Jackpot et ascenseur émotionnel.

All Rights Reserved ©

Summary

Claire, vingt-cinq ans, conseillère bancaire discrète et trop sensible pour le monde qui l’entoure, emménage seule dans un petit appartement parisien. Le jour de son installation, une panne d’ascenseur la met face à son nouveau voisin, Nathan, dentiste calme et chaleureux, à l’opposé de son univers gris et oppressant. Coincés entre deux étages, dans une situation aussi absurde qu’inconfortable, ils font connaissance malgré la peur, la gêne et les maladresses. De cet épisode improbable naît une complicité inattendue. Nathan, attiré dès le premier instant, choisit pourtant de rester dans l’ombre, se contentant d’une amitié rassurante. Claire, elle, reste prisonnière d’un amour idéalisé pour son patron, un homme distant et méprisant qui incarne tout ce qu’elle pense ne pas mériter. Entre soirées pizza, confidences et éclats de rire, un lien fort se tisse peu à peu, sans jamais être nommé. Mais derrière cette amitié lumineuse se cachent des blessures, des peurs profondes… et l’impression que rien n’est jamais à la bonne place. Alors que Claire tente de survivre dans un monde professionnel qui la broie, le destin, lui, s’apprête à rebattre les cartes.

Status
Complete
Chapters
21
Rating
5.0 10 reviews
Age Rating
16+
This is a sample

1—L’emménagement.

1 — L’emménagement

(Pov : Claire)

Le jour tant attendu est arrivé. Les cartons sont prêts. Le camion de déménagement est stationné en bas du pavillon de mes parents. Les quelques meubles que j’emmène sont hissés dans le véhicule. Mon frère et mon père aident à porter le sommier et le matelas, tandis que je fais des allers-retours avec ma frangine et ma mère.

Je vais vivre à Paris. Non loin de la banque où je travaille depuis plusieurs années. Ce sera moins fatigant que de prendre le train chaque matin et de rentrer chaque soir dans la petite banlieue de Paris où j’ai grandi.

— Tu as tout pris ? demande ma mère une fois le dernier carton posé à l’arrière du camion.

— Oui, je n’ai rien oublié, je crois… De toute façon, je reviendrai. Et si j’ai oublié quelque chose, je le prendrai à ce moment-là !

Elle me prend dans ses bras, les larmes aux yeux.

— Mon bébé !

— Maman, je ne vais pas loin ! Je suis à une demi-heure de train… Et je ne suis plus un bébé !

— Tu seras toujours mon bébé !

Je grimace. Ma jeune sœur se marre. Elle a dix-sept ans et semble ravie de me voir prendre mon envol. Elle va pouvoir récupérer ma chambre.

— Allez, Claire, on y va ! prévient mon père en m’ouvrant la portière de sa voiture.

J’embrasse ma mère et ma sœur, puis je cours rejoindre mon père sans me retourner. Ma gorge se serre un peu. C’est idiot, dimanche je reviens déjeuner… mais ce ne sera plus pareil.

Nous suivons le camion de déménagement jusqu’à mon nouveau logement, dans le onzième arrondissement de Paris. Un quartier animé, non loin de la place de la Bastille.

Quand nous arrivons, les déménageurs ont déjà commencé à décharger mes effets personnels sur le trottoir. Ça va aller vite, je n’ai pas grand-chose. Je pense déjà à ce soir, à mon premier repas seule dans mon nouveau logement, et je souris bêtement à l’un des déménageurs.

— C’est quel étage, mademoiselle ?

— Au troisième. Il y a un ascenseur, mais il est petit !

— On va monter par les escaliers. On mettra juste les cartons dedans, si vous voulez, pour faire moins de voyages.

Je monte leur ouvrir et, pendant environ une heure, on fait des allers-retours entre le camion et l’appartement avec tout ce que j’emmène de mon ancienne vie. Bientôt, le camion est vide.

Je glisse une enveloppe dans les mains du chauffeur en le remerciant chaleureusement, puis il repart avec son collègue.

Mon père reste encore un peu pour m’aider à trier les cartons par pièce et monter quelques meubles. On branche la gazinière sur le gaz de ville et la machine à laver sur l’arrivée d’eau. Puis il m’embrasse sur le front.

— Ça va aller, ma princesse. Tu es sûre ?

— Mais oui, papa, ne t’en fais pas !

Mon frère Christian me sourit.

