Prologue

L’ancienne verrière du domaine de la famille Sirinava commençait à peine à fleurir en ce début d’après-midi printanier, pourtant grisonnant. Autrefois, l’endroit servait de lieu de réception lors de grandes réunions destinées à exhiber la fortune familiale. Aujourd’hui, il n’en était plus question. Dix ans plus tôt, l’immense jardin intérieur offrait une pluie de couleurs ; tout y était propre, savamment ordonné, sans laisser la moindre place au hasard. Un jardinet de fleurs ici, un chemin de pierre noire là… Le plus important était la promenade qu’il offrait. Et si l’on suivait les chemins de galets menant invariablement à la fontaine aux armoiries, on comprenait aussitôt la puissance des Sirinava. L’effet était garanti. Mais tout cela appartenait au passé.
Les changements s’étaient opérés doucement, nés d’une remarque en apparence anodine, mais lourde de reproches : comment une famille de médecins spécialisés depuis des générations pouvait-elle ne pas posséder la moindre plante médicinale ? Evelyne, l’héritière, en avait été sincèrement choquée. Léopold Sirinava avait accepté ce « caprice » uniquement parce que sa fille n’en faisait jamais. Elle supportait sans broncher le rythme de travail infernal qu’il lui imposait et faisait preuve d’une responsabilité exemplaire. Comment cela pourrait-il tourner mal ?
Fallait-il pour autant blâmer la passion que la jeune demoiselle nourrissait pour les fleurs et leur étude ? Sans doute. Car désormais, dans un joyeux méli-mélo, toutes sortes de plantes envahissaient les chemins pavés sans la moindre logique. La fontaine ne fonctionnait plus depuis des mois — heureusement, car Evelyne l’utilisait comme espace de rangement pour ses fioles et ses lamelles de microscope. Ce qui tranchait le plus dans ce décor n’était pas le bureau en bois installé près de l’ancienne fontaine, mais la table en fer un peu plus loin : malgré le désordre apparent du jardin, tout y était parfaitement rangé, du couteau de dissection à la plus simple feuille de notes.
Habituellement, Evelyne ne travaillait là que le soir, préférant assister son père. Mais ce jour-là, bien que le soleil timide filtrât à travers le toit de verre, elle observait déjà l’évolution d’un échantillon, le regard critique. Après un nouveau réglage du microscope, elle soupira, déçue du résultat. Elle nota ses observations d’une écriture fine, referma son carnet intitulé Étude des Acrès et alla s’asseoir à son bureau.
Son plan — « se détendre avant de finir ses dossiers » — était un fiasco. La conversation qu’elle avait eue plus tôt avec son père la tourmentait encore. Elle se frotta le visage, ferma ses incroyables yeux vairons et poussa un énième soupir. Sa main glissa machinalement dans ses cheveux noir corbeau pour vérifier son chignon tiré au cordeau. Elle laissa son corps se relâcher dans le fauteuil, les jambes balançant sans toucher le sol.
— Voudriez-vous une tasse de thé au jasmin, Miss ?
Evelyne sursauta, persuadée d’être seule, mais ne s’en offusqua pas : Vani, sa femme de chambre, était aussi discrète qu’elle. D’ordinaire, elle se consacrait à la logistique du quotidien ; le reste du temps, elle brodait ou tricotait selon son humeur. Cette obsession lui venait du jour où Evelyne lui avait demandé de raccommoder une robe. Incapable d’enfiler du fil dans une aiguille, Vani s’était excusée puis avait juré d’apprendre. S’étaient ensuivies de longues nuits blanches, jusqu’à manier les épingles à la perfection. Depuis, Evelyne n’avait plus jamais osé lui demander quoi que ce soit de similaire, au cas où…
— Plutôt à la camomille, s’il te plaît. Ce serait parfait, merci.
Vani hocha la tête et ressortit sous le regard perplexe de sa maîtresse. Elle qui voulait se changer les idées n’y parvenait pas : la présence de la fée ramenait malgré elle le sujet des esclaves qui peuplaient ce monde. Après tout, Vani en était une. Même si l’usage des fées comme servantes était admis partout, Evelyne avait beaucoup de mal avec ce système. Antonia, sa mère, était morte en défendant des idéaux libéraux — du moins d’après ce qu’on lui avait dit.
