Chapitre 1
Il est vingt et une heure passée lorsque Victor passe la porte du bar "Le Destin ". Il cherche son frère du regard pendant qu'au micro plusieurs femmes entonnent la chanson "Flower" de Miley Cyrus. Ce n'est pas très mélodieux, leur anglais est très approximatif, mais elles chantent avec conviction. D'autres personnes dansent sans prêter attention aux faussetés des voix qui résonnent dans les enceintes.
Il tourne sa tête vers l'affiche placardée sur le miroir à sa gauche où l'on peut lire en gros : "Week end Karaoké". Il hausse les sourcils. Il aurait préféré rester à l'hôtel.
— Te voilà enfin Vic ! s'exclame une voix qu'il reconnaîtrait entre mille. J'ai vraiment cru que t'allais me faire faux bond.
— Anselmo, soupire Victor.
Anselmo passe son bras autour des épaules de son frère et l'entraîne vers une table où trône un verre de whisky à moitié plein.
— Tu ne penses pas qu'on est dans notre élément ici ? lui dit-il en rigolant. De la musique et des jolies femmes.
— Ans, on vient d'enterrer notre père et toi, tu veux faire la fête ?
Tous les deux s'assoient en continuant leur discussion.
— Notre père ? s'exclaffe-t-il faussement étonné. Tu oublies qui il était et qu'il ne nous a jamais aimé. On est surtout ici pour régler de la paperasse.
— Peut-être, mais j'aurais préféré rester au calme à l'hôtel.
— Profite de la soirée, mon frère. Depuis ta rupture, tu restes enfermé chez toi. Et j'y ai beaucoup réfléchis ces derniers temps, tu sais.
Victor soupire de lassitude. Être venu dans cette petite ville lui est déjà assez pénible alors supporter les remarques de son frère sur sa façon de gérer la fin de sa relation et ses pseudo conseils, il ne s'en sent pas vraiment capable. Allons bon, il fera l'effort. Après tout, Anselmo est son grand frère.
— Vas-y, je t'écoute.
Un large sourire étire les lèvres d'Anselmo, content d'avoir réussi à capter l'attention de son frère.
— Une coloc entre toi et moi, histoire que je t'aide à remonter la pente.
Un rire nerveux s'échappe de la gorge de Victor sans crier gare.
— Toi, tu vivrais à Paris ?
— Non, pas à Paris, sombre idiot. Ici.
Victor fronce les sourcils, dubitatif.
— Dans ce bar ? ironise-t-il.
Une moue se forme sur le visage d'Anselmo.
— Non, dans cette petite ville, dans la maison de notre père. Elle est parfaite ! On pourra commencer une nouvelle vie, connaître de nouvelles personnes et...
— Bonsoir. Que désirez-vous boire, Messieurs ? les interrompt la serveuse poliment.
Ans lui adresse un regard enjoleur auquel elle répond en souriant gentiment. Au même moment, deux femmes commencent à entonner "Tu es mon autre" de Lara Fabian et Mauranne.
— Je vais reprendre la même chose. Et toi, mon frère ?
— La même chose aussi, dit Victor en adressant à peine un regard à la femme se tenant entre eux.
La serveuse partie, Victor dévisage son frère avec suspicion.
— Tu as des problèmes ?
— Non ! lance vivement Anselmo. Je fais preuve de bonnes intentions et toi tu me juges coupable.
— Désolé, Ans, mais parfois je m'inquiète pour toi, s'excuse son frère.
Victor ne peut s'empêcher d'avoir toujours la peur au ventre que son frère ne retombe dans la drogue ou en dépression. Il en a fallu du temps pour qu'il parvienne à s'en sortir. Il ne l'a jamais abandonné, parfois même au détriment de sa propre vie.
— Passons et laisse-moi t'exposer mon plan. T'as pris soin de moi pendant longtemps et maintenant il est temps que je te rende la pareille. J'ai passé les quarante ans depuis cinq ans déjà et je ne sais toujours pas quoi faire de ma vie. Il nous faut du changement.
— Ans, tu n'as pas besoin de ...
— Besoin de quoi ? Te rendre la pareille ? Tu es mon petit frère et c'est mon rôle de prendre soin de toi et jusqu'à présent ça a toujours été l'inverse.