— Chouette appart. Mais franchement, je ne pourrais pas vivre à Paris… J’espère que les voisins ne sont pas chiants !

— Je ne sais pas, je ne les ai pas encore vus. Mais j’espère aussi…

Une fois tout le monde parti, je reste seule au milieu de ma cuisine. J’ai récupéré un grand frigo, mais il est vide. Il est temps d’aller chercher des provisions.

Il y a un supermarché à quelques rues de mon immeuble. Je descends les trois étages d’un pas léger et m’y rends. Dans le magasin, je me charge un peu trop. Je ressors une heure plus tard, le porte-monnaie plus léger et les bras chargés de quatre gros sacs presque aussi lourds que moi.

J’arrive non sans mal à les traîner jusqu’au bas de mon immeuble. Quand j’y parviens enfin, je suis en sueur, toute rouge. Pas question de remonter les étages avec ces charges. Heureusement, il y a l’ascenseur.

Quand j’arrive devant la porte de ce dernier, un homme appuie déjà sur le bouton. Je jette un coup d’œil curieux. Il est grand, un mètre quatre-vingt-dix au moins, brun.

— Bonjour, dis-je d’une petite voix.

Il se tourne vers moi. Ses yeux de velours noir se posent sur ma silhouette avec bienveillance. Il me sourit poliment, puis, sans hésiter, me propose son aide pour porter mes sacs.

Je sens mes joues rougir davantage, un peu à cause de la fatigue, un peu par surprise face à cette gentillesse inattendue. Il ouvre la porte et me décharge de deux sacs particulièrement encombrants.

— Merci, bafouillé-je, un peu confuse.

— Vous allez à quel étage ?

— Heu… troisième !

— Moi aussi. Vous êtes ma nouvelle voisine de palier, certainement ?

— Je viens d’emménager à l’appartement 303, confirmé-je.

— Ah, super ! Je suis juste à la porte à côté. Nathan Delune, enchanté !

Il me tend la main. Son regard franc et son sourire lumineux me sont tout de suite sympathiques. Je lâche mon sac pour la lui serrer.

— Et moi, c’est Claire. Claire Hennette… Enchantée.

Mon sac, posé dans la précipitation, se renverse dans l’ascenseur. Une partie de son contenu se répand sur le sol, mettant en évidence un paquet de serviettes hygiéniques qui tombe aux pieds de mon nouveau voisin.

Je deviens écarlate.

Imperturbable, il me sourit et appuie sur le bouton du troisième étage.

L’ascenseur démarre brusquement alors que je me penche pour relever mon sac de courses et ramasser son contenu. Puis, soudain, il freine sèchement. Les lumières vacillent et nous sommes secoués par le choc. Je bascule la tête en avant et me cogne contre la porte en métal.

— C’était quoi, ça ? m’écrié-je en tentant de rétablir mon équilibre.

Mon nouveau voisin m’aide à me redresser en me prenant par le bras.

— Rien de grave, je pense. Il a été révisé hier toute la journée, il va repartir rapidement, il n’y a pas de raison.

— Oui… s’il a été révisé hier… dis-je bêtement.

Je suis déjà tétanisée à l’idée de rester coincée dans cet espace réduit avec un total inconnu, si aimable soit-il. Je suis claustrophobe. Dans deux minutes, je vais me mettre à suer, à pleurer et à renifler comme une gamine de maternelle arrachée à sa mère. Pour l’instant, je retiens mon souffle.

La lumière du plafonnier vacille au-dessus de nous. Nathan appuie avec insistance sur le bouton du troisième étage. Mais ça n’a pour seul effet que d’éteindre complètement la lumière. Je pousse un cri d’horreur suraigu sans même m’en rendre compte.

— Pourquoi vous avez touché au bouton ? On est dans le noir maintenant !

— Mais c’était pour monter enfin… Ce n’est pas l’interrupteur de la lumière, normalement ! C’est le bouton pour le troisième étage !

Ma respiration se bloque dans la panique. Calme, calme… Il a été révisé hier, qu’il a dit !

Nathan tape du poing sur le panneau métallique où se trouvent tous les boutons. Ma gorge se serre, ma respiration devient difficile, les larmes me montent aux yeux.

— Arrêtez de taper, vous allez le casser encore plus ! dis-je d’une voix à peine audible.

— D’habitude, ça le fait repartir, répond-il tranquillement.

