chapitre 1
Je m’appelle Appolyne, mais personne ne m’appelle comme ça. Pour tout le monde, je suis Lyne. Peut-être parce que mon vrai prénom sonne trop sérieux, trop chargé pour la femme que je suis devenue. J’ai vingt-huit ans et une magie qui refuse de se laisser dompter, exactement comme moi. Obéir ? Courber l’échine devant un coven ? Jamais. J’ai essayé, autrefois… et j’ai compris que je me briserais si je restais. Alors je suis partie, sans me retourner.
Vivre en dehors d’un coven, ça paraît romantique vu de loin. En vrai, il y a des jours où la solitude me mord un peu. Pas assez pour me faire flancher, mais juste assez pour me rappeler ce que j’ai quitté : les voix qui murmurent autour du feu, le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi. Parfois ça me manque. Puis la sensation passe, remplacée par cette chaleur tranquille : la fierté d’être libre, vraiment libre.
Mon refuge, c’est ma petite herboristerie. Un lieu modeste, qui sent les plantes séchées, la terre humide et la magie qui s’attarde dans l’air. J’y travaille avec Sophie, mon amie — moitié humaine, moitié mystère. Elle a ce don pour me faire sourire alors que je prétends ne jamais en avoir envie. Quand je la vois rire, un bouquet de romarin entre les doigts, je sens quelque chose se détendre au fond de moi, comme une vieille blessure qui cesse de tirer.
Je sais que j’ai fait le bon choix. Je marche seule, oui, mais je marche droite. Et chaque soir, quand je ferme la boutique et que l’ombre se pose doucement sur les étagères, une petite pulsation de magie joyeuse résonne en moi. La certitude simple, évidente : je suis exactement là où je dois être.
Je n’avais pas fêté mes dix-huit ans depuis bien longtemps quand j’ai décidé de partir. À cet âge-là, je croyais que la liberté s’attrapait comme une poignée de vent : il suffisait d’ouvrir la main et de courir droit devant. La réalité… m’a vite appris que c’était un peu plus compliqué que ça.
Les premiers mois ont été rudes. Vraiment rudes. Il y avait des soirs où je me couchais en me demandant si j’avais fait la plus grande erreur de ma vie. Des jours où le silence pesait tellement lourd que j’entendais mes propres doutes respirer derrière moi. Mais je refusais de revenir. Même dans la douleur, la liberté avait un goût que je ne pouvais plus abandonner.
Et puis, un jour, Sophie est arrivée dans mon histoire. Une rencontre un peu bancale, un peu inattendue, comme si le destin s’était dit : tiens, elle en a assez bavé, on va lui envoyer quelqu’un. Je ne l’ai pas tout de suite compris, mais cette fille moitié humaine a été ma première vraie bouffée d’air depuis que j’avais quitté le coven.
Avec elle, les jours sombres sont devenus moins lourds. Les nuits moins longues. Petit à petit, je me suis surprise à rire, à parler, à faire confiance — des choses que je pensais avoir laissées derrière moi pour de bon.
Et c’est là, exactement là, que ma nouvelle vie a commencé.
À force de persévérance, Sophie et moi avons finalement ouvert notre petite boutique. Chaque journée passée à agencer les herbes, à créer des potions, à sentir la magie vibrer sous mes doigts était une victoire silencieuse. C’était comme si chaque geste, chaque rituel, faisait grandir la magie en moi, la sculptait et la rendait plus puissante, plus personnelle.
Aujourd’hui, je sais que je suis l’une des sorcières les plus puissantes. Ce n’est pas de la vantardise, ni un besoin de reconnaissance. C’est simplement la vérité. Et chaque fois que je sens cette puissance couler en moi, je me rappelle le chemin parcouru, les sacrifices, et la fierté tranquille de ne m’être jamais soumise.
Ce n’est pas un secret : parfois, ma magie m’échappe. Une étincelle me file entre les doigts, un sort se déclenche sans prévenir, et le monde autour de moi se transforme, juste un instant, en quelque chose d’inattendu. Il y a un frisson qui me parcourt, une montée d’adrénaline mêlée à un léger vertige, comme si j’étais à la fois spectatrice et actrice de ce chaos. Ces moments sont étrangement vivants, parfois amusants, parfois légèrement inquiétants… mais je préfère ne pas m’y attarder. Certains secrets, même magiques, se savourent mieux dans le silence.