Victor pense comprendre, son frère lui demande de l'aide. Il a toujours été à ses côtés, mais ce qu'il lui propose demande réflexion. Est-il prêt à quitter la capitale pour venir vivre dans une petite villz au beau milieu de la France ? En a-t-il seulement envie ?
— Ans, si tu ne veux pas être seul, tu peux venir vivre chez moi, suggère Victor.
— Pourquoi tu ne veux pas comprendre, s'énerve Anselmo. Ensemble, à la vie, à la mort, tu te souviens ? Je...
La serveuse vient d'arriver à leur table et y dépose les deux verres.
— Si vous désirez autre chose, n'hésitez pas à venir au bar pour me le demander, leurs conseille-t-elle en fixant de ses yeux bleus foncés Anselmo.
— Je n'y manquerai pas, lui assure-t-il dans un sourire charmeur. Merci.
Il reporte son attention sur son frère après l'avoir suivi du regard un moment.
— Vic, je ne peux pas l'expliquer, mais nous devons être ensemble.
Il boit une gorgée et prend un air des plus sérieux.
— J'en ai la certitude. Nous devons vivre ici. Tous les deux. Maintenant que tu es célibataire, plus rien ne te retiens à Paris. Et je peux te le dire a présent, cette femme n'était pas faite pour toi.
— Tais-toi, Anselmo ! lui somme Victor en tapant du poing sur la table. Je t'interdis de parler d'elle !
Il se lève brutalement attirant quelques regards curieux.
— J'en ai assez entendu. Je m'en vais, j'ai besoin de me reposer.
Anselmo se met debout à son tour.
— Vic, le prends pas comme ça, s'il te plait. Reste encore un peu.
— On se verra demain au petit déjeuner, dit-il en posant un billet sur la table avant d'ajouter : pour payer l'addition, ajoute-il.
Anselmo se rassied en soupirant. Il n'a pas réussi à convaincre son frère. Pourtant, il en est persuadé : son frère et lui doivent être réuni. Ici. Il ne sait pas pourquoi, mais il le ressent dans tout son être que cela doit en être ainsi.
Victor prend une grande bouffée d'air frais à peine la porte passée. La nuit est tombée et l'éclairage public à pris le relais. Il resserre les pans de sa veste en jeans, la température n'est pas très élevée en ce début du mois d'avril. Subitement, il est pris d'une sensation inhabituel. Un frisson vient de remonter tout le long de sa colonne vertébrale.
Une voix de femme s'élève gentiment derrière lui et le fait tressaillir :
— Il ne fait pas bien chaud, ce soir.
Victor se retourne et se retrouve face à une femme adossée au mur. Elle le dévisage avec une certaine douceur. Ses cheveux châtains clairs tombent sur ses épaules, pas très grande comparé à lui et son mètre quatre vingt cinq, il la trouve très agréable à regarder.
— Oui, lâche-t-il d'un ton monotone.
Sa présence dissimulée explique sûrement son ressenti précédent.
— Oui, mais vivement l'été quand même, lui lance-t-elle en souriant.
Victor garde le silence et opine du chef pour approuver tandis que son corps est de nouveau envahit par un sentiment étrange. Cette fois, une vague de chaleur lui parcours l'échine. Il détourne les yeux de la femme et inspecte le parking, le front plissé à la recherche d'un je ne sais quoi qui expliquerait ce qu'il ressent.
Le grincement de la porte de service à droite le fait se retourner. Un homme d'un certain âge sort du bar et interpelle la femme :
— Enola, on a besoin de toi au bar.
Ce dernier fixe Victor d'un air méfiant. Quelque chose le dérange chez cet homme ainsi que celui avec qui il était à l'intérieur.
— J'arrive papa, répond la femme dans un soupir.
Elle lève les yeux au ciel avant de s'adresser à Victor :
— Faut que j'y retourne. Bonne soirée. À bientôt peut-être.
— Merci, à vous aussi, lui répond-t-il simplement.
Depuis sa rupture, parler aux femmes est devenu compliqué. Il les évite même. Trop déçu par la gente féminine, il s'est promis de ne plus tomber amoureux.
Il rejoint sa voiture d'un pas rapide et jette un dernier regard là où se trouvait Enola avant de s'y engouffrer.
Enola arrive derrière le bar pour donner un coup de main à sa soeur.
— Te voilà enfin. Ils ont tous soif en même temps, ironise-t-elle. Je te laisse gérer, j'emmène ça à la cinq et je vais faire le tour des tables.
