Chapitre 1 — Contrôle
La page est blanche, d’abord.
Puis les lettres noires apparaissent, timides, hésitantes…
Et disparaissent aussitôt.
La page blanche revient. Sournoise. Moqueuse.
La page blanche.
CETTE PUTAIN DE PAGE BLANCHE !
Jibvibuneoidf,z !pidnzo’jcidfnzjd,z_èpodnada’ddzmdlz,cpockzid,a^pskadnzc,zpkdaps ;ald,cs :xlapo,dazdzm :dz ;zs :! ^zosa :saù !sas !asa !z !z !!!
Un râle m’échappe, me déchire la gorge. Mes doigts cessent enfin de martyriser le clavier. Mes mains viennent recouvrir mon visage tandis que je marmonne un flux d’injures qui m’apaisent à peine.
Le silence m’agresse. La soufflerie de mon ordinateur m’irrite la peau.
Cette foutue page blanche ? Elle me donne envie d’enfoncer mon poing dans l’écran jusqu’à y laisser une marque de guerre — ou ma phalange.
Je me retiens. Je n’ai aucune envie de faire face à l’achat d’un nouvel ordinateur.
Mes mains redescendent, s’arrêtent devant mes lèvres, englobent ma mâchoire tendue.
Je fixe l’écran vide, une vision que je ne connais que trop bien depuis de longs mois interminables. On en plaisante souvent, du syndrome de la page blanche. Des blagues pour cacher le désespoir. Mais c’est l’enfer, réellement.
Pas le seul syndrome à squatter ma vie, mais celui qui me vide le plus.
Mon unique échappatoire m’a tourné le dos.
Un seul livre édité et pouf,mon imaginations’est tirée en levant le majeur.
Mes échecs commencent même à donner raison à mes professeurs d’enfance… et à ma famille.
Le jour de ma publication, j’avais été fière. Le montrer à mes proches, le voir chez les libraires, savoir qu’il dormait dans des bibliothèques ou sur des tables de chevets de lecteurs, c’était… immense.
Et puis les voix se sont remises à chuchoter : Coup de chance, Jersey… n’y compte pas trop.
Le soutien familial, vous connaissez ? Pas moi.
Un frottement derrière moi :
— Chérie ? J’y vais.
Je pivote sur mon fauteuil pour me retourner et jeter un coup d’œil à mon– ugh. Non.
Edward.
Il tient la poignée, raide dans son chino ridicule et sa chemise bleu fade. Toujours impeccable, toujours dans la posture de l’homme d’affaires sage, calme, creux.
Comme nous.
Comme moi.
Il est absolument tout ce qui ne m’attire pas : blond, yeux noisette, cheveux plaqués à la cire, barbe parfaite. Toujours parfait, au point que l’imperfection semble un péché mortel chez lui.
Et je l’ai épousé. Putain de merde.
Je me suis passée la corde au cou et j’ai sauté tête la première en fermant les yeux.
Le début d’un bel auto-sabotage niveau expert.
— Où est-ce que tu vas ?
Ma voix se perd dans l’air, éteinte.
Il me regarde comme si j’étais en train de sombrer — une habitude chez lui. Il soupire, lâche la poignée et s’avance dans mon bureau plongé dans la pénombre comme s’il était en train de s’enfoncer dans les fins fonds des abysses.
— Je vais prendre un café avec un vieil ami, tu te rappelles ?
— Ah oui, c’est vrai, soufflé-je,petit sourire collé aux lèvres.
Je me retourne face à mon écran,me recroqueville dans mon fauteuil.Mes yeux sont attirés parla bougie noire à ma gauche, déjà à mi-course.
Il faut que je l’éteigne.
Je tends immédiatement ma main,écrase la flamme entre mes doigts. Pas une grimace.La fumée monte. Je sens le regard crispé d’Edward dans mon dos. Il ne dit rien — il ne dit jamais rien sur ça.
— Je ne serai pas long. Tu veux aller au restaurant ce soir ?
Sa présence s’impose derrière moi. Il se penche, m’enlace. Tout sonne faux : le câlin, la proposition, sa tête collée contre la mienne, son menton qui se pose sur mon épaule.
— Pas trop, non.
— Tu dois sortir un peu, Jersey, soupire-t-il. Ça fait des heures que tu fixes cette page blanche.
SALAUD. Comme si je ne savais pas !
Je roule des yeux, ravale l’amertume. Ravale encore. Toujours.
On dit que nous sommes les acteurs de notre propre existence. Putain de merde, je suis la meilleure comédienne de l’univers.
