Le PDG qui ne veut rien sentir
Je n’avais jamais vu un bâtiment qui semblait juger les gens avant même qu’ils passent la porte.
Le siège de Blackridge Industries était immense, noir, brillant, tranchant comme une lame. Même l’air semblait plus froid ici.
Parfait.
Exactement ce dont j’avais besoin pour mon premier jour : être intimidée par un immeuble.
Je traverse le hall en marchant trop vite, un cahier pressé contre ma poitrine. Évidemment, je suis en retard. Mon train a eu vingt minutes de retard, un enfant a renversé son jus d’orange sur mon manteau, et j’ai dû courir la moitié de la ville.
J’inspire.
J’expire.
Je souris.
Je vais m’en sortir.
— Vous êtes en retard.
Je me fige.
La voix vient de ma gauche.
Calme.
Froide.
Autoritaire.
Quand je me tourne, mon cœur se serre.
Ethan Blackridge.
Le PDG.
Le monstre de génie.
Le type qui a construit un empire avant trente ans et qui, selon les rumeurs, n’a jamais souri plus de trois fois dans sa vie.
Il est plus impressionnant encore en vrai.
Grand, épaule larges, costume parfaitement ajusté, regard gris acier qui semble scanner les gens comme un algorithme. S’il existe un mot pour décrire sa présence, c’est tranchante.
Je rougis avant même d’ouvrir la bouche.
— Je… oui, je sais. Je suis désolée, mon train...
— Votre vie personnelle ne m’intéresse pas.
Ton glacial.
— Nom ?
— Amélia… Ross.
Son regard descend d’un lent mouvement, mes chaussures, mes vêtements, mon cahier. Puis remonte. Pas de façon déplacée. Non. Pire.
De façon analytique.
Comme si j’étais un problème à résoudre.
— Nouvelle stagiaire.
Il ne pose pas la question. Il affirme.
— Suivez-moi.
Il marche. Je n’ai même pas le temps de hocher la tête.
Je lui emboîte le pas, presque en courant. Il ne vérifie même pas si je suis derrière. Pour lui, il est évident que je vais suivre. Une partie déteste ça.
Une autre… aime un peu trop.
Le couloir du dernier étage mène à un bureau gigantesque, baigné de lumière. Il s’arrête devant son bureau en verre, se tourne vers moi et croise les bras. Ses muscles tendent légèrement la manche de sa chemise blanche. Je détourne le regard si vite que je dois avoir l’air coupable.
— Voilà votre poste.
Il montre un bureau juste à côté du sien.
Tellement près que je pourrais entendre sa respiration si je voulais.
Je veux.
— Je… je vais travailler ici ?
— Vous avez un problème avec cela ?
— Non, c’est juste que je pensais que les stagiaires étaient au—
— Je n’aime pas penser.
Il me transperce du regard.
— Je préfère observer ce que les gens valent. Vous travaillerez donc là.
Il dépose un dossier devant moi.
— Priorité absolue. Rapport dans une heure.
Je cligne des yeux.
— Une heure ?
— Cinquante-huit minutes, maintenant.
Il retourne s’asseoir sans un mot supplémentaire.
Conversation terminée.
Je m’installe et j’ouvre le dossier. Un flot d’informations complexes, d’analyses, de graphiques. Je sens ma poitrine se serrer : c’est un test, c’est clair.
Je travaille. Intensément. Sans lever la tête.
Et pourtant…
Je sens son regard. Par moments. Rapide, discret, mais réel.
Je relève les yeux une seule fois.
Je regrette aussitôt.
Il me fixe.
Pas comme un patron.
Comme un homme qui veut comprendre quelque chose.
Ou qui lutte pour ne pas le vouloir.
Je ravale ma salive.
Je baisse les yeux.
Quand je lui apporte le rapport cinquante-sept minutes plus tard, il le lit sans un mot. Ses yeux balayent les pages. Pas un muscle ne bouge.
Puis :
— Correct.
Je fronce les sourcils.
— C’est… bien ? Ou “correct” dans le sens “moyennement nul” ?
Il lève les yeux, hausse imperceptiblement un sourcil.
— Correct.
Il se lève, s’approche. Trop près encore.
— Pour quelqu’un de non formé, c’est même… surprenant.
Surprenant.
De la part d’Ethan Blackridge, c’est presque un compliment.
Il me dépasse, et l’air semble bouger autour de lui. Une chaleur rare dans cet homme glacial.
Puis il s’arrête derrière moi.
— Vous tremblez.
Sa voix est douce.
Inattendue.
— Non, je… non, pas du tout.
Je mens mal.
Il le sait.
Je le sens.
Il se penche légèrement. Je sens son souffle dans mon cou. Ma peau frissonne jusqu’à l’os.
— Ne mentez pas, Amélia.
Un frémissement passe dans sa voix.
— Je déteste ça.
Il s’écarte d’un pas.
L’air redevient respirable.
— Reprenez le travail.
Voix ferme, contrôlée.
Sa rigidité revient. Il se replie en lui-même comme si ce qu’il venait de faire l’avait brûlé.
Quand je me rassois, mes mains tremblent encore.
Ce n’est que le premier jour.
Et pourtant…
Je sais déjà que cet homme est un danger.
Pour mes nerfs.
Pour mes ambitions.
Et pour mon cœur.