— Surtout d'une table, Eleanor, lance sa soeur, pour la charrier alors qu'elle s'éloigne.
L'aînée se retourne et lui tire la langue.
Enola a bien remarqué que l'homme, accompagné de celui qu'elle a croisé dehors un peu plus tôt ne la laissait pas indifférente.
D'ailleurs, lorsqu'elle a croisé cet inconnu dehors, elle s'est sentie un peu troublée. C'est cela qui l'a poussé à lui adresser la parole. Sûrement pour se rassurer.
Dans cette ville, il est facile de repérer un étranger et lui en était un. Mais après tout, il y a des ressentis qui ne s'explique pas.
Les deux soeurs vivent avec leur père dans cette petite ville nommée Fortulène depuis une vingtaine d'années. Et tous les trois ne se sont jamais quittés. Seul leur grand frère est resté vivre dans le sud avec sa femme et leurs trois filles.
Eleanor arrive à la table d'Anselmo.
— Votre frère avait l'air contrarié en partant. Un problème avec le Whisky ?
Ans sourit et lève les yeux vers elle.
— Non, il est excellent. Rassurez-vous. C'est surtout que mon frère a tendance à ne pas apprécier quand on le met face à la réalité.
Il se lève et tire la chaise où était installé son frère.
— Vous avez cinq minutes pour un verre ?
Eleanor jette un coup d'œil au bar avant de lui répondre sur un ton navré :
— Il y a encore pas mal de monde et si je laisse ma soeur se débrouiller seule, elle ne va pas aimer et je vais en entendre parler pendant longtemps.
Anselmo reprend sa place, un faux air de tristesse sur le visage.
— Mais un peu plus tard dans la soirée, ça devrait être possible, ajoute-t-elle.
Anselmo retrouve le sourire.
— Je vais attendre sagement alors.
Les joues de la femme rossissent, elle baisse la tête et replaçe avec délicatesse une mèche de ses cheveux derrière son oreille.
— En attendant, désirez-vous autre chose ? C'est la maison qui offre, lui propose-t-elle.
— Quelque chose sans alcool, je préfère garder les idées claires en attendant votre retour.
Eleanor acquiesce de la tête et s'en va en fredonnant "Les lacs du Connemara" de Michel Sardou chantée par plusieurs hommes sur la scène se tenant bras-dessus bras-dessous. Anselmo admire sa démarche avant de sortir son portable afin d'envoyer message à son frère :
"Vic, je suis désolé, mon frère. Mais ma proposition est réelle. À nous deux on est une famille. En tout cas, moi je vais m'installer ici. Libre à toi de rester avec moi, mais je t'en supplie, penses -y. J'espère que la nuit te portera conseil. À demain"
Après une enfance compliquée et une adolescence qui les a plongés tous les deux dans l'illégalité, les deux jeunes hommes ont du faire face à la justice.
Ils ont échappés de peu à la prison.
Victor à force de volonté est parvenu à s'en sortir, tant bien que mal. Contrairement à Anselmo. Ce dernier a passé beaucoup de temps en cure de désintoxication. Heureusement, il a toujours pu compter sur Victor. Mais, maintenant, il est temps pour lui de se prendre en main et d'espérer un avenir plus glorieux. Et par la même occasion, embrasser pleinement son rôle de grand frère.
De plus, la dernière fois qu'il a rendu visite à Victor, c'était il y moins de deux semaines et il a vite compris que quelque chose n allait pas, même si son frère s'entête à dire le contraire. Cette femme a laissé des traces. Certes son frère est un écorché vif et il est difficile de déchiffrer ce qu'il pense, mais Anselmo n'a jamais réussi à comprendre qu'aucune ne soit jamais arrivée à l'aimer pour ce qu'il est. Avant que leur mère ne parviennent a s'extirper de lemprise de leur père, celui n'a pas été tendre avec eux. Il leurs a toujours reproché d'avoir ruiné sa vie. Et les voilà à présent, dans ce lieu afin d'hériter de ce qu'il possédait.
Son téléphone posé sur la table vibre pour signaler la réception d'un message.
"Je pense que tu ne te rends pas compte de ce que cela implique pour moi. À Paris, j'ai mon appart et mon travail. Tu fais bien ce que tu veux, mais ne compte pas sur moi. Bonne nuit, à demain"
Ans lit ce message comme s'il recevait un coup de massue. Victor vient d'anéantir l'infime espoir qu'il nourrisait encore il y a quelques secondes. Cependant cela ne change rien pour lui, sa décision est prise, il va vivre ici.
