Prologue
Décembre 2020, Etat de New York.
— Matthews. On a un homme. La trentaine. Retrouvé inconscient à son domicile. Polytraumatisé.
L’ambulance file à vive allure dans la nuit, gyrophares allumés et sirène hurlante. Penché au-dessus de la victime, l’urgentiste contrôle le réflexe de ses pupilles à l’aide d’une lampe-stylo. La droite se rétracte sous le faisceau. La gauche demeure inerte.
— Mydriase unilatérale. On a un trauma crânien, préparez le bloc. On s’active. On s’active. lance-t-il en cognant la vitre de séparation.
Il neige. Le fourgon piloté par Ferguson fonce vers le sud, sur la 101. D’une voix hachée, Matthews communique par radio un premier bilan de l’état du patient. Le personnel de garde patiente déjà sur le parking des urgences. L’homme gît sur un brancard, couvert d’ecchymoses, défiguré, et ne répond à aucune des questions de l’ambulancier. Ses cheveux noirs sont sales, encollés par le sang. Cette soirée fera partie de celles qui le hanteront jusqu’à la fin de ses jours. Quand ils reçoivent l’appel d’un voisin inquiet, jamais il n’aurait pu imaginer découvrir une telle scène d’horreur en débarquant dans cette demeure des beaux quartiers.
Assis aux côtés de la victime, l’urgentiste vérifie son rythme cardiaque à l’aide d’électrodes, préalablement collés sur sa poitrine.
— Tension à neuf-cinq. Pouls à cent-vingt. Seize respirations par minute. Glasgow faible.
Il a à peine le temps de noter ces informations qu’une sonnerie stridente transperce l’habitacle.
— La tension chute, pouls à 190 !
L’ambulance bifurque sur la gauche et s’engage hâtivement sur Murray avenue.
— Il est en fibrillation. Son cœur va lâcher. Arrête-toi.
Tracé plat. L’ambulance s’arrêta sur le bas-côté. Dans un calme professionel, l’urgentiste s’empare du défibrillateur et colle une électrode sous la clavicule droite puis une autre sur le flanc gauche de son patient.
— Dégagez !
Il crie par habitude. Seul lui et le conducteur sont présents dans l’habitacle. Un premier choc électrique ébranle le patient. Son corps est pris d’un soubresaut involontaire, puis retombe lourdement sur le brancard. Les mains appliquées sur le point de compression sternal et les bras tendus, Matthews étame les pressions en comptant à voix basse
— Un, deux, trois, quatre...
Ses yeux convergent sur l’écran de contrôle. Le moniteur cardiaque indique toujours un électrocardiogramme monotone. Il s’écarte et lance un deuxième choc.
— Allez, reviens. Dégagez !
Il tâte son pouls jugulaire. Aucun battement.
— Combien de temps avant l’hôpital ? demande Matthews en reprenant le massage.
— Cinq minutes, annonce Ferguson.
— Allez, mon gars, reste avec nous. Accroche-toi. Dégagez !
Il lève les mains. Troisième choc. Le corps se cambre, et s’écrase inerte. Le tracé demeure horizontal. L’urgentiste reprend les pressions.
— Un, deux, trois... Accroche-toi, allez.
— Abandonne. Il ne reviendra pas.
—Six, sept, huit... Boucle-là, Kenneth. Je lui fais une EPI.
Matthews lui injecte cinq milligrammes d’adrénaline puis recharge le défibrillateur.
— Allez, allez, reviens.
Rien. Il relance la machine.
— Dégagez !
La quatrième décharge indique enfin des signes de renaissance. Le sifflement continu laisse place à des bips irréguliers. Puis, son cœur retrouve un rythme stable. Son torse se gonfle. Le masque à oxygène s’embue. Ses poumons s’emplissent d’air par à-coups rapides, mais il respire.
Matthews essuie son front perlé de sueur.
— Tu vois, on l’a récupéré. se réjouit-il dans un grand sourire.
Ferguson redémarre l’ambulance et poursuit sa route vers l’hôpital. La sirène résonne au cœur de la ville. Le patient recouvre connaissance lentement, son visage d’une pâleur de cire.
— Em... geint-il.
Des voix ricochent en écho dans son crâne. Une. Deux. L’homme n’en est pas sûr. Une main se pose sur son épaule. Il sursaute.
— Chhh, tout va bien. On s’occupe d’elle, murmure Matthews, ne bougez pas.
Le blessé cille. Ses paupières lui paraissent avoir été collées à la glu. Il tente de se redresser, mais en est incapable. Comme paralysé, le moindre mouvement lui est impossible. Tout son corps souffre. Une odeur aseptisée lui brûle les narines et un bip lointain lui pilonne les tympans.
— Emily...
Aux lisières de sa conscience, sa vision ondule et s’assombrit de taches noires. Son corps entier s’engourdit. Sa tête retombe et le néant tente une nouvelle fois de le happer. Il n’est pas effrayé. L’endroit lui semble apaisant, indolore. Les sons stridents et les voix s’éloignent. La lueur blanchâtre des néons, petit à petit, s’éteint. Une main serre la sienne.
— Eh, restez avec nous, lui intime l’urgentiste, ne vous endormez pas. On arrive bientôt. D’accord ?
Il sort une torche aveuglante et l’agite devant ses pupilles. Un visage informe se penche au-dessus de lui. Malgré sa vision floue, le patient parvient à lire Matthews brodé en lettres dorées sur la poche de son uniforme bleu.
— Vous pouvez me dire votre prénom ?
Sourcils froncés, le blessé explore sa mémoire.
—Da... Dante.
Prononcer ces simples mots lui demande un effort surhumain.
— Très bien, Dante. Votre date de naissance ?
L’homme hésite un instant, tente de retrouver son esprit et de recoller les morceaux.
— vingt... vingt-neuf juin... quatre-vingt seize.
— Super. Quel jour on est ?
Dante réfléchit un instant. Nous sommes en décembre, ça il en est sûr. Le 18 ou peut-être le 19. Il neige à foison depuis ce matin. Il a récupéré Emily au travail à dix-huit heures. Ensuite... Son visage se décompose et ses yeux s’exorbitent.
— Non, non, non...