Il était une fois...
Quelque part en Mer, au cœur de la tempête, entre les îles d’Aguira et le Royaume d’Astasia, le continent voisin.
Willow ~ an 579 ~
Le vent rugit. La mer est démontée. Les vagues flirtent avec les hauteurs du nid de la vigie. La poursuite de La Mélusine ne s’arrête pas malgré les éléments déchaînés. Notre navire amiral est solide. Il ne se brisera pas sous les coups tempétueux de la mer retournée. Je grimpe, encore plus haut. Il faut malgré tout réduire la voilure si on ne veut pas perdre le grand mât.
D’autres sont avec moi. Nous nous accrochons. Se faire éjecter, c’est être perdu en mer. C’est la mort assurée. Mais ne rien faire, c’est sombrer quoi qu’il arrive.
Je n’ai pas peur. J’ai déjà fait ça. La peur paralyse, asphyxie l’esprit et les réflexes. J’ai appris à la dompter. Mon cœur bat fort, mais de défi, d’adrénaline pure.
Depuis l’échelle de corde du grand mât, je me faufile sur la vergue pour rabattre la voile. Les toiles claquent. De vraies furies des mers, prêtes à nous expulser à l’eau au moindre faux pas.
Mais enfin, après des dizaines des minutes d’acharnement, la voilure est sécurisée. J’essuie l’eau qui me brûle les yeux. En levant le nez, je vois apparaître et disparaître La Mélusine dans la danse hurlante des vagues.
Je dois redescendre. Vite. Mon regard se porte en bas. Dans le tumulte de la tempête, j’ai l’impression d’entendre des cris. Pas ceux des ordres aboyés. Autre chose. Bien plus sombre et angoissant. Je suis trop haut. Je n’entends pas. Je ne vois pas bien.
Sur le pont, quelques éclairs lumineux brefs qui semblent se répondre. Un autre plus gros dans la cabine supérieure. Et là. Une explosion. Un souffle violent qui propulse dans les airs. Il n’y a plus de prise, plus de mat, plus de cordage. Juste le vent sifflant et hurlant, la pluie torrentielle, le vide…
J’ai l’impression de tomber au ralenti, perdue dans le néant de la tempête, arrachée à tout repaire.
Puis, l’impact violent de l’eau. La douleur qui transperce. Les poumons qui se vident sous le choc brutal.
Je suis à la mer. Les remous me retournent, me chahutent. Il fait sombre. Je ne sais plus où est le haut, le bas. Je lutte pour remonter, retrouver la surface. Mais je suis sonnée… Vite à bout de force. Vite… asphyxiée…
Le peu de lumière qui m’entoure s’assombrit, le noir gagne du terrain… La conscience… recule… Je vois tellement de