Eleanor revient et l'oblige à se recentrer sur le futur proche. Elle lui offre un cocktail sans alcool comme convenu.
— Pour vous faire patienter, lui dit-elle en souriant. Je reste dans les coins au cas où vous souhaiteriez autre chose.
— Je ne vous perd pas de vue, lui assure-t-il sur un ton ravi.
Cette femme l'attire plus que de raison. Son charme agit sur lui d'une manière assez étrange à vrai dire. Il ne saurait l'expliquer, mais il a vraiment envie d'apprendre à la connaître.
Il secoue sa tête d'abnégation, perdu dans ses pensées. Si elle est gentille avec lui, c'est parce que c est un client, voilà tout. Généralement, les femmes ont tendance à ne pas s'engager bien longtemps avec lui. Pourtant, il a toujours rêvé d'établir un couple solide et durable avec l'une d'elles. Malheureusement, il a juste pu le rêver. Toutes ses relations se sont succédées par un échec.
Anselmo alterne entre les applis de son téléphone, l'écoute des gens s'amusant au micro bien que souvent ça sonne faux et des regards vers Eleanor déambulant entre les tables ou postée derrière le bar. Le temps semble s'éterniser. Une heure et demi est passée et lui, a l'impression d'être assis là, seul, depuis bien plus longtemps. Le bar s'est vidé un peu depuis tout à l'heure. Certaines personnes sont parties finir la nuit dans des établissements nocturne, d'autres sont rentrés chez eux après quelques verres.
Soudain, une femme à qu'il donne dans la trentaine s'avance vers lui et s'invite à sa table.
— Je peux, demande-t-elle sans attendre sa réponse. Vous êtes nouveau ici ? Non ?
— Oui, balbutie-t-il surpris.
La femme pose ses mains aux ongles à la manucure parfaite sur le verre d'Anselmo vide.
— Permettez-moi de vous en offrir un autre, histoire de faire plus ample connaissance.
Il la fixe, déconcerté par son aisance.
— C'est que... j'attends quelqu'un, articule-t-il.
La femme ne se démonte pas.
— Si elle vous pose un lapin, je serais juste là-bas (elle pointe son index vers une table où plusieurs femmes les fixent ne perdant pas une miette de leur échange) et je serais ravie de vous tenir compagnie. À plus tard.
Elle se lève et lui lance un regard de séductrice aguerie remplit de sous entendus et sans lui laisser le temps de répondre repart auprès de ses amies.
Anselmo soupire, il n'apprécie pas trop ce genre d'approche. À contrario, son ego apprécie, flatté de plaire encore à la gente féminine.
Quelques instants après le départ de la jolie femme, une autre vient prend sa place. Et cette fois, c'est celle qu'il attendait.
— Myriam, il les lui faut tous. Dès qu'un bel homme, nouveau venu apparaît, il faut toujours qu'elle tente de lui mettre le grappin dessus, maugré-t-elle à peine assise.
Anselmo est amusé par sa réaction.
— J'ai refusé sa compagnie et je lui ai dit que j'attendais quelqu'un.
Eleanor sourit, ravie.
— Elle n'a pas du apprécier, observe-t-elle. Depuis que son mari l'a quitté, elle se fait plaisir.
— Certains hommes doivent sûrement apprécier, suggère Anselmo. Personnellement, je n'aime pas trop ces femmes avec un surplus de confiance.
— Ah bon, et quel genre de femme aimez -vous alors ? ose-t-elle demander.
Un voile malicieux traverse le regard d'Anselmo.
— Celles qui font preuve de plus de douceur et de subtilité.
Elle plonge ses yeux dans les siens. Elle trouve ses iris vert kaki captivants même si ceux-ci semble refléter une vie compliquée.
— C'est joliment formulé, s'amuse-t-elle. Alors dites-moi d'où venez-vous ? Et comment avez-vous atteri à Fortulène ?
— En ce moment je vis à Rennes et si je suis ici, c'est pour régler des papiers.
Il la dévisage en souriant.
— On pourrait peut-être se tutoyer, lui propose-t-il.
Elle acquiesce d'une geste de la tête.
