Soixante à la seconde

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Summary

Amerliyn vit tranquillement sa petite vie tout en aidant au Ranch familiale. Tout est juste parfait, elle s'occupe de ses chevaux sans se préoccuper de ne jamais avoir trouver son ame-soeur du haut de ses 24 ans. Cependant, depuis qu'Estelle, l'ame-soeur et femme de son frère ainé, est arrivé au Ranch, les choses sont plus compliquées et les deux femmes se disputent régulièrement. Excédé par l'ambiance, les parents d'Amy lui organise des vacances en Estrella, pays limitrophe qui vient à peine de rouvrir ses frontières suite à la signature d'un traité de paix. De simple vacance, ni plus ni moins, ce qui n'était pas prévu c'était bien sur d'y rencontrer à son tour cette personne trop particulière...

Status
Complete
Chapters
15
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
18+

Chapitre 1

Je sursaute en entendant la porte de la cuisine claquer, laissant un sourire mi-fier, mi-coupable naître sur mes lèvres. Et un point de plus pour moi ! Ma mère me fixe d’un air exaspéré, les lèvres pincées. Un lourd combat se lit dans son regard que je ne soutiens pas, mais la présence de mon père doit la retenir. Ce dernier soupire simplement, tournant la page de son journal dans un geste presque théâtral. Je pense avoir gagné, mais l’entrée en scène de mon frère me coupe dans mon élan victorieux.

Parlim et moi avions trois ans de différence et, jusqu’à sa rencontre avec Estelle — sa femme et accessoirement mon horrible cauchemar —, nous nous entendions bien. Il n’était pas de nature à chercher le conflit ; le souci, sans doute, était que moi, oui… Soyons claires, j’aimais mon frère et sa fille qui, bien que partageant la moitié de son ADN avec son dragon de mère, n’en restait pas moins la petite la plus adorable qui puisse exister. Du haut de ses deux petites bougies qu’elle venait à peine de souffler, elle menait son monde à la baguette et je lui trouvais plus d’intérêt que pour la plupart des adultes. Je les aimais vraiment. La vie au ranch serait sans doute parfaite, mais j’étais à présent obligée de compter parmi les membres de ma famille cette femme immonde que je ne supportais pas.

Mon frère me fixa à son tour, soupirant du même air que mon père un peu plus tôt, et s’installa simplement, tasse de café en main. Pour un peu, il en sortirait lui aussi un journal et la ressemblance avec le paternel aurait pu être amusante. Mais au vu de son regard, je savais qu’il avait dû croiser sa mégère en chemin et que toute blague serait mal venue. Dernière option donc : la fuite. À présent un peu honteuse, je pris le parti de commencer ma besogne plus tôt. De toute façon, il n’appartenait qu’à moi de gérer mon emploi du temps. Et c’est donc dans un silence pesant au possible, sans doute palpable, que je fermai la porte de la cuisine doucement, comme pour ne pas me faire plus remarquer. Surprise par l’air frais du dehors, je regrettai déjà mon parka bêtement oublié au dossier de ma chaise, mais je me refusais à affronter les regards accusateurs. Tant pis, j’allais grelotter ! Et c’est donc en poussant le soupir familial que je me précipitai vers mes boxes, pensant alors à mes adorables bébés plutôt qu’au fait que j’avais encore merdé.