Je souffle longuement. Edward serre ses bras un peu plus, dépose un baiser sur ma joue. J’étouffe une grimace.
— Je pourrais peut-être venir avec toi ?
Raideur immédiate pour lui. Sourcils froncés pour moi. Le silence s’installe trop longtemps pour que ça soit anodin. Toujours le même, de tout le monde, depuis des années. Le silence des secrets qu’on ne veut pas toucher.
Je ne lui laisse pas le temps de réfléchir, de répondre. Je pivote légèrement vers lui. Sourire parfaitement maîtrisé — celui de l’épouse douce et inoffensive :
— Si c’est un ami du lycée,je le connais peut-être ? Peut-être que ça me ramènera des souvenirs ?
— Tu ne le connais pas. Il n’était pas du lycée, réplique-t-il aussitôt.
— D’où, alors ?
J’insiste. Trop, sûrement.Il tente l’impassible, mais son corps crie la vérité : mâchoire crispée, épaules tendues, regard fatigué de lassitude.
Lassitude envers moi, mes questions, mon passé dont on m’a toujours coupée. Par honte, probablement. Il se recoiffe nerveusement :
— Du groupe de tennis.
Mensonge. Menteur.
Je le sens. Je le sais.Un menteur reconnaît les siens — et moi, je suis née dans l’art du mensonge.
Mais je laisse tomber. Qu’il aille à son stupide café. Au moins, il me laissera tranquille.Sa présence n’est en rien un besoin pour moi.
— D’accord. J’ai du travail,de toute façon.
— Fixer un écran en espérant faire une phrase, ce n’est pas du travail.
Coup bas, gratuit, petit.
Le ton est calme, innocent mais il sait. Il vient de me blesser et,au fond, il savoure l’idée.
Il se venge de la tension que j’ai créée, incapable d’assumer ses propres faux pas.
J’encaisse. Il ne voit rien, ne veut rien voir. Pour une bonne raison. Je n’ai toujours été qu’un intercalaire social entre lui et l’entreprise de mon père.
— Tiens-moi au courant si tu veux faire quelque chose ce soir.
Il m’embrasse le haut du crâne et sort.La porte se referme : je me ferme aussi.
J’inspire. J’expire. Mes poings se serrent, mes ongles s’enfoncent dans mes paumes.
Ce n’est pas grave, Jersey.
Il te ment ? Ils te mentent tous.
Et toi, tu leur mens.
Tu tiens. Tu encaisses. Tu joues ton rôle.
Le spectacle doit continuer.
J’inspire encore. Si seulement je pouvais sortir un foutu second roman pour qu’ils ferment enfin leurs gueules !
Contrôle.
Contrôle.
Je ferme mon ordinateur sèchement. Le silence tombe. Je n’ai aucun pouvoir sur ce monde. Alors je contrôle ce que je peux : moi.
J’expire.
Merde. J’ai une chauve-souris à finir.
Je traverse la grande maison sans un regard. L’intérieur ne me parle plus : trop blanc, trop propre, trop IKEA. Une moitié de ma faute :ordonner tout ce que je vois est un TOC dont je suis incapable de me défaire. L’autre moitié, la faute d’Edward qui a failli s’évanouir quand j’ai proposé du noir, du bois ancien, et mes animaux empaillés.
Évidemment, je n’ai pas eu le droit de les mettre.
Encore une tache dans le tableau parfait des Etheridge.
Taxidermiste. Écrivaine ratée. L’enfant unique qui fait honte.
Heureusement, il y a Edward, le gendre parfait. Celui qui m’a épousée avant que je puisse fuir.
Le Canada aurait dû être ma liberté : mes études, mon indépendance, la coupure avec ma famille. Edward a pris l’avion avec moi alors que je ne savais même plus qui j’étais — et il n’est jamais reparti.
Le vent froid me frappe quand je sors de la maison pour me diriger vers mon atelier. Ça m’apaise. J’entre : les grandes fenêtres ouvrent la pièce comme une respiration.
Ici, c’est chez moi. Mon monde. Mon droit d’existence.
Les étagères me saluent, alignées avec leurs bocaux de formol, leurs spécimens, leurs produits, leurs décorations. Mes animaux trônent sur leurs supports. Le renard. Le cerf sur lequel j’ai passé des centaines d’heures. Les oiseaux. Les petits mammifères.
Les crânes habillés de douceurs fleuries.
Ma table de métal m’attend, royale et silencieuse.
Le congélateur ronronne.
Le néon médical grésille.
Les fleurs boivent le soleil.
Mais les minutes passent et mon énergie semble avoir pris la fuite.
Le doute s’installe subitement : Et maintenant, Jersey ?