— On est d'accord. Du coup, que veux-tu boire ? lui demande-t-il.
— Je sais pas. Et vous, toi, se reprend-t-elle en se passant la main dans ses longs cheveux bruns, que voudrais-tu ?
— Je pense rester au cocktail sans alcool. Soit dit en passant, il est excellent.
— Bien sûr qu'ils sont excellents, c'est moi qui les prépare, se vante-elle en se levant de la chaise. Je reviens tout de suite, le temps de faire deux cocktails.
— Je ne bouge pas, promis, lui assure-t-il dans un sourire séducteur.
— J'espère bien, l'enjoint-elle en s'éloignant.
Eleanor arrive derrière le bar sous l'air curieux de sa soeur.
— Alors ? s'enquiert-elle avec excitation.
— Alors quoi ? lui répond Eleanor en attrapant les bouteilles.
— Raconte !
Eleanor se fige et toise sa soeur.
— Mais j'y suis restée cinq minutes, il n'y a rien à raconter. Je t'ai promis de tout te dire, sois patiente.
Enola affiche une fausse grimace de tristesse.
— T'as intérêt et je veux tout savoir !
Les yeux d'Eleanor s'arrête sur la porte d'entrée. Leur meilleur ami vient d'entrer dans le bar et leur fait signe de la main.
Eleanor profite du détournement de l'attention de sa soeur pour finir ses cocktails et s'éclipser
— Alors Arnaud, ce date, ça a donner quoi ? lui demande Enola alors qu'il s'accoude au bar.
— Pas grand chose, se lamente-t-il. Il n'a pas arrêté de parler de son ex.
La femme se pince les lèvres, désolée, et pose une main amicale sur son épaule.
— Il y en a bien un fait pour toi quelque part, lui assure-t-elle.
Arnaud se laisse tomber sur une chaise derrière le bar, abbatu par toutes ces rencontres sans saveur.
— Je désespère, j'ai même effacé mon profil du site de rencontres. Ça ne mène à rien. Je finirai vieux garçon, affirme-t-il d'un air dépité.
— Mais non, tu trouveras quelqu'un. J'en suis sûre. Chacun de nous a une âme sœur et la rencontre au bon moment. C'est une question de patience parfois.
Il lui adresse un sourire en demi-teinte.
— T'es mignonne, ma belle. Mais quarante deux ans d'attente, j'appelle plus ça de la patience plutôt de la torture.
— Mais non, garde espoir, rétorque-t-elle sur un ton emplit de tendresse. Mais en attendant, viens m'aider à faire la plonge, elle ne se fera pas toute seule et tu auras limpression de servir à quelque chose.
Elle lui jette un regard pétillant et lui tape sur le bras pour l'inviter à venir la rejoindre. Elle n'aime pas le voir se démoraliser de la sorte. Il mérite de trouver l'homme de sa vie.
— Me voilà réduit à caresser des casseroles alors, lâche-t-il avec humour.
Dans sa chambre d'hôtel, Victor est allongé sur le lit, les yeux rivés au plafond. Il n'arrive pas à trouver le sommeil. Il sourit alors qu'il repense à la proposition de son frère. Si Anselmo peut trouver la paix en emménageant ici, il ne l'en dissuadera pas, mais lui n'est pas prêt à quitter sa vie à Paris. Gérant de sa propre agence immobilière, il s'en sort plutôt bien malgré la concurrence des grosses boîtes. Il a réussi à faire sa place et obtenir la confiance de ses clients. Il a commencé seul et à présent il a trois employés dont Samuel, son meilleur ami. D'ailleurs en son absence c'est lui qui gère l'agence.
Comme bien souvent depuis un certain temps, il peine à trouver le sommeil. Il ressasse beaucoup. À quarante trois ans, il aimerait avoir une vie de couple, mais chacune des relations entamée avec une femme se termine sur un échec cuisant.
Sa dernière copine lui avait un peu redonné foi en l'amour, malheureusement c'était éphémère.
À peu près un an après leur rencontre, elle a mis fin à leur relation. Elle lui reprochait de ne pas lui accorder assez de temps, trop absorbé par son travail. Mais la vraie raison, est qu'elle ne parvenait pas à le cerner.
Son passé à laissé en lui des stigmates indélébiles.