Je savais que mon comportement pesait à tout le monde et que je pourrais prendre un peu plus sur moi. Mais ma belle-sœur provoquait en moi, de manière totalement instantanée, un sentiment d’énervement si intense que je n’avais pas la force d’ignorer. Elle n’était pas si innocente non plus ! Elle qui n’avait eu de cesse de me chercher des poux sitôt qu’elle était entrée dans la famille ! Nous avions fréquenté le même lycée sans nous adresser la parole, mais à présent que nous vivions sous le même toit, il lui arrivait encore d’oublier de mettre mon assiette à table… J’avais bien conscience que ce n’était pas grand-chose, mais je ne pouvais nier que cela me mettait dans une colère noire ! Et c’est ainsi qu’avait commencé notre petite guéguerre…

Au ranch, chacun avait ses corvées ! Concernant les tâches ménagères, elles changeaient chaque semaine. J’aurais pu faire comme le reste de ma famille et faire semblant de croire que non, elle ne faisait pas exprès d’oublier de mettre mon assiette à table, ou de ne pas voir la panière au moment de repasser mes vêtements, et même, pour aller plus loin, je fus bien la seule à ne pas avoir reçu d’invitation à leur mariage. Bref, elle m’avait cherchée ; certes, je ne l’aimais déjà pas, mais elle avait allumé un feu qu’elle n’était pas près de pouvoir éteindre.

Elle m’avait cherchée, elle allait me trouver ! Et ça durait depuis plus de trois ans, enfin depuis qu’elle avait emménagé avec nous, vu qu’elle avait insisté sur le fait de mettre les histoires de sa mère en ordre avant de se marier et donc de s’installer. Les gens autour de nous pensaient sans doute que les origines ultra modestes de cette peste me dérangeaient, me mettant sur le dos leurs propres aversions pour elle, mais ce n’était pas le cas. Il m’importait bien peu, comme au reste de ma famille d’ailleurs, que ma belle-sœur ait pu être abandonnée par son père et que sa mère ne fût dès lors qu’un paria au village, enchaînant problème sur problème. Beaucoup d’entre eux avaient éprouvé pour ma famille un élan de pitié lorsque mon frère s’était amouraché d’elle, un peu comme si nous avions perdu à la courte paille face à la roue de la destinée, comme c’était malheureusement tombé sur nous… Non, de cela, je m’en fichais, royalement d’ailleurs. Elle aurait encore pu être élevée par une horde de castors sauvages que cela m’aurait à peine fait tiquer. Bien que cela expliquerait bien des choses.

L’image soudaine d’Estelle en haillons et couverte de boue, tentant de construire un barrage, les mains pleines de bouse, me fit sourire un moment. Ça ne lui allait pas si mal que ça en plus ! L’archétype de la pétasse blonde manucurée dans une telle position… Bien qu’en réalité elle n’était pas blonde, que du contraire ! C’était moi la blonde, mais je ne portais pas de vernis à ongles, je détestais même ça ! Au grand dam de ma mère, qui avait cependant jeté son dévolu pour ses « moments girly » justement sur sa belle-fille, avec qui elle pouvait passer des heures à se peinturlurer les ongles des doigts et des pieds, jusqu’à s’en inventer des supplémentaires pour faire perdurer le plaisir.

À cette image fugace de ma mère et de la pimbêche jouant à la parfaite petite famille, je shootai rageusement dans un caillou avant de me rendre compte qu’il s’agissait plutôt d’un gros galet. Mon orteil montra alors à quel point il était certes petit, mais n’en restait pas moins mesquin, et c’est donc en jurant que je poussai la porte en bois du hangar.

L’air était un peu plus chaud à l’intérieur, heureusement d’ailleurs ! J’avais encore mal au pied, mais il ne faisait pas suffisamment chaud pour que l’envie de retirer ma chaussure me prenne. Je laissai donc tomber l’idée et me dirigeai aussitôt vers le premier box. Mes chevaux étaient mes bébés ! Les trésors de ma vie, et autant le but de notre ranch familial était de revendre nos bêtes aux agriculteurs environnants pour les travaux, autant mon père n’avait pas réussi à me détacher des chevaux dont je m’étais occupée. Pour le coup, mon père s’était alors refusé à ce que je mette encore des bêtes au monde, m’y attachant tout aussi instantanément. J’avais cependant eu la chance d’avoir sept tentatives avant que mon père n’en vienne à cette extrémité. Je possédais donc sept chevaux que je bichonnais !

