Chapter 1
PDV NADIA
La soirée n’a pas encore commencé que je sais déjà qu’elle va m’engloutir.
Mon père se tient devant moi, les mains posées sur mes épaules comme pour m’ancrer au sol, son regard grave cherchant le mien avec une insistance nouvelle, presque fébrile. Depuis des semaines, il est différent : plus tendu, plus silencieux, comme si quelque chose lui échappait et qu’il refusait de l’admettre.
— Nadia, écoute-moi bien, dit-il enfin. Ce que je fais ce soir, je le fais parce que je t’aime.
Le mot aime me serre la gorge.
Il détourne légèrement le regard, inspire profondément, puis reprend, comme s’il récitait une vérité qu’il s’est imposée.
— L’Italie est devenue instable. Elvis Mancini a pris un territoire qui nous appartenait, il a humilié nos alliés, il s’est imposé trop vite. J’ai sous-estimé sa puissance… et je l’ai payé.
Je sens mon estomac se nouer.
— Ses parents ont été tués, ajoute-t-il, plus bas.
— Par toi, murmuré-je.
Il ne nie pas.
— J’ai fait ce que je devais faire pour protéger notre clan. Mais Mancini n’oublie pas. Il est dangereux. Imprévisible. Et je refuse que tu sois exposée à sa vengeance.
Ses doigts se resserrent imperceptiblement sur mes épaules.
— Te fiancer à Yuris Ivanov, c’est te placer sous une protection solide. Une alliance forte. Personne n’osera te toucher.
Je voudrais lui dire que je n’ai rien demandé.
Que je ne suis pas un rempart.
Que l’amour ne devrait pas ressembler à une stratégie.
Mais je me contente de hocher la tête.
Parce que c’est ce que j’ai toujours fait.
Quand la soirée commence réellement, la villa se remplit d’invités triés sur le volet, de sourires hypocrites et de regards lourds de sous-entendus. Les lustres diffusent une lumière chaude, presque trompeuse. Je suis à ma place, aux côtés de mon père, droite, silencieuse, parfaite.
Yuris arrive un peu plus tard, seul, sûr de lui. Son costume sombre tranche avec la clarté de ma robe. Son regard glisse sur moi lentement, s’attarde volontairement.
— Cette robe…, souffle-t-il enfin, à voix basse.
Il esquisse un sourire à peine visible.
— Tu cherches à provoquer, ou tu ignores simplement ce qui te met en valeur ?
Je sens la honte me brûler la peau. Je rectifie instinctivement le tissu, consciente de chaque regard autour de nous.
— Je ferai plus attention, murmuré-je.
Il ne répond pas. Mais je vois, dans l’éclat de ses yeux, qu’il est satisfait de m’avoir déstabilisée.
Plus tard, à table, je me sens déjà de trop. Les conversations me passent au-dessus, les rires me heurtent sans m’atteindre. Lorsque je tends la main pour me resservir, des doigts se referment brusquement autour de mon poignet.
Je sursaute.
Yuris se penche vers moi, sa voix basse, douce en apparence, cruelle en réalité.
— Ce n’est pas nécessaire, Nadia.
Il serre légèrement plus fort.
— Tu as déjà une silhouette… fragile. Ce serait dommage de la gâcher.
Ses mots sont calculés. Il veut que ça fasse mal.
Les larmes me montent aux yeux malgré moi. Je détourne la tête, mais il les voit. Il les observe même, un instant, avec un intérêt malsain, avant de me lâcher comme si je n’étais rien.
Mon père a tout vu.
Il ne dit rien à Yuris. Pas un mot. Il se contente de se tourner vers moi, le visage fermé.
— Va prendre l’air, Nadia, dit-il calmement. Ça t’aidera à te ressaisir.
Je me lève aussitôt. Dès que je franchis les portes vitrées, les larmes coulent enfin. Je marche vite, presque en courant, les joues humides, incapable de retenir ma respiration saccadée.
La nuit est fraîche, mais je ne sens presque rien. Je n’entends plus la musique. Plus les voix. Seulement mon cœur qui bat trop fort.
Je n’entends pas les pas derrière moi.
Je ne sens pas les présences se rapprocher.
La main se plaque brutalement sur ma bouche, accompagnée d’un tissu imbibé. Une odeur chimique m’agresse immédiatement.
— Chut…, murmure une voix grave, sombre, inconnue, tout près de mon oreille.
Je me débats violemment, frappant à l’aveugle, me tordant de toutes mes forces.
— Calme-toi, ajoute une autre voix, plus sèche, plus pressée.
Je parviens à me libérer une fraction de seconde, aspire une grande bouffée d’air et me mets à courir, affolée, les larmes brouillant ma vision.
— Attrape-la ! ordonne une voix autoritaire derrière moi.
Un deuxième homme surgit et m’attrape les poignets. Je hurle, me débats sans cesse, mes mouvements désordonnés les forçant à lutter pour me maintenir.
Ils me tirent violemment en arrière. Je tombe. Le sol heurte mon dos brutalement, l’air quitte mes poumons dans un souffle douloureux.
Le tissu revient aussitôt.
Je tourne la tête, haletante, réussissant encore à respirer par à-coups, l’air nocturne brûlant mes poumons. Mes muscles tremblent, mes forces s’épuisent.
— Tiens-la, ordonne la voix sombre.
— Elle résiste trop, répond l’autre, agacé.
Le mouchoir est plaqué plus fort, implacable.
Je lutte encore… puis je craque.
Je finis par respirer.
Une fois.
Puis encore.
La panique se dissout lentement, remplacée par une lourdeur écrasante. Les voix deviennent lointaines, le monde se trouble, et je sombre dans le noir, emportée malgré moi.