Depuis, sa rupture, il a décidé de ne plus chercher à avoir une femme dans sa vie, si ce n'est que pour une nuit. Avec Samuel, lui aussi célibataire, ils sortent certains week end pour assouvir leur besoin d'un corps à corps. Victor se sert de l'alcool pour se faciliter la tâche d'approcher une femme, car sobre, il n'y arrive que moyennement.
Quelques fois, il en vient à envier son frère, qui malgré tout ce qu'il a traversé, parvient toujours a rebondir. Il garde sa bonne humeur intacte malgré ses sombres périodes alors que lui doit fournir de gros efforts pour ne pas montrer aux autres son esprit terne.
Eleanor pose les deux cocktails sur la table et reprend place en face d'Anselmo. Ce dernier n'arrive pas à la quitter des yeux et sourit bêtement. La femme mal à l'aise décide de rompre le silence :
— C'est la première fois que vous venez dans le coin ?
Anselmo détourne le regard et fixe son verre qu'il tient entre ses mains.
— Oui, avec mon frère, nous avons été appelé, car c'est ici que notre père habitait et on doit régler toutes ces choses...
Le visage fermé, il marque un silence avant de poursuivre. Parler de son défunt père n'a en fait pour lui aucun intérêt.
— Enfin tu vois, il est mort quoi. Donc, on est venu.
Eleanor est d'abord surprise du manque d'émotion dans sa voix, puis tente d'en savoir plus :
— Tu ne semblais pas beaucoup l'apprécier, je me trompe ?
— Disons que c'était un sale type, égoïste et violent. Enfin, c'est du passé tout ça. Toi parle moi de toi. Tu travailles avec ta sœur ?
Eleanor jette un coup d'oeil vers le bar et esquisse un sourire.
— Oui, et avec notre père aussi. Cela fait vingt ans que nous tenons ce bar avec lui et on adore toujours autant travailler tous les trois.
— C'est une chance d'avoir une famille unie, dit-il sur un ton lointain en la fixant.
La femme lui adresse un regard plein de tendresse.
— Tu as bien ton frère, toi aussi.
— C'est vrai, mais le destin ne nous a pas facilité la vie. Mais ce nest pas le lieu pour parler de tout ça. Et si on allait danser !
Il se lève et invite Eleanor en lui tendant sa main. La femme hésite une seconde.
— Avant d'accepter, assure-moi d'une chose, tu es seul dans la vie ?
Anselmo sourit et acquiesce d'un geste de la tête.
Eleanor accepte alors et tous les deux partent sur la piste de danse.
Victor sommeille lorsque des coup retentissent doucement à sa porte.
— Vic, tu dors ? chuchote Anselmo.
Victor attrape son téléphone. Il affiche deux heure quatorze. Son frère vient de terminer sa soirée et il est sûrement soûle. Il ferait mieux de lui ouvrir avant qu'il ne se mette à faire n'importe quoi et qu'il se fassent virer de l'hôtel.
Il se lève et déverrouille la serrure. Il n'a pas le temps de mettre sa main sur la poignées que son frère est déjà face à lui, tout sourire.
— Vic, il faut que je te raconte. La serveuse, c'est la femme de ma vie ! s'exclame-t-il.
— Comme la dernière et l'avant dernière et l'autre avant, ironise son petit frère en s'asseyant au bord du lit.
— Non, là c'est différent. Elle a quelque chose de différent.
Anselmo ne désespère pas trouver la femme avec qui il passera le reste de sa vie. Pourtant sa vie sentimentale n'est pas des plus glorieuse, tout comme celle de son frère.
— Comme toutes les autres, Ans, soupire-t-il. Tu t'emballe encore trop vite.
Anselmo vient s'assoir à côté de son frère. Son air jovial a disparu. Victor, lui, s'étonne de ne pas avoir d'effluves d'alcool dans le nez alors que son frère est près de lui.
— Peut-être oui, souffle-t-il contrariée. Tu as sûrement raison même.
Désabusé, les épaules affaissées, Anselmo se rend compte que son frère n'a pas tort. À chaque fois, il croit avoir trouvé la femme qui lui convient pour qu'au final : rien.
Victor tourne la tête vers son frère et pose sa main sur son épaule.
— Je t'ai connu plus combatif, lui fait-il remarquer. Depuis quand m'écoutes-tu quand il s'agit de relation avec les femmes ?
— Depuis (il regarde sa montre) deux minutes exactement, répond-t-il sur un ton plus enjoué qui lui ressemble plus.