Prologue - Naissance d'une étoile
La douleur est insupportable. Elle lui transperce l’âme et lui lacère le corps. D’une main, elle s’appuie sur le mur, le dos courbé, le visage en sueur. De l’autre, elle tient son ventre. Elle a l’impression qu’il est sur le point d’éclater. Elle se demande comment font les autres femmes pour supporter une telle souffrance, parfois plusieurs fois durant leur si courte vie. Elle maudit en silence cette vieille femme qui lui a raconté le long calvaire qu’avait été ses enfantements multiples. Elle espère de tout cœur que cela ne durera pas aussi longtemps pour elle. Elle n’est pas sûre d’y survivre. À cette pensée, elle s’esclaffe. De toute façon, elle ne survivra pas. Elle le sait. C’est même la seule chose qu’elle sait.
Elle poursuit sa progression vers le boudoir. Il faut qu’elle fasse vite. Elle a prétexté un besoin de repos pour s’éclipser. Personne n’a émis d’objection. Dans son état, il est même déraisonnable de se déplacer comme elle le fait.
Elle ouvre la porte du boudoir, puis la referme à clé derrière elle. Tout est déjà prêt. Ne manque que l’ingrédient fondamental. Elle tombe plus qu’elle ne se met à genoux. Elle souffle, peste, soutien ce ventre qui lui bouche la vue et fausse les perspectives. Elle repousse le petit tapis aux pieds de sa coiffeuse. Une contraction plus forte lui arrache un gémissement.
Elle n’a pas fière allure ainsi. Elle s’en fiche bien sûr. Ses lourds cheveux, qui d’ordinaire cascadent sur ses épaules, sont attachés en chignon pour ne pas la gêner. La sueur coule de son front et sillonne son visage pour aller tremper son col de dentelle qu’elle arrache d’un geste rageur. Elle déteste la sensation de l’étoffe humide sur sa peau.
Les contractions sont de plus en plus fréquentes. La délivrance approche. Pourtant, elle s’interdit de crier. Elle ne peut pas se le permettre. Pas encore. Elle tâte le plancher d’une main légèrement fébrile à la recherche de la latte qui dissimule une cachette. Une fois déplacée, elle attrape le petit coffret bleu nuit qui s’y trouve.
Elle est incapable de se relever. À quatre pattes, elle va jusqu’au centre de la pièce où elle repousse un autre tapis. Dessous un symbole gravé dans le bois. Elle se place au centre et s’assoie. Elle remarque la traînée luisante qu’elle a laissé derrière elle. Sa jupe est trempée. Elle la retrousse. Elle sent la contraction arrivée et serre les dents. Alors, instinctivement, elle pousse. Elle doit expulser de son corps ce qui s’y trouvait si bien il y a encore quelques heures.
Son souffle est court. Elle s’oblige à inspirer mais l’air lui manque. Elle doit faire vite, avant de ne plus pouvoir se contrôler. Elle ouvre la boite et en sort un morceau de papier sur lequel est inscrit une formule. Les quelques lignes ont été tracée de sa mains quelques semaines plus tôt. Elle les a recopiés d’un livre que son à son amie Paulina lui a transmis sachant qu’elle en ferait bon usage. Elle a eu raison. Comme elle a eu raison. Sans Paulina, elle ne pourrait pas tenter de réparer son erreur la plus magistrale. Elle se reprend, endure une nouvelle contraction comme un déchirement. Elle est si fatiguée. Elle se demande brusquement pourquoi elle endure tout ceci. Puis se souvient.
Giu et son sourire. Pour lui, elle aurait tout fait. Elle a tout fait. Mais à présent, c’est terminé. Maintenant, tout est fini. Son aveuglement et son esclavage. Elle accomplit les gestes, y associe les mots murmurés plutôt que dit, mêle le sang et l’or, les cendres, le plomb et le reste. Le reste c’est cette goutte d’élixir qui n’a d’existence que dans le monde de l’ombre. Cette goutte unique, source de vie et de mort pour son espèce.
Ses mains tremblent. Elle sent une nouvelle onde monter de ses reins. Elle serre les dents si fort qu’elle pense qu’elles vont se briser. Puis la vague se retire et elle souffle. Elle range tout son matériel dans la boite, y dépose le feuillet et referme le couvercle. Elle se demande si cela va fonctionner. La première fois, elle avait réussi sans aucune difficulté ou presque. Elle agissait par amour. Elle était en pleine possession de ses moyens et de son corps. Maintenant, tout était différent.
Puis comme en réponse à ses doutes, un hurlement déchire le silence de la maison. Un hurlement qui ne lui appartient pas. Elle ébauche un sourire avant de se cabrer sous les assauts de la douleur. Un liquide chaud continue de couler entre ses cuisses qu’elle tient écartées. Elle sait très bien ce qui va arriver.