Mes journées étaient toutes, ou presque, semblables les unes aux autres, et cela me convenait parfaitement. J’aimais beaucoup ma vie au ranch. Selon ma mère, c’était justement cela qui m’empêchait de trouver mon âme sœur ! Le fait qu’elle ait découvert mon père jeune devait sans doute lui donner une idée bien erronée de la réalité, mais il n’empêche que du haut de mes vingt-six ans, je n’avais pas encore trouvé cette personne particulière alors que tous les camarades de mon âge étaient déjà bien engagés.

Un tas de bêtises, oui ! Lorsque je voyais Parlim et Estelle ensemble, on pouvait bien me jurer que ces deux-là étaient faits pour être ensemble, je jurais plutôt que la personne qui en avait décidé ainsi avait sans doute un sens de l’humour assez particulier. Non, décidément, je n’arriverais jamais à penser que cette folle furieuse puisse correspondre à une personne au caractère si calme et posé comme mon frère. Pourtant, je percevais sans mal l’étincelle chaleureuse qui brillait au fond de ses yeux lorsqu’il la regardait. C’était la même qui brillait dans les yeux de mon père lorsqu’il voyait ma mère. Et s’il y avait bien une chose en laquelle je croyais, c’était l’amour qui existait entre mes parents.

Dans l’univers dans lequel j’évoluais, chacun possédait une âme sœur. Une personne parfaitement compatible que notre propre âme reconnaissait en un coup d’œil, créant un lien indéfectible dont on ne pourrait jamais se défaire ! Généralement, tout le monde la trouvait rapidement, dans son entourage. Au village, quelques paires d’enfants faisaient sourire, car déjà ils s’étaient reconnus. Cependant, il pouvait arriver que cela prenne du temps. En fonction des familles, il y avait diverses réactions possibles. Certains juraient trouver l’amour ailleurs, fondaient un début d’histoire avec une personne ne leur étant pas destinée et finissaient par se faire abandonner, comme la mère de ma si charmante belle-sœur. Dans d’autres cas, la famille elle-même envoyait le membre diligent en vadrouille, histoire de tenter le tout pour le tout afin de trouver la perle rare. Beaucoup de familles organisaient speed-datings et autres dans ces mêmes ambitions. Dans les hautes familles, cependant, il était assez commun de se marier par intérêt… Qu’importe, ce monde ne semblait reconnaître que les paires et je n’en faisais définitivement pas partie ! Oh bien sûr, au lycée, comme beaucoup, j’avais vécu mon lot d’historiettes sans importance, mais qu’importe à quel point je pensais être amoureuse, jamais cela n’avait été si particulier ; il n’y avait jamais eu d’étincelles… Tous mes autres camarades étaient casés, mariés, tous sauf moi ! Je ne savais pas s’ils s’étaient simplement conformés à ce stupide moule ou s’ils avaient réellement trouvé cette personne, mais en tout cas, cela ne changeait rien à ma situation…

Je poussai un nouveau soupir, m’approchant de Mini Apple, voulant la brosser ce matin-là. Je voulais bien croire à toutes ces histoires d’âmes sœurs, mais bien que je ne sois jamais sortie de mon petit village reculé de tout, jamais je n’avais eu ce genre de sentiments. J’avais pourtant déjà, il me semble, été amoureuse. Mais rien qui ne me fasse autant de vagues que ce que je pensais percevoir au fond des yeux de mes parents lorsqu’ils se regardaient. Ces deux-là, c’était vibrant ! Je rêvais discrètement de vivre ce qu’ils avaient, mais dans mon hypocrisie sans doute, je n’y croyais pas.

— Tu pensais vraiment pouvoir t’enfuir si facilement ?