Une vieille histoire qu’Evelyne n’arrivait plus vraiment à démêler. La mort de sa mère restait floue et l’absence pesait plus que le reste. Elle n’avait jamais eu l’occasion d’avoir une relation avec elle ; Antonia n’était presque jamais là. Tout était vague, comme si son esprit avait tenté d’excuser une absence injustifiable. Mais qu’importe : elle avait toujours eu son père, et lui n’avait jamais failli. Même s’il lui répétait sans cesse à quel point elle ressemblait à sa mère, Evelyne ne parvenait pas à s’attacher à cette femme. Elle avait seulement compris qu’Antonia avait choisi de se battre pour un monde plus juste plutôt que d’être mère.
En un sens, Evelyne comprenait. Elle-même se sentait mal à l’aise face au système des esclaves. Que Vani soit bien traitée ne changeait rien au fait qu’elle portait un sceau. Jamais la fée n’aurait choisi cette vie dans un monde plus équitable. Alors Evelyne se trouvait hypocrite de s’indigner contre son père, qui voulait l’emmener à une vente aux enchères sur l’archipel. Sans doute… Mais Léopold n’était pas homme à fréquenter ce genre d’endroit ; il devait s’agir d’un contrat crucial.
Les ventes courantes ne lui posaient aucun problème : elle y avait représenté sa famille pour acheter des plantes ou des instruments. Mais celles de l’archipel concernaient les non-humains, comme Vani. Et ça, la famille Sirinava n’en faisait plus depuis longtemps : Antonia s’en était assurée. Le fait que Léopold s’y soit rangé par amour prouvait beaucoup. Marie, la grand-mère d’Evelyne, avait longtemps contesté la fermeture des sites d’expérimentation, mais le chef de famille avait tenu bon.
Marie s’était vengée à sa manière en apportant une petite esclave à la maison. C’est elle qui avait offert Vani à Evelyne lorsqu’elle avait sept ans. L’héritière se souvenait encore des disputes : Antonia ne voulait pas de cela sous son toit, mais la grand-mère avait gagné en arguant qu’elles avaient le même âge, qu’elle serait mieux traitée ici, et qu’elle était orpheline. Evelyne pensait que sa mère avait fini par céder pour se donner bonne conscience de ses absences. Qu’importe : depuis, Vani vivait avec elles et, à bien des égards, elle était devenue sa plus proche amie.
La fée revint justement, un plateau et le courrier du jour entre les mains. L’humeur déjà tourmentée d’Evelyne se dégrada à la vue des missives, surtout de l’enveloppe bleutée qui dépassait.
— Encore aujourd’hui…
— Hélas oui, Miss. Il semblerait qu’il ait de nouveau besoin de vos services.
Un frisson glacial remonta l’échine d’Evelyne. Rien ne pouvait plus assombrir sa journée que de penser à lui… Elle pouvait retarder ses réponses, mais pas refuser une requête médicale. Et la couleur de l’enveloppe signifiait précisément cela.
Vani posa le plateau, soucieuse. Elle savait mieux que quiconque que cet homme était une plaie pour sa maîtresse. Elle se rappelait très bien le moment où quelque chose s’était brisé en Evelyne. L’héritière n’avait jamais raconté ce qui s’était passé, mais elle n’avait plus jamais été la même. Sa rencontre avec Marius, le fils du régent d’Eastus, avait marqué le début d’une longue période douloureuse. Depuis ce jour funeste, des rumeurs affreuses circulaient. Mais Vani la connaissait par cœur et n’en croyait pas un mot.
— Vani… es-tu heureuse avec nous ?
La question était lourde de sens, et la fée comprit immédiatement. La tasse tremblait légèrement entre les doigts d’Evelyne, malgré le masque impeccable qu’elle portait depuis cinq ans. Vani n’était pas dupe : elle voyait cette ombre qui lacérait le cœur de la jeune femme. Ses yeux, vert et brun, manquaient d’éclat.
— Miss, vous souvenez-vous de cette fois où je suis tombée malade ?
Le regard perdu d’Evelyne répondit à sa place : pas du tout. Vani lui adressa un sourire indulgent. C’était un détail insignifiant pour l’héritière, mais un souvenir essentiel pour la fée.
