🔶 Prologue - Le vol
Au printemps, Tbilissi avait une douceur exceptionnelle.
La veille, la pluie tombée avait purifié les toits et les pavés du vieux centre, et on pouvait sentir l'odeur des magnolias dans l'air frais du soir.
Au centre de la ville, les fenêtres du Musée national renvoyaient l'image du ciel bleu nuit profond et la lumière dorée, témoignant de l'activité qui se passait à l'intérieur.
Derrière ces façades vitreuses, les lumières s'éteignent une à une, indiquant que l'hôtesse d'accueil s'apprêtait à fermer le site, après une journée calme.
Les visiteurs restants traînaient le pas sur le sol marbré, en quittant ce lieu. Leurs voix feutrées se dissolvent dans le silence poli des galeries.
Les couloirs du musée étaient plongés dans un mutisme ancien. Sous les verrières, les bustes romains et les mosaïques du Caucase semblaient s'effacer dans l'obscurité.
Au dernier étage, la salle des collections orientales était inondée d'une lumière tamisée. Sous les spots, les vitres reflétaient les porcelaines, les manuscrits ainsi que les bijoux exposés avec clarté.
Deux d'entre eux attirent l'attention des visiteurs : une parure d’or et de saphirs, et un sceptre royal gravé en arabe. Leur étiquette portait une mention sobre : Origine inconnue, XVIIIe siècle.
Lika Makashvili, comme à son habitude, inspectait le soir chaque galerie avec minutie. L'hôtesse d'accueil appréciait particulièrement les dernières heures de son travail, où le silence seul régnait.
C'est le moment idéal pour relâcher tout l'air emmagasiné au cours de la journée.
Précautionneusement, elle tirait les rideaux, vérifiait les cadenas et faisait le point sur ce qu'elle avait. Ses pas résonnaient doucement et familièrement sur le carrelage en marbre du musée.
Depuis qu'elle travaillait ici, tout lui semblait commun et routinier. Elle était particulièrement fascinée par le sceptre et la parure d'or et de saphir d'un bleu captivant.
Ces reliques étaient intrigantes et mystérieuses, pas de date, ni de lieu, comme si elles n'avaient jamais appartenu à ce monde. Tout indiquait que ces reliques renfermaient un secret.
Derrière les baies vitrées, les agents de sécurité discutaient dans le hall d'entrée. Le ciel était sombre et étoilé.
Lika regagna son bureau, classa et rangea les documents restants avant de quitter le site. Prête à rentrer chez elle, elle prit son sac et dévala les marches avec agilité lorsque la climatisation s'interrompit.
Des frissons lui traversent l'échine, le silence devient plus oppressant. Lentement, elle lève la tête, personne. Elle hésite et tend l'oreille, rien.
Le bourdonnement des néons la ramène à elle, l'instant d'après le craquement du bois résonne dans la cage d'escalier. Le vent souffle fort sur les vitres.
Elle secoue la tête et s'apprête à reprendre sa descente lorsqu'un bruit métallique retentit plus loin dans la galerie orientale.
Elle s'immobilise sur place, ce n'est pas un hasard. Quelqu'un s'est introduit dans le musée. Lorsque l'information la percute et qu'elle grimpe deux par deux les marches jusqu'à regagner son bureau.
Entre deux souffles, elle prend son talkie-walkie et règle la fréquence mais seul un grésillement se fit entendre.
Un cliquetis net résonne dans la galerie orientale suivi d’un souffle rapide. Son cœur accélère. Lika hésite encore une seconde, puis se met en marche.
Ses talons résonnent sur le sol. Lika accélère la cadence, à mesure qu'elle avance l'air se rétracte. Au bout du couloir une lumière vacille faiblement, et une ombre apparaît sur le mur adjacent à l'entrée de la galerie. Quelqu'un s'y trouvait.
Dès qu'elle pénétra dans la salle des reliques, elle vit d'abord les vitrines ouvertes, les cadenas brisés et les reliques disparues. La peur la saisit.
Derrière la colonne, une silhouette féminine émerge, vêtue de noir, ne laissant visible que ses yeux sombres.
Le regard de Lika accrocha celui de l’intruse. Dans la pénombre, le regard de l'inconnue brillait d'assurance. Elle tenait un sac de toile serré contre elle.
— Vous ne devriez pas être ici, dit Lika d’une voix qui trembla à peine.
— Ni vous, répondit l’autre calmement. Le musée ferme.
Un accent étranger, presque imperceptible. Lika avança d’un pas.
— Remettez ce que vous avez pris.
Un sourire fin étira les lèvres de la voleuse.
— Vous ne savez pas ce que vous dites.
Elle se retourna en direction de la sortie. Lika sauta sur sa ravisseuse en lui saisissant le bras. Ce mouvement fit tomber le sac dans un bruit sourd.
Les deux femmes s'affrontèrent au sol. La tension monta alors qu'elles se relevaient.
La voleuse essaya de reprendre son bien et poussa Lika avec son épaule. Lika esquiva et l'attrapa de toutes ses forces.
Elles tombèrent contre la vitrine vide, le verre craquant sous leur poids. Le sac, à moitié ouvert, laissa entrevoir l’éclat de la parure.
La voleuse la poussa violemment. Lika tomba au sol, la joue contre le marbre glacial.
Elle sentit le goût du sang dans sa bouche. Se relevant instinctivement, elle était à bout de souffle. L'autre fit un pas en arrière, ses yeux lançant des éclairs.
Lika se précipita à nouveau sur elle, s'accrochant à sa manche, essayant de lui prendre le sac.
Des pierres roulèrent sur le sol, et un éclat d'or rebondit sur les dalles. C'est alors qu'apparut le sceptre, à moitié caché sous un tissu. Le métal renvoyait un reflet pâle, presque vivant.
— Lâchez ça, souffla la voleuse.
— Vous volez l’histoire d’un peuple, répondit Lika.
La femme hésita, un rictus glissa sur son visage.
— L’histoire n’appartient à personne.
Elles se heurtèrent encore. Un cadre tomba, le verre éclata. Lika sentit la douleur courir le long de son bras. La voleuse profita de son déséquilibre, la saisit par les épaules et la projeta contre le mur.
Le choc lui coupa le souffle. Sa vision vacilla, le monde devint flou. Avant que sa conscience ne cède, elle vit l’inconnue ramasser les objets avec rapidité, glisser la parure dans son sac, puis s’élancer vers la verrière entrouverte. Le verre renvoya un éclat aveuglant, puis plus rien.
Le silence retomba, lourd, presque surnaturel. Un bruit de pas lointain, des voix appelant son nom. Lika essaya de répondre, mais elle était incapable de bouger. Son regard resta fixé sur le sol. À quelques centimètres de sa main, un petit fragment du sceptre demeurait, brisé net dans la lutte.
Le métal vibrait encore d’une chaleur étrange. Une larme glissa sur sa joue, mélange de douleur et d’injustice. Le monde s’éteignit doucement autour d’elle.
Le lendemain, Tbilissi s’éveilla sous un ciel clair. Le musée fut encerclé de rubans jaunes, les journaux titrèrent sur le vol du siècle. Les autorités parlaient d’un réseau international, d’un objet sans prix, d’une enquête interminable.
Personne ne prêta attention à l’hôtesse transportée à l’hôpital, ni à la mèche de cheveux sombres coincée sous la vitrine brisée.
Dans les jours qui suivirent, les images de vidéosurveillance circulèrent. On y distinguait à peine le visage de la voleuse, flou derrière son foulard. Seuls ses yeux demeuraient visibles, noirs et déterminés.
Pour ceux qui savaient observer, on pouvait lire dans ce regard la certitude d’une mission accomplie. Le sceptre et la parure avaient quitté la Géorgie avant l’aube, embarqués dans un avion privé vers une destination inconnue.
Au musée, l’espace vide dans la vitrine fut recouvert d’un drap blanc. Lika, alitée, revoyait sans cesse la scène. La chute, la main qui s’échappe, le reflet de l’or disparaissant dans la nuit.
Elle ignorait encore que cette nuit de printemps venait de lier à jamais son destin à celui du roi d’Asmarah.