Je sursautai violemment, faisant tomber la brosse sur mon pied déjà endolori. Je jurai alors devant le visage souriant de mon frère, qui devait sans doute se dire que Sinora avait entendu ses prières. Même Grandino, le fidèle toutou de mon frère qui le suivait absolument partout, semblait se moquer de moi. Je pris cependant sur moi, sachant que rien de ce que mon mauvais caractère pourrait rétorquer ne serait à la hauteur à cet instant. Je ramassai donc la brosse, reprenant mes soins.

— Je ne vois pas de quoi tu parles. Tu viens donc me filer un coup de main ? Alvarez a besoin d’être brossé lui aussi !— Ah ça, tu peux rêver ! Ce sont tes chevaux, tu t’en occupes, tu te souviens ! Mais si ça te fait trop de boulot, on peut discuter d’une solution… dit-il avec un sourire sournois.

Le sous-entendu de revendre un de mes si précieux bébés me chauffa comme un volcan. J’étais certaine, dans un petit coin de ma tête, qu’en premier lieu mon frère me proposait un marché pour m’aider dans mon travail, mais il n’y a pas si longtemps, Estelle avait sous-entendu que j’étais assez capricieuse de ne pas vouloir revendre mes chevaux. Elle insinuait que je coûtai trop d’argent à la famille avec mes lubies. Ma mère avait défendu les propos d’Estelle en me signifiant que durant sa jeunesse, elle n’avait pas toujours pu manger à sa faim, mais j’estimais de mon côté que les mots avaient un pouvoir et qu’il était nécessaire qu’elle reste à sa place et ne s’en mêle pas. Évidemment, je ne m’étais pas gardée de le lui dire ! Le chef de famille était mon père et elle n’avait rien à dire là-dessus. Je me trouvais gagnante, mais elle avait alors fait remarquer qu’un jour, le chef de famille serait son mari et que les choses pouvaient changer. Je fixai donc mon frère, incendiant ses yeux marron — couleur que nous partagions —, un air de défi creusant mes traits. Qu’il ne vienne surtout pas me parler de vendre mes bébés ou il allait être verni ! Mais je vis alors avec soulagement qu’il avait finalement suivi le même cheminement que moi et il fit une mimique bizarre dont lui seul avait le secret.

— Vas-y, arrête tes conneries, je ne vais pas faire un truc pareil !

J’aurais très bien pu exiger plus de lui, injuriant au passage sa femme, mais Parlim était un homme de parole et je savais de toute façon qu’il lui serait inacceptable d’en venir à de telles extrémités. Notre famille était bien plus unie qu’il n’y paraissait ! Notre pays fonctionnait sur un système très particulier. Dans les faits, chaque famille possédait son commerce et avait son rôle à jouer dans les rouages et le bon fonctionnement de l’ensemble, comme une immense usine. Ma famille était donc chargée de fournir du bétail pour les travaux dans les champs. Nous n’étions pas les seuls, évidemment, mais nous faisions partie des plus grands exploitants. Nous avions donc des chevaux, des poneys et quelques vaches, mais ces dernières n’étaient que pour notre utilisation privée. Du lait frais, ce n’était pas donné ! D’autant plus que ma mère venait d’une famille productrice de fromage et de beurre et qu’elle les préparait elle-même dans son atelier ! Un véritable régal !

Mais qu’à cela ne tienne, le jour où mon père le déciderait, Parlim prendrait la tête de notre élevage et je serais alors contrainte, de par nos coutumes, de suivre ses ordres. Cependant, je prenais pour le moment parti que même si Estelle s’y prenait à cœur défoulé, elle ne parviendrait pas à me chasser de mon paradis. Je soupirai alors, consciente que même si c’était une véritable peste, c’était moi qui avais lancé la première balle de match ce matin.

— Je sais que tu ne vas pas aller t’excuser ni rien, je ne suis pas fou hein, mais il serait possible d’avoir un peu de paix ?

Les lèvres pincées, je me retrouvai sans mots, reprenant simplement mon brossage en silence.