Aujourd’hui n’était pas censé être différent. Je voulais juste créer un petit courant d’air pour éviter de faire la poussière… et, comme d’habitude, ma magie a eu d’autres plans. Une tornade miniature s’est formée au milieu de la boutique, faisant voltiger les herbes, les fioles et les petits objets décoratifs dans un tourbillon inattendu. Le vent me giflait le visage, le parfum des plantes se mêlait à celui de l’encens, et je sentais l’adrénaline courir le long de mes bras.
Résultat : tout est éparpillé, et je dois tout ramasser et nettoyer. Mais ne vous inquiétez pas, en un claquement de doigts, tout devrait retrouver sa place… enfin, j’espère !
D’après Sophie, c’est parce que je ne maîtrise pas toujours mes émotions… Allez savoir, elle a peut-être raison ! Et, à vrai dire, je ne peux pas vraiment la contredire.
Je suis impulsive. Quand une idée me traverse l’esprit, je n’attends pas. Je fonce, parfois tête baissée, sans réfléchir aux conséquences… et parfois ma magie décide de me montrer qui est vraiment aux commandes. Ce côté-là, il m’a valu plus d’une tornade dans la boutique ou un sort qui a échappé à tout contrôle.
Mais c’est ainsi que je vis : intensément, au gré de mes envies et de mes instincts. Les règles, les plans trop stricts, les contraintes… ce n’est pas pour moi. Ma force, c’est ma spontanéité. Ma faiblesse ? Eh bien, c’est ma spontanéité aussi.
Et malgré tout, je ne changerais pas. Chaque chaos que je crée, chaque erreur qui me frappe en pleine figure, fait partie de ce que je suis. Impulsive, oui, mais libre.
Sophie est tout le contraire de moi : calme, réfléchie, toujours à peser chaque décision avant d’agir. Elle a ce don de garder la tête froide quand je suis prête à déclencher une tempête, littéralement ou métaphoriquement.
C’est étrange, parfois frustrant, mais aussi rassurant. Sa patience et sa prudence compensent mon impulsivité. Quand je fais apparaître une tornade dans la boutique ou que ma magie part en vrille, c’est souvent elle qui remet tout en ordre… ou du moins, qui m’empêche de tout empirer.
Et pourtant, malgré nos différences, ou peut-être grâce à elles, nous formons une équipe solide. Elle tempère mes excès, je la pousse à prendre des risques. Ensemble, nous avons notre équilibre, et c’est peut-être ça, la vraie magie.
Et ma famille, me demanderiez-vous ? Je les ai laissés derrière moi, depuis bien longtemps. Ils n’ont jamais été de mon côté… pour eux, je n’étais jamais assez puissante, jamais à la hauteur de leurs attentes ou de leurs ambitions. Chaque compliment sincère semblait impossible, chaque encouragement se perdait dans leur mépris silencieux.
Aujourd’hui, je n’ai aucun doute qu’ils doivent s’en mordre les doigts, qu’ils mesurent enfin ce qu’ils ont laissé filer. Mais vous savez quoi ? Cela m’est complètement égal. Leur opinion, leurs regrets, leurs jugements… tout cela n’a plus aucune emprise sur moi. Je n’ai plus besoin de leur validation pour exister ou pour ressentir ma valeur. Je trace ma propre route, je choisis mes combats, et je vis selon mes règles. Et c’est bien mieux ainsi.
Ils ont bien essayé de me contacter à plusieurs reprises, mais à chaque fois… je les ai envoyés voir ailleurs si j’y étais ! Sans détours, sans regrets. Ce n’est pas de la méchanceté, juste une façon de montrer que je n’ai plus besoin d’eux, que je ne me laisserai plus jamais dicter quoi que ce soit. Leur nostalgie ou leurs excuses ne changeront rien : ma vie, je la mène à ma manière.