère et à présent je dois me comporter comme une femme, préparer mon avenir et celui de ma sœur.