— Tu sais, petite sœur, tu seras toujours chez toi ici, quoi qu’il arrive ! Et tes chevaux aussi, évidemment, mais Estelle aussi est chez elle maintenant.

Je fis le tour de mon cheval, cherchant à m’extraire du regard perçant de mon frère. Je ne désirais pas m’énerver contre lui ; or là, j’avais le sentiment d’être une bombe prête à exploser sur la première personne qui oserait prendre la défense de cette femme. Je me cachai avec le peu de fierté qu’il me restait. Mais Parlim n’en démordait pas : il vint simplement poser sa main sur la mienne, me forçant à le regarder de nouveau. Je ne me sentais pas d’affronter encore une fois, de peur d’y trouver de la colère et du rejet sans doute, mais après un bref accès de courage, j’y trouvai plutôt un sourire plein de confidences.

— Je l’aime, Amerlyin.

Il avait ce petit sourire, celui qu’il avait depuis qu’il l’avait vue lors d’une fête de mon lycée où il m’avait accompagnée. Il avait déjà fini le lycée et, le jour de la fête de l’école, ma famille était venue assister au mini-concert que j’avais organisé avec mon groupe de l’époque. C’était là qu’il l’avait vue. Il avait littéralement bugué devant elle et n’avait plus pu la quitter des yeux après ça. Avant la fin de la soirée, le village entier était déjà au courant. C’était juste flagrant…

— Je suis désolée, Parlim.

Ces mots sortaient de nulle part et je ne sais pas si j’avais pu les dire sans ma bouche traîtresse qui s’était permis des libertés. Cependant, ils sonnaient aussi vrais.

— Je ne pourrais pas te donner de raisons ni de promesses, mais je sais que j’exagère. Je souffre aussi de cette situation…

Je ne voulais pas lui montrer la douleur qui m’habitait. Le fait d’être mal à l’aise dans son cocon familial n’était pas un sentiment que j’aimais ressentir ; pourtant, il était avec moi depuis un très long moment, comme une vieille épine qui se réveillait régulièrement pour me rappeler que les choses changent, sauf moi.

Parlim n’ajouta pas un mot. Il embrassa simplement mes cheveux dans un geste mêlant une tendresse infinie qui me réchauffa instantanément le cœur, puis partit lui aussi entamer sa journée.

Je ne croisai plus personne ce jour-là. Je fis le tour de mes tâches journalières d’un geste un peu absent, mes pensées toutes plus encourageantes les unes que les autres. Je devais tenter de me sortir de cet infâme tourbillon maléfique qui m’isolait des miens. J’en étais à chantonner un air enjoué, plein de promesses que je me sentais prête à tenir, quand je finis par me diriger de nouveau vers la cuisine, prête à aider à la préparation du repas.

Estelle était là et je m’appliquais à l’ignorer royalement, mais discrètement. Ma mère discutait pour moi ; je n’avais plus qu’à lâcher quelques onomatopées au bon moment et le tour était joué ! Oui, ce soir était le soir de ma victoire ! Mon père entra avec mon frère, la mine étonnée de nous trouver en train de rire sous les grimaces adorables d’Elloria, qui s’en donnait alors à cœur joie. Et puis ce fut le drame.

Tout se passa très vite, trop sans doute pour que je puisse retenir tant soit peu mon ressenti, ou mieux, le cacher. Dans un geste rapide, Elloria donna un malheureux coup de coude sur la table, faisant tomber le mug de mon père. Il s’éclata au sol dans un bruit presque fracassant et ma nièce se mit aussitôt à pleurer, sans doute de peur d’être réprimandée. Estelle réagit alors au quart de tour, attrapant sa fille pour la rassurer.

— Ne t’inquiète pas, Ello, elle n’était même pas jolie cette tasse, n’est-ce pas, grand-pa ?