— Ah… parce qu’il fait ça souvent ?

— Claire… ça va ?

Il se tourne vers moi. Je sens son regard dans la pénombre de l’habitacle.

— Je… je ne supporte pas d’être coincée… Désolée… Je sens que… que je vais m’évanouir…

Il retape du poing dans l’ascenseur, et la lumière se rallume.

— Tu vois, je te l’avais dit, c’est un faux contact !

Le plafonnier grésille encore quelques secondes, puis se stabilise. Ouf. Au moins, on n’est plus dans le noir.

— Hé… ça va aller ? dit-il en se tournant vers moi.

Je fais signe que non et porte la main à ma gorge. Le souffle me manque.

— Claire ! Respire lentement. Assieds-toi, ferme les yeux. Tu as de l’eau dans tes sacs ?

Il fouille sans façon, pousse les serviettes hygiéniques d’une main pour attraper une petite bouteille de jus d’ananas. Il l’ouvre et me fait boire lentement. Le liquide frais descend dans ma gorge et m’apaise imperceptiblement.

Ce qui me réconforte davantage, c’est sa main posée sur mon épaule. Légère, rassurante, sans aucun geste déplacé. Au contraire… protectrice.

Dans le flou de mon esprit, je remarque qu’il est passé sans préambule au tutoiement. Le confinement dans cet espace réduit a un effet étrange sur les deux inconnus que nous sommes.

Il m’aide à m’asseoir au sol, le dos appuyé contre la paroi de l’ascenseur, et respire avec moi quelques instants. Curieusement, les yeux plongés dans les siens, je me calme un peu. Mais mon reflet dans la paroi vitrée me fait peur. Mon rimmel a coulé. Je ressemble à un panda.

— Continue à respirer profondément. Je vais essayer de contacter le dépanneur.

Il se redresse et appuie sur le bouton d’appel avec insistance. À l’autre bout, ça grésille, mais personne ne répond. Il relâche le bouton avec un soupir contrarié.

— Ça ne capte pas bien, on dirait…

Je ferme les yeux une seconde pour chasser les points noirs qui dansent devant mes paupières, puis je les rouvre pour le foudroyer.

Enfin… autant qu’on peut foudroyer quelqu’un quand on est assise par terre, le rimmel sur les joues.

— Tu as dit qu’il avait été révisé hier ? demandé-je d’une voix encore tremblante.

— Oui. J’ai croisé le technicien dans le hall. Il y a passé la journée.

— C’est un escroc, lâché-je sans appel.

Nathan hausse un sourcil, surpris par la virulence de mon attaque alors que je suis au bord de l’asphyxie.

— Pardon ?

— Ton technicien. C’est un escroc ! Il a dû passer la journée à jouer sur son téléphone dans la cabine ou à dormir au sous-sol. Ce n’est pas possible d’être aussi nul ! On ne casse pas un ascenseur le lendemain d’une révision ! Si ça se trouve, il a même volé des pièces !

Un petit rire lui échappe.

— Tu es en train de monter un dossier judiciaire contre le dépanneur alors qu’on est coincés entre deux étages ?

— Il faut bien que je m’occupe l’esprit, grommelé-je en tirant sur le col de mon pull. Et puis j’ai raison, c’est louche.

Je me redresse et m’approche du bouton d’appel pour appuyer à mon tour, espérant un miracle. Un grésillement d’interphone se déclenche, mais toujours personne à l’autre bout.

— Permanence 24h/24, mon œil ! Mais pourquoi je n’ai pas pris l’appartement du rez-de-chaussée, au juste ? Ah oui… Il y avait une baignoire, et je préfère les douches. Et dans mon appartement, au troisième, il y a une douche… Qu’est-ce qu’on s’en fiche maintenant ! Je préfère les baignoires aux ascenseurs !

Je réalise que je râle à mi-voix quand Nathan se met à rire doucement.

— Tu as bien fait de prendre celui du troisième. L’ancienne locataire du rez-de-chaussée s’est fait cambrioler plusieurs fois. Et la dernière fois, le cambrioleur était encore dans sa chambre quand elle est arrivée.

— Quoi ? Mais c’est un cauchemar !

— Non, je t’assure. Finalement, on est mieux au troisième, non ?

Je le regarde, incrédule. Il a une façon bien à lui de rassurer les gens. Le pire, c’est que ça fonctionne un peu. L’image du cambrioleur remplace celle des câbles de l’ascenseur qui lâchent.

