Chapitre 01
Le glouglou de la machine à chocolat chaud est le seul truc qui anime la cuisine ce matin. C’est un bruit de fond habituel, un ronronnement mécanique qui me rappelle que je suis officiellement réveillée, même si mes paupières pèsent encore une tonne. Dehors, la lumière de janvier est d’un blanc agressif, le genre de luminosité hivernale qui te donne l’impression que le monde a été passé à la javel et que chaque détail est trop net, trop cru. Je fixe la vapeur qui monte de mon bol, les yeux un peu vitreux. J’ai la tête dans le brouillard, comme tous les matins où j’ai eu la riche idée de traîner sur mon téléphone jusqu’à deux heures du matin. C’est sûrement le contrôle d’histoire prévu à la première heure qui me pompe déjà mon énergie alors que je n’ai même pas encore mis mes chaussures.
Je connais cette cuisine dans les moindres recoins. Je pourrais la dessiner les yeux fermés : la tache de gras sur le carrelage près du four que mon père n’a jamais réussi à ravoir malgré ses produits miracles, le calendrier des pompiers avec le chaton ridicule suspendu de travers près du frigo, et cette odeur persistante de pain grillé qui sature l’air. Tout est à sa place. C’est ma routine, aussi prévisible qu’une rediffusion d’une vieille série qu’on a déjà vue cinquante fois. Parfois, je me dis que ma vie manque cruellement d’un rebondissement majeur, un truc qui ne soit pas lié à une note de maths ou à un bouton sur le menton.
— Mara ? Si tu continues de fixer ton bol comme si tu essayais de le faire exploser par la pensée, on va finir par être en retard toutes les deux.
Je sursaute, manquant de renverser mon chocolat sur mon sweat fétiche. Ma mère déboule dans la pièce, déjà en mode « working girl » avec son tailleur impeccable, ses talons qui claquent avec autorité sur le carrelage et son mug de café à la main. Elle me jette un regard qui oscille entre l’affection maternelle et l’impatience pure.
— Je réfléchissais à la futilité du réveil à 7 heures du matin, maman, je réplique avec mon sarcasme habituel. C’est une torture médiévale déguisée en éducation nationale.
— Réfléchis en mettant ton manteau et tes chaussures, alors. Tu as dix minutes de retard sur ton planning de départ, et je n’ai pas envie de justifier un énième retard parce que tu étais en pleine « contemplation métaphysique » devant ton petit-déjeuner.
Je lève les yeux au ciel, j’avale une dernière gorgée de chocolat brûlant qui me décape la langue au passage, et je file attraper mon sac. Mon sac à dos est une véritable enclume, rempli de bouquins de géo, de classeurs mal rangés et de vieux tickets de bus qui traînent au fond. En sortant, l’air froid me pique les joues comme des milliers de petites aiguilles. Je marche sur le trottoir en faisant gaffe aux plaques de verglas cachées sous les feuilles mortes. Je fais ce trajet depuis que je suis entrée en seconde. Je connais chaque arbre tordu, chaque portail qui grince, chaque habitude du quartier, comme le vieux Monsieur Martin qui sort son caniche hargneux exactement à la même heure depuis des années. C’est ma vie. Elle est carrée, sans surprise, et franchement, par moments, c’est d’un ennui mortel.
— Eh, Mara ! Attends !
Je m’arrête au coin de la rue et je vois Chloé et Sarah débouler, les joues rouges et les écharpes de travers. Elles ont l’air d’avoir couru un marathon pour ne pas rater le début des ragots avant que la cloche ne sonne.
— T’as vu l’heure ? lance Sarah en arrivant à ma hauteur, le souffle court. On va encore se taper un sermon du pion si on arrive après la fermeture des grilles. Et j’ai pas du tout envie de commencer ma semaine par une heure de colle.
— C’est ma machine à chocolat qui est trop lente, je mens avec un aplomb héroïque alors que je sais très bien que j’ai juste traîné devant mon miroir. Elle fait de la résistance passive.
— T’étais encore en train de rêvasser, ouais, me taquine Chloé en me donnant un coup d’épaule amical. T’as un don pour être physiquement là mais mentalement sur une autre planète, Mara. C’est presque un super-pouvoir à ce niveau-là.
On franchit les grilles du lycée dans un flot d’élèves qui traînent des pieds, les mains enfoncées dans les poches de leurs parkas. L’odeur du hall m’assaille dès l’entrée : un mélange de sol humide, de vieux chewing-gums collés sous les radiateurs et de cette angoisse sourde qui précède les cours du lundi matin. C’est mon quotidien. On monte les escaliers vers la salle de français.
On s’installe au troisième rang, là où on espère être assez loin du prof pour ne pas être interrogées, mais assez près pour ne pas avoir l’air de suspectes. Le prof commence son cours sur Racine et Phèdre. Le destin, l’amour impossible, les tragédies qui finissent dans le sang... Le genre de trucs qui me passionnent autant qu’un tutoriel sur la fabrication des trombones. Je sors mon stylo quatre couleurs et je commence à gribouiller nerveusement dans la marge de mon cahier. Je dessine des triangles dans des carrés, des labyrinthes sans sortie, des trucs géométriques sans intérêt pour m’occuper les doigts pendant que les alexandrins défilent.