Une timide petite voix au fond de moi me sermonnait. Après tout, elle n’était pas au courant ! Cette tasse était le premier cadeau que j’avais fait de mes mains et que j’avais offert à mon père. Il avait toujours ri et disait souvent qu’il serait enterré avec ; j’avais fini par le croire. La voir alors au sol, en cet instant, me statufia, comme si une promesse venait d’être brisée. Je ne voulais plus faire semblant dès lors, quand bien même je savais que ma réaction était puérile.

— Je ne me sens pas très bien, je monte me coucher !

Il me semblait avoir fait preuve d’autant de self-control que possible et je souris à l’assemblée avant de sortir de la pièce, montant les escaliers aussi vite que je le pouvais. C’était tellement stupide de réagir ainsi, comme une enfant. C’était une chose que je détestais chez moi ! Je m’écroulai sur mon lit, allumant au passage mon ordinateur portable. J’avais bien l’intention de mourir de faim en matant une série et de me faire oublier.

Le lendemain cependant, ma résolution était aussi claire que de l’eau ! Je serais un exemple de self-control. Tout le monde m’avait laissée en paix la veille et c’était au mieux. J’avais certes très peu dormi cette nuit-là, mais elle m’avait porté conseil.

— Bonjour tout le monde ! scandai-je, la joie réincarnée.

Tout le monde était déjà présent et me regardait, médusé. Je regardai un instant cette famille aux expressions à la limite du ridicule. Je ris sous ma barbe imaginaire avant de piocher une pomme.

— Ça me suffira pour ce matin ! Bonne journée à tout le monde !

J’attrapai mon manteau, ne voulant pas passer deux jours sans, et embrassai la joue piquante de mon père avant de sortir sans que personne ne prononce un mot. La journée commençait bien, j’allais trouver mes nouvelles marques et ne pas emporter ma famille dans mon égoïste peur du changement… Je devais grandir et évoluer !

C’est donc comme ça, toujours pleine de cette résolution, que le temps passa et que deux mois s’écoulèrent sans que je m’en rende compte. Il n’y avait plus de conflit au sein des Carioza, et pour cause : je les évitais comme la peste ! Je me levais une heure avant tout le monde et ne rentrais le soir que tard. Mais cela valait le coup, ils étaient heureux… Il m’arrivait de les observer de loin et de m’apaiser au son du rire de ma nièce, qui semblait s’enchanter de bien-être. Tout était pour le mieux. Je devais cependant avouer que je me sentais seule et, dans ces moments-là, j’attrapais ma guitare et sortais gratter dehors, loin dans nos prés, sous le beau temps qui revenait docilement.

Le vent poussa un rugissement chaud, plein de promesses, et je poussai un soupir d’aise. Le bruit de la nature m’apaisait et je m’étais habituée au silence. Guitare en main, je m’assis contre le tronc du saule pleureur. J’adorais cet endroit et je venais souvent là durant mon temps libre pour composer librement. J’avais remarqué qu’Elloria venait souvent m’écouter en secret et ce simple fait m’engorgeait de plaisir. C’était comme un rendez-vous secret avec elle et j’espérais secrètement qu’elle veuille un jour apprendre à jouer. Je l’imaginais sans mal, avec quelques années de plus, tenant avec précarité la petite guitare que j’avais reçue étant gamine.

Je lançai un regard discret dans le coin où elle venait se cacher et ne la vis pas. Je souris cependant, à présent habituée à la solitude, et ouvris mon cahier à la dernière page, relisant les notes écrasées dessus dans un moment de faiblesse de ma part. Je souhaitais reprendre là où je l’avais laissé ; bien que mon humeur fût meilleure, la sensation déroutante de l’isolement me fit tourner la tête bien trop vite et je me sentis à nouveau dans le thème. Je fermai alors les yeux, jouant de mémoire avec une facilité déconcertante le début de la mélodie que j’avais déjà composée, caressant mon instrument comme s’il était le seul à pouvoir fulminer mes sentiments avec autant de précision. Et lorsque les notes écrites sur le cahier s’épuisèrent, mes doigts, eux, continuèrent naturellement. Je me stoppai cependant, notant rapidement les nouvelles pour ne pas perdre le fil. Le soir pointait le bout de son nez, mais il était encore trop tôt pour moi pour rentrer.