Je souffle longuement, le dos collé contre la paroi métallique.

Le temps s’étire. Une demi-heure. Puis une heure. Toujours personne. Apparemment, le samedi, l’astreinte est aussi réactive qu’un escargot sous somnifère.

Assise en tailleur au milieu de mes courses renversées, je finis par demander pour combler le silence :

— Et toi… tu fais quoi dans la vie ? À part terroriser tes voisines avec des histoires de cambriolage ?

Il rit. Un son grave qui résonne agréablement dans la petite cabine.

— Je suis dentiste.

Je grimace aussitôt.

— Ah non ! C’est pire que le cambrioleur ! Je déteste les dentistes.

— Tout le monde nous déteste, c’est notre croix, soupire-t-il avec une fausse tristesse théâtrale. Pourtant, on est des gens très sympathiques. Et on voit des choses… inoubliables.

— Ah bon ? moi j’ai toujours entendu l’expression « menteur comme un arracheur de dents ! »

Il éclate de rire nullement offusquée par ma réplique un peu vive. Je me radoucie et peu et reprends plus doucement

—Mais vas-y… raconte tes histoires !

— Tu n’imagines pas. La semaine dernière, j’ai eu un patient, un grand gaillard tatoué de partout, terrorisé. Il m’a mordu le doigt au moment de l’anesthésie. Pas méchamment, hein, par réflexe. Mais il n’a pas voulu lâcher. Je suis resté coincé cinq minutes avec mon doigt dans la bouche d’un biker qui pleurait en disant : « Pardon docteur, c’est nerveux ! »

Je pouffe de rire malgré moi. L’image est trop ridicule.

— Ce n’est pas vrai !

— Si ! Et j’ai aussi Mme Leroi, quatre-vingts ans, qui essaie systématiquement de me marier avec sa petite-fille pendant que je lui fais un détartrage. Tu as déjà entendu quelqu’un essayer de dire « Elle ferait une épouse idéale » avec un écarteur et un aspirateur à salive dans la bouche ?

— Non…

— « Helle ferait hune époufe hidéale ! », imite-t-il en déformant sa mâchoire comme s’il avait une balle de tennis coincée dedans. « Et helle cuifine trèèès bien ! »

Je pars d’un franc éclat de rire. La tension dans mes épaules s’évapore. Je ne pense plus aux murs qui nous entourent. Je ne vois plus que ses yeux bruns qui pétillent.

On continue ainsi. Lui racontant ses anecdotes de cabinet, moi l’écoutant, fascinée. J’oublie ma phobie, mes cartons, ma fatigue.

On est dans une bulle.

Je me surprends à penser que je pourrais rester là encore un moment. C’est absurde. Je suis coincée dans un ascenseur en panne, assise sur du carrelage froid, et je me sens… bien.

Soudain, un bruit métallique violant nous fait sursauter. Des voix résonnent dans la cage d’escalier.

— Y a quelqu’un là-dedans ?

La voix du technicien, le vrai ou l’escroc, peu importe, brise le charme.

— Oui ! On est deux ! crie Nathan.

L’ascenseur tressaute, descend de quelques centimètres, puis les portes s’écartent enfin dans un grincement libérateur. La lumière du palier du troisième étage nous éblouit.

C’est fini.

Je me relève, un peu engourdie, aidée par Nathan qui ramasse mes sacs avec une efficacité redoutable.

— Et voilà. Saine et sauve, mademoiselle Hennette.

On se retrouve sur le palier, chacun devant sa porte. Il n’y a plus de danger, plus de huis clos. Juste deux voisins.

Un étrange sentiment de vide m’envahit. J’ai presque envie de saboter à nouveau l’ascenseur.

— Merci, dis-je doucement. Pour… l’aide. Et pour m’avoir empêchée de devenir folle.

Il me sourit. Et ce sourire me fait un effet dévastateur, bien pire que la panne.

— De rien, Claire. Repose-toi bien. Et si tu as besoin de sucre… ou d’un détartrage, je suis juste à côté.

Il attend que je sois entrée chez moi avant d’ouvrir sa propre porte. Je tourne la clé dans la serrure, le cœur battant à tout rompre, avec une seule certitude :

Ma vie à Paris ne sera pas aussi calme que prévu.

Subscribe to B - beletbeau to continue reading.