— Mara, une remarque sur la fatalité chez Racine ?
Je redresse la tête, l’esprit un peu embrumé par la chaleur étouffante de la salle de classe. Le prof me fixe par-dessus ses lunettes.
— La fatalité, c’est surtout une bonne excuse quand on a la flemme de changer de trajectoire, non ? je lâche, avec une pointe de sarcasme qui fait ricaner deux ou trois mecs au fond de la classe. Si Phèdre avait arrêté de se regarder le nombril et s’était trouvé une occupation normale, on n’aurait pas à subir trois cents pages de jérémiades.
Le prof soupire lourdement, mais il ne semble pas surpris. Il commence à avoir l’habitude de mes sorties peu académiques.
— C’est une vision très pragmatique, Mara. Mais la tragédie, c’est justement quand on n’a plus aucun levier d’action. C’est l’inéluctable qui vous tombe dessus comme une tuile un jour de tempête.
Je me rassois, un peu agacée par cette idée. Le destin, c’est vraiment le mot qu’on utilise quand on veut donner de l’importance à des trucs qui foirent. Ma vie est tout sauf une tragédie. C’est juste une suite de journées qui se ressemblent toutes, entrecoupées de devoirs de maths et de repas à la cantine. Rien d’inéluctable là-dedans, juste de la routine pure.
Le midi, au réfectoire, le bruit est proprement insupportable. Ça résonne contre les murs carrelés, un mélange de plateaux qui claquent et de cris d’ados en manque de sucre. Sarah me raconte pour la dixième fois ses histoires de cœur compliquées avec un mec de terminale qui ne connaît même pas son prénom, et Chloé me parle de ses entraînements de basket qui la tuent. Je les écoute d’une oreille, picorant dans mon assiette de pâtes qui ont la consistance du caoutchouc.
— Au fait, j’ai entendu dire qu’un nouveau arrivait, dit soudain Sarah en se penchant vers nous, les yeux brillants. Pour le deuxième semestre.
— Un nouveau ? je demande en haussant un sourcil, sceptique. En plein mois de janvier ? Le mec doit être courageux ou complètement désespéré pour vouloir s’incruster dans cette ambiance de morgue en plein hiver. On se connaît tous depuis la primaire, il va galérer.
— Apparemment, il est super solaire, continue-t-elle, ignorant royalement mon pessimisme. Le genre de mec qui fait des blagues à tout le monde, qui a toujours le sourire et qui met l’ambiance dès qu’il franchit une porte. Une vraie pile électrique, d’après les rumeurs qui circulent déjà.
— Super, un animateur de centre aéré, je ricane en rangeant mon yaourt. J’espère qu’il n’est pas trop énergique, j’aime bien mon calme moi. S’il commence à vouloir organiser des flashmobs à la récré, je change de lycée.
L’après-midi passe à une vitesse d’escargot. En cours de physique, je fixe l’horloge ronde au-dessus du tableau. On dirait que les aiguilles avancent à reculons. Chaque seconde semble durer une éternité. Je regarde par la fenêtre le ciel gris qui commence déjà à s’assombrir. C’est dingue comme tout se ressemble, un jour après l’autre. Le même lycée, les mêmes couloirs qui sentent le renfermé, les mêmes profs qui répètent les mêmes trucs. Parfois, j’aimerais juste qu’il se passe un truc un peu différent, même une petite panne d’électricité ou une alerte incendie, juste pour casser la monotonie de ce décor de théâtre.
En rentrant chez moi en fin de journée, je jette mes clés sur le buffet avec un bruit métallique qui me fait tressaillir. La maison est silencieuse, mes parents rentrent tard le lundi. Je monte dans ma chambre et je me plante devant le miroir. Je vois une fille banale, des cheveux châtains sans histoire, une tête de lycéenne fatiguée qui a juste hâte d’être en week-end pour pouvoir dormir douze heures d’affilée. Rien de spécial. Pas de destinée, pas de mystère. Juste moi, Mara, seize ans, et ses problèmes de géo.
Je m’allonge sur mon lit, les bras en croix, et je ferme les yeux. Le silence de la chambre est pesant, mais il fait du bien après le boucan du lycée. Je n’attends rien de spécial de la soirée, à part peut-être un bon épisode de ma série du moment et une nuit sans rêves bizarres. J’espère juste que demain sera une journée un peu plus animée que celle-ci, mais bon, au pire, ce sera juste un mardi normal, identique à tous les mardis de ma vie. Je finis par m’endormir, bercée par le bruit lointain des voitures qui passent dans la rue et le vent qui siffle un peu contre les vitres. Demain sera un autre jour de lycée. Et c’est déjà bien assez comme ça.