— On va t’éloigner des médocs des animaux, hein ? C’est la déprime ton truc !

J’en aurais lancé ma guitare au loin tant je ne m’attendais pas à voir mon frère débarquer de la sorte. Peut-être même que j’aurais pu m’en servir pour le frapper ! Je ne l’avais ni vu ni entendu et mon cœur affolé mit du temps à se calmer.

— Tu es complètement malade ! dis-je, accusatrice.— Papa et maman veulent te parler, petite sœur.

Son ton était presque désolé et, pendant un court instant, je me demandai ce que l’on pouvait bien me reprocher. Je lui lançai un regard interrogateur et il haussa les épaules, me montrant simplement le chemin comme pour m’inciter à y aller rapidement. Je me relevai alors presque péniblement, avec une légère inquiétude. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre ! Parlim marchait à côté de moi en silence et j’y étais tellement habituée que je n’y prêtai pas attention.

L’atmosphère au sein de la maison était particulière, mais pas lourde. J’avais juste l’impression d’y être de trop et je pensai distraitement que je préférais me trouver encore sous mon arbre fétiche qu’ici. Estelle et mes parents étaient dans la salle à manger et c’était si inhabituel que j’avalai ma salive de travers. Cela ressemblait en tout point à une réunion de famille. Pire, une réunion de crise ! Avions-nous des soucis ?

— Assieds-toi, Amerlyin.

Je n’étais pas très rassurée par le ton autoritaire de ma mère. Elle avait toujours eu cette aisance naturelle, mais en ce moment j’avais l’impression de n’être plus qu’une enfant sur le point de se faire taper sur les doigts. Je pris cependant place en silence, attendant le jugement. Tout le monde fuyait mon regard, Estelle me tournant même presque le dos et mon père fixant un point au-dessus de l’épaule de ma mère. Seule cette dernière me fixait d’un œil presque sévère.

— Écoute, maman, si j’ai fait une bêtise je suis désolée, je n’en avais pas conscience, bredouillai-je en marchant sur des œufs.

Le masque naturellement dur de ma mère fondit alors sous mes yeux. Constance Carioza était réellement le roc de cette famille et la voir réagir de la sorte, montrant une telle marque de faiblesse, me donna un sérieux coup dans l’estomac. Je me relevai presque, dictée par mon corps en roue libre qui voulait simplement étreindre celui de ma mère.

— Reste assise, ma fille.

Elle était douce à présent, les yeux légèrement humides, et je remarquai alors qu’elle tenait dans ses mains une boîte en carton grossièrement emballée ainsi qu’une enveloppe qui semblait assez épaisse. Elle posa soudainement son fardeau devant elle.

— C’est pour toi, nous nous sommes cotisés pour t’offrir ceci.

Surprise, je fixai la boîte d’un air étrange. Ce n’était ni mon anniversaire ni une fête particulière et je ne comprenais donc rien. Mon père tendit cependant le bras et fit glisser le paquet vers moi. J’attrapai alors le cadeau, toujours un peu mal à l’aise, et ouvris le papier kraft qui en cachait le contenu.

— Un traduce ? fis-je, surprise.

Je ne voyais pas en quoi je pourrais avoir besoin de l’engin et retournai entre mes doigts l’objet, apercevant la liste de langues installées sur l’appareil. Le traduce était un système ingénieux qui, une fois allumé, vous permettait de comprendre les langues sélectionnées et de les utiliser à votre tour. Les appareils les plus haut de gamme, de nos jours, permettaient aussi d’écrire dans ces langues, mais ce n’était pas le cas du mien.