Arrivée au manoir à sept ans, Vani n’avait que peu de souvenirs de sa vie d’avant. On lui avait dit que ses parents étaient morts, mais elle n’en savait rien. Elle avait surtout perdu toute émotion. Les fées étaient connues pour leur chevelure changeante reflétant leurs sentiments. Mais la sienne était restée éteinte, comme si tout en elle s’était figé.
Jusqu’au jour où une simple toux avait failli l’emporter, à dix ans. Evelyne n’avait jamais compris ce qui s’était produit, mais Vani savait : pour la première fois, quelqu’un s’était battu pour elle. À chaque réveil pénible, la fillette était là, lisant d’énormes livres, épongant son front, suppliant qu’on vienne en aide à sa femme de chambre. Rien n’aurait pu toucher davantage la petite fée. Et aussi soudainement que la maladie était apparue, elle guérit — retrouvant du même coup toute une palette d’émotions. Depuis, ses cheveux étaient arc-en-ciel, et elle n’avait plus jamais baissé les bras.
— Et de cette fois où cet homme a voulu acheter mes ailes ?
Le visage d’Evelyne se déforma aussitôt de dégoût et de colère. Ce souvenir-là, elle ne l’avait pas oublié : elles avaient seize ans, et un invité avait cru bon de marchander les ailes de Vani. Lorsqu’elle avait compris que cela impliquait de mutiler son amie, Evelyne s’était enflammée devant toute l’assemblée, proclamant clairement ce que représentait la fée pour elle : une amie, pas une propriété.
Ces anecdotes avaient plus de poids pour Vani que pour Evelyne, mais jamais la petite fée ne s’était sentie esclave. Le sceau sur son bras n’avait servi qu’à la protéger de ceux qui croyaient avoir des droits sur elle. Et jamais Evelyne ne l’avait forcée à quoi que ce soit, malgré ses propres souffrances.
Vani lui adressa un sourire presque imperceptible.
— C’est justement parce que vous avez agi ainsi que jamais vous ne pourriez ressembler à cet homme. Je vous l’assure.
Evelyne ne sembla guère convaincue. Vani comprit que ses mots ne pesaient pas lourd face à ceux de cet être détestable. Il avait tant d’emprise… Son fameux sobriquet — « Ma petite Evy » — était déjà un coup en soi. Il savait qu’elle détestait son prénom, qu’il lui rappelait une ancêtre tortionnaire. Vani, elle, ne l’avait jamais appelée ainsi. Mais lui ne cessait de frapper là où ça faisait mal, encore et encore.
— Merci, Vani… Tu m’as donné assez de courage.
C’était faux, et elles le savaient toutes les deux. Les yeux d’Evelyne ne brillaient plus depuis longtemps. Mais la fée ne releva pas : inutile de renforcer ses défenses déjà trop épaisses. Elle s’inclina doucement, annonça qu’elle allait préparer leur sortie, et quitta la pièce.
Le trajet jusqu’à la demeure secondaire des Weilliver fut bien trop bref aux yeux de la demoiselle de bonne famille. Le simple fait qu’ils vivent en réalité si près l’un de l’autre renforçait encore son inconfort. La calèche familiale tanguait depuis à peine vingt minutes qu’elle apercevait déjà par la fenêtre la grande bâtisse où résidait Marius.Si le domaine Sirinava respirait la puissance et la noblesse, celui-ci semblait vouloir prouver quelque chose. D’une exubérance presque indécente, il étalait la fortune de son propriétaire. Trop d’esclaves s’échinaient à lui donner un air encore plus grandiose, si bien qu’Evelyne ne se sentait que plus petite à côté.
Elle les voyait s’activer aux fenêtres : des mi-lapines, des fées sans ailes, toutes occupées à frotter une poussière invisible. Tout devait paraître parfait, mais l’ensemble ne transpirait que la déchéance. Après tout, c’était bien ici que vivait le fils du Régent, autorité suprême d’Eastus. Evelyne avait déjà rencontré le père de Marius, mais impossible de les comparer. Outre leur absence totale de ressemblance physique, leurs caractères étaient diamétralement opposés.
Richard de Weilliver n’avait jamais manifesté le moindre intérêt pour son fils — c’était de notoriété publique, même si personne n’osait le dire. Et si Marius avait des airs de « fils à papa », il n’en restait pas moins dangereux. D’une intelligence froide, il ne dilapidait pas la fortune familiale, contrairement à ce que pensaient certains. Au contraire, il savait tirer profit de tout.
Le fait d’être le seul humain d’Eastus à posséder un dragon faisait sa renommée. Les foules affluaient pour le voir, ce qui donnait à Marius un pouvoir qu’il utilisait parfaitement. Les soirées de combats qu’il organisait lui offraient des opportunités d’affaires inestimables, et il avait su en tirer parti. C’était lui qui menait les enchères. Mais une fois les spectacles terminés, il fallait bien soigner sa bête de foire — comme il aimait l’appeler — et c’était là qu’intervenait la petite Evy.
Peu d’humains acceptaient de prodiguer des soins aux non-humains, et encore moins à un dragon. Evelyne avait été la seule à se présenter. Elle n’aurait sans doute pas proposé son aide la première fois si elle avait su ce que cela impliquerait… mais était-ce vraiment terrible comparé au sort de l’esclave ? Elle n’en était pas certaine.
— Miss Evelyne, soyez la bienvenue, salua d’un ton morne un homme-loup, majordome de Marius.
Perdue dans ses pensées, elle n’avait même pas senti la calèche s’arrêter. Elle cligna des yeux, reprit contenance et afficha son masque habituel en saisissant sa mallette.
— Bonjour, répondit-elle dignement.— Mon maître vous attend dans son bureau.
Elle détestait ça. Habituellement, il ne prenait même pas la peine de se déplacer. Mais lorsque l’envie lui prenait, il la convoquait dans son bureau — sachant pertinemment qu’elle profitait de la présence de Vani pour s’éclipser. Il avait donc interdit l’entrée à tout non-humain, et Evelyne se retrouvait piégée dans des entretiens privés qu’elle redoutait.Mais elle ne laissa rien paraître et suivit l’esclave jusqu’à son cauchemar.
Elle n’eut pas besoin de frapper : il l’attendait sur le pas de la porte.
— Ma petite Evy ! Tu as raté quelque chose hier ! lança-t-il en riant avant de refermer derrière eux.
Elle pourrait bientôt constater par elle-même ce qui s’était produit — sur le corps du patient. Tout était toujours impeccable ici, comme si rien ne pouvait salir cet endroit. Elle tenta un sourire désolé, vite étouffé lorsqu’elle croisa son regard.Dans un autre contexte, un autre monde, Marius aurait été un bel homme : visage parfait, sourire charmeur, yeux verts lumineux… Mais pour elle, il n’était que son bourreau. Son cœur rata un battement.
Fuyant ses yeux, elle se concentra sur sa respiration. Chaque pas qu’il faisait autour d’elle la faisait paniquer. Elle fixa alors le tapis de bureau, une immense carte du monde, et se mit à réciter mentalement, comme lorsqu’elle était enfant.
« Eastus… le plus grand pays du monde, habité principalement par des humains. »
— Alors, quelle était ton excuse pour ton absence d’hier ?— J’ai beaucoup de travail en ce moment, vous m’excuserez de mon impolitesse, souffla-t-elle.— Mmmh… Je te pardonne si tu te montres sincère, ricanant.
« Les terres désolées d’Ouestia… riche commerce d’ailes de fée… potion aphrodisiaque… »
— Je suis sincèrement désolée de m’être mal comportée. Je vous prie d’accepter mes excuses.— Donc je peux compter sur toi la prochaine fois ? N’est-ce pas, ma petite Evy ?
« Sudus… régent centaure… seul pays accueillant pleinement les non-humains… »
— Je ferai tout mon possible pour ne plus vous décevoir.— Evelyne. Regarde-moi.
C’était un ordre. Sans appel. Ses mains tremblèrent.Il cherchait volontairement à prolonger cet entretien : les rumeurs n’avaient alors plus besoin d’aide pour naître… Et elle savait parfaitement de quoi il était capable.
Elle releva vers lui un regard suppliant.
« Nordus… de la neige… oui… peut-être… »
La main de Marius se posa doucement sur son épaule. Evelyne se figea.Au loin, dans son esprit, résonna la chanson qu’elle avait chantée cette nuit-là. Un couinement lui échappa. Ses larmes brouillèrent sa vision.
— J’ai dit : tu viendras la prochaine fois. N’est-ce pas ?— Oui… bien sûr…
Un sourire ravi étira les lèvres de l’homme. D’un geste calculé, il caressa son épaule. Un frisson glacial traversa Evelyne de la tête aux pieds.
— Jeudi prochain, alors ? Qu’en dis-tu, ma petite Evy ?— Je… jeudi je… Jeudi, je dois assister à la vente aux enchères de l’archipel…
Elle serra les poings. Elle s’attendait à une explosion, mais il n’en fut rien.
— Oh ? Dans ce cas, ce sera pour une autre fois. Allez, allons voir ma vedette.
Il retira enfin sa main, rouvrit la porte en réajustant son col.Quelle comédie.
Hagarde, Evelyne se leva et le suivit dans les couloirs menant aux arènes et au cachot du dragon. Silencieuse, elle fixait son dos comme s’il pouvait, lui aussi, l’agresser à tout instant.
Vani les attendait comme toujours devant le bureau. Elle les suivit sans un mot, plus digne encore qu’à l’ordinaire — détail qu’Evelyne était incapable de percevoir dans son état.
— Le voilà ! Attention, ma petite Evy, tu connais les règles. On ne parle pas à l’esclave.
Oui, elle les connaissait trop bien.Ni au patient, ni à elle-même : aucune question, on soigne et c’est tout.
Cette fois, il ne semblait pas en trop mauvais état. Était-ce mieux ?Sans doute pas. Une remise sur pied trop rapide signifiait qu’il retournerait bientôt dans l’arène.
Evelyne soupira. Aidait-elle vraiment cet être ? Elle n’en était plus certaine. Avec l’aide silencieuse de Vani, elle accomplit sa tâche sans un mot. Puis trouva un prétexte quelconque pour partir.Il ne la retint pas, se contentant de la saluer chaleureusement, promettant qu’ils se reverraient bientôt.Elle n’en doutait malheureusement pas.
Le retour se fit dans un silence oppressant pour Vani. Elle voyait sa maîtresse dépérir sans pouvoir l’aider. Cet homme aurait sa peau, à n’en pas douter.La petite fée délia ses doigts crispés. Elle cherchait une solution depuis longtemps, mais avec ses faibles moyens… que pouvait-elle faire ?
— Miss ? Souhaitez-vous un thé, en rentrant ? tenta-t-elle.
N’importe quoi pour revoir un sourire sur ce visage…Mais Evelyne répondit non d’un sourire éteint, le regard perdu dans le vide. Si rien ne changeait, cet homme l’engloutirait.
Lorsque la calèche s’arrêta, le soleil déclinait déjà. Le chef de famille les attendait sur le perron. Vani aida Evelyne à descendre. La jeune femme s’avança vers son père, le visage figé dans son masque glacé.
— Je ne te savais pas dehors. Es-tu à ce point indisposée par la vente ? demanda-t-il doucement.
Pour Evelyne, cette histoire de vente lui parut soudain lointaine, presque insignifiante. Elle leva les yeux vers son père, cherchant à absorber la sérénité qu’il lui apportait, lui et cette demeure.De l’extérieur, cette maison massive pouvait sembler froide, mais pour elle, élevée ici presque seule, c’était un paradis. Chaque pièce évoquait un souvenir heureux. La verrière au fond, les cuisines sur la gauche… tout respirait la paix.Alors une simple vente n’était qu’un détail.
— Non, cela ne posera aucun souci. Je ne te décevrai pas.
Elle lui adressa un sourire plus chaleureux et l’embrassa sur la joue.
— Je monte pour ce soir. J’ai du travail. Bonne nuit, papa.— Tu ne manges pas ?
Mais elle gravissait déjà l’escalier, caressant la rampe du bout des doigts.Elle était encore vivante tant qu’elle se trouvait ici…
Avec cette pensée pour tout réconfort, elle rejoignit son bureau, congédiant Vani sous prétexte d’une nuit de travail tardive. Elle détestait bâcler ses dossiers.