PROLOGUE
« On porte tous un masque, et vient un moment où on ne peut plus l’enlever sans se perdre. » — André Gide
“On a toujours la possibilité de se défendre contre la haine, la médisance, la jalousie. On ne peut rien contre les bons sentiments. Ils paralysent les forces vives comme la glu colle les pattes des mouches trop aventureuses.” — Philippe Bouvard
On dit que si l’aînée avait refusé, la cadette ne serait jamais venue au monde. Cette phrase aurait dû être une devise. Celle qui oblige le plus jeune à respecter celle qui l’a précédé. Une phrase qui aurait dû me protéger.
Dans ma vie, elle a fait l’inverse.
Chez nous, chacune de mes décisions devait d’abord recevoir l’aval d’Armeniah, ma petite sœur, avant d’être acceptée par nos parents et par le reste du monde. Rien n’était visible à la surface. À l’extérieur, nous ressemblions à une famille ordinaire. Sourires maîtrisés. Gestes mesurés. Une harmonie bien répétée.
Pour comprendre, il fallait creuser. Écarter les feuilles qui recouvrent le sol, prendre la houe et descendre jusqu’aux racines que la société préfère ignorer. Notre lien ne se lisait pas au premier regard. Il était dissimulé sous un voile épais, soigneusement entretenu. La vérité, elle, restait enfouie.
Parfois, je me dis que nous sommes Caïn et Abel. Mais dans une version moderne. Féminine. Deux sœurs nées sous le même toit, élevées par les mêmes parents, et pourtant soumises à des lois différentes. Caïn et Abel dans un monde en mutation, façonnées par la fragilité. Sans qu’il soit facile, au premier regard, de distinguer laquelle est forte et laquelle est faible.
Au début seulement, cette fameuse devise avait un sens. Le refus de l’aînée. Mais dès l’instant où le ballon a touché le filet, la partie était jouée. Les rôles se sont inversés.
Alors qu’Armeniah n’était encore qu’un être lové dans le ventre de maman, elle imposait déjà sa loi. Elle faisait souffrir maman. Elle refusait de naître. Comme si elle attendait que la lame tranche pour rappeler que c’était elle qui décidait. Les cartes étaient entre ses mains. À elle de choisir comment se déroulerait la partie. Et s’il fallait employer un autre moyen pour la faire venir au monde, elle ne cédait pas.
C’était dur. Mais c’était Armeniah.
Cet instant où elle a failli ne pas survivre est devenu le point de départ de mon enfer. Une arme que l’on brandirait plus tard contre moi, encore et encore.
— Tu ignores la douleur que j’ai endurée quand elle était dans mon ventre, et tu oses parler ainsi ?
— As-tu oublié qu’Armeniah a presque arraché la vie de ta mère ?
À force d’entendre ces mots, à force de raconter mon histoire, une évidence s’est imposée à moi.
Moi, j’étais Caïn.
Armeniah était Abel.
Puis vinrent les phrases toutes faites. Celles que l’on prononce sans réfléchir, mais qui s’infiltrent partout.
La petite est fragile.
Elle a le cœur malade.
Il faut la ménager.
Des mots légers en apparence. Des mots que l’on croit inoffensifs. Et pourtant, ils étaient suffisamment puissants pour devenir un volcan capable d’assécher les rivières. Un éclair capable de fissurer la pierre.
Ces mots ont façonné ma vie. Ils l’ont pliée. Remodelée. Jusqu’à la transformer en un amas confus, en restes que rien ne pouvait recycler.
À la maison, ma petite sœur comptait plus que tout. Ses erreurs devenaient les miennes. Elle savait transformer la moindre broutille en drame immense. Même l’insignifiant prenait des proportions démesurées.
Si elle avait été une machine, elle aurait été celle qui transforme David en Goliath.
Et moi, j’ai appris très tôt une seule chose : disparaître avant même qu’on ne me le demande.