— Ma chérie, il va falloir que tu nous écoutes.

La voix incertaine de mon père me priait de l’écouter sans l’interrompre. Je détachai alors mes yeux de l’objet et le fixai, toujours sans comprendre.

— Tu traverses une période difficile en ce moment et on s’est demandé ce qui pourrait t’aider. Du coup, on s’est dit que peut-être ça te ferait du bien de voir du pays… enfin, si on peut dire !— On s’inquiète, ma fille, tu n’es plus toi !— Il ne faut pas que tu voies ça autrement.

Je décachetai en silence l’enveloppe et y trouvai une suite de billets de train ainsi que de l’argent liquide. Les multiples explications reprirent, toutes se mélangeant les unes aux autres, et au final je ne comprenais plus vraiment ce qui se passait. L’image presque nauséeuse d’une personne dont on voulait se débarrasser me traversa furtivement l’esprit. Mais je devais me tromper, il n’avait jamais été question de ce genre de chose chez nous.

— On veut juste que tu profites de vacances et que tu nous reviennes. Je m’occuperai personnellement de tes chevaux en attendant ton retour.

La voix de mon père résonna plus fort que celle de ma mère, et c’était assez rare pour être souligné. Il fit un bruit étrange de la gorge, marquant son agacement. Sans doute qu’à ses yeux il était presque insultant que l’on puisse imaginer qu’il souhaitait éloigner sa fille pour de mauvaises raisons !

— Tu devrais saisir cette opportunité et en profiter. Quand tu reviendras, je veux retrouver ma fille. C’est elle qui me manque, pas… ça ! dit-il en me montrant du doigt, et j’aurais effectivement pu m’en offusquer.

D’ordinaire, celle qui avait toute l’inspiration des mots était ma mère, et elle semblait d’ailleurs mener mon père à la baguette. Mais en cet instant, il ne faisait nul doute qu’il était bien le chef de famille. Je me levai alors, souriante, et pris le parti d’honorer leurs cadeaux à tous.

— Merci tout le monde ! J’en ferai bon usage, c’est promis !

Mon père se leva, m’ébouriffa les cheveux et quitta la pièce en jetant un regard à Parlim pour qu’il le suive. La journée n’était pas finie. Ma mère se remettait à peine de ses émotions et Estelle finit par se lever. Elle s’arrêta devant la porte et, sans me jeter un regard, murmura assez fort pour être entendue :

— Ce n’est pas comme si ta maison était ailleurs.

J’étais assez surprise et me retournai vers elle, mais elle était déjà partie. Je n’eus cependant pas le temps d’en faire grand cas, car ma mère me couva d’un débordement d’amour.

— Je t’aime, ma fille, on t’aime tous ! Je suis persuadée que ces vacances t’aideront au mieux. Mais tu vas me manquer.

Elle me serra fort dans ses bras et je soupirai presque d’aise. Les câlins de ma mère étaient rares, mais vrais. Ils vous enveloppaient dans un paradis dont elle seule avait le secret. Cela fonctionna encore et ma solitude me parut bien moins oppressante. Mieux : je me sentais à ma place.

— Ce n’est qu’un petit tour des pays voisins, mais peut-être que c’est justement ce qu’il te faut !— Maman, ne me dis pas que tu t’attends à quelque chose de particulier, hein…

Sinora, ne me dites pas qu’elle espérait que je trouve chaussure à mon pied ! Je savais qu’elle m’aimerait quoi qu’il advienne, mais l’étincelle d’un jour me draper de blanc ne cessait de grandir dans les prunelles de ma mère. Je ris, mi-amusée, mi-consternée par son comportement. Pour ma mère, c’était une véritable possibilité, mais je doutais fortement que ce voyage puisse m’apporter quoi que ce soit de plus. Trouver mon âme sœur n’était pas du tout au menu du jour !

Pourtant, je ne tarderais pas à changer d’avis.