Elle n’aura pas le temps de sortir du boudoir, ni même de ramper jusqu’à la banquette. Elle est seule, enfermée dans cette pièce qui lui est chère. Cette pièce qui sera son tombeau. Qu’importe, elle sent qu’elle a réussi. Elle parvient à se caler contre un mur et s’y abandonne. Le plus dur reste à faire. Elle l’appréhende. Le doute profite d’une accalmie pour s’installer. Et si elle n’y arrivait pas ? Et puis une nouvelle contraction, une nouvelle poussée. Elle crie. Elle sent l’enfant qui descend, qui glisse hors d’elle. Un grand fracas envahit la maison et accompagne son travail. Elle ne peut pas sourire. Elle a trop mal. Mais elle regrette de ne pouvoir assister à ce qui se passe dans la pièce en dessous. Comme elle aurait aimé le voir souffrir lui aussi !
Elle pousse encore. Elle halète, souffle, inspire, pousse encore. Hurle cette fois tant l’effort la broie. Tout son corps n’est que douleur. Aucun soulagement. Le sang bat dans ses tempes. Elle voudrait se reposer, mais une nouvelle contraction arrive. Plus forte. Plus intense encore. Elle hurle de nouveau. Elle sent cette fois la vie qui s’échappe, qui lui échappe à plus d’un titre.
Quelqu’un tambourine à la porte. Hurle son nom. Cyrus. Pauvre Cyrus. Le bois se fracasse. Elle voit son visage bouleversé. Le spectacle n’a pas de quoi réjouir, c’est certain. Elle tente de lui sourire pourtant. Elle voudrait avoir la force de se redresser, mais son corps n’est plus que chiffon. Elle ne parvient même pas à voir l’enfant qui gît entre ses jambes dans une mare de sang et d’eau. Elle ferme les yeux malgré elle. Elle est fatiguée. Si fatiguée.
Un parfum lui parvient. Lorelei. Elle devine que l’enfant est entre de bonnes mains. Est-il en vie ? Elle ne l’entend pas. Il faut qu’il le soit. Elle ne peut pas avoir supporté tout ceci pour rien. Elle ne peut pas s’être sacrifiée pour rien. Une illusion d’amour et le néant ? Non. Impossible.
Des bras la soulève et la porte jusqu’au lit. Un linge humide écarte les mèches folles échappées de son chignon qui se sont collées à son visage. La fraîcheur lui fait du bien. Est-il en vie ? Elle veut savoir. Elle doit savoir. Puis elle l’entend. Un petit cri rauque. Puis un autre, avant que cela ne devienne une plainte continue. Un vagissement de mécontentement. Cette fois, elle sourit. Elle peut partir.
— Promets-moi de protéger l’enfant, Cyrus, murmure-t-elle depuis les limbes où elle s’enfonce.
Elle n’a pas besoin de le voir pour savoir qu’il est près d’elle. Affligé, désespéré comme peut l’être un frère devant l’agonie de sa sœur jumelle. Il promet bien sûr. Comment pourrait-il en être autrement ? Il cherche à lui mettre son enfant dans les bras. Elle le repousse. L’odeur de son sang lui est insupportable. Savoir qu’il vit est suffisant. Puis, dans un sursaut, elle demande quel est son sexe.
— Fille, répond Cyrus d’une voix sinistre.
Elle murmure un prénom. Elle sait qu’il respectera ses volontés et sa promesse. Il a toujours été si droit. Si juste. C’était elle la tête folle. Elle. Seulement elle. Elle est consciente qu’elle ne sera pas la seule à en payer le prix. Pourtant, elle ne regrette rien. Elle a réussi ce qu’aucune autre avant elle n’avait accompli. Elle a brillé plus qu’aucune autre. Et sa fille, sa fille, elle aussi brillera comme une étoile.
Cette enfant, elle l’aurait voulu pour elle, bien sûr. Mais dès le départ, elle a su qu’il n’en serait rien. La vie s’échappe. La vie lui échappe. Elle a tout donner. Son cœur, son corps, son amour et sa haine. Elle a tenté de réparer ses erreurs. Espère avoir réussi. Elle part sans regret.
Cyrus observe l’enfant posé dans le berceau. Le désir violent de la faire disparaître, de se repaître de sa chair et de son sang, l’envahit brutalement. Il s’approche de sa démarche de prédateur. Lorelei ne se méfie pas. Elle ne sait pas. Elle ignore tout de la vraie nature de l’homme qu’elle côtoie chaque jour depuis quelques mois. Cyrus tend une main vers l’enfant qui ouvre alors les yeux et pose son regard dans le sien. Un noir. Un bleu. Cyrus reste figé. Ce regard. Ce regard ne peut le quitter. Ce regard lui impose de tenir sa promesse.
Il s’éloigne, peinant à se contenir. Il doit se nourrir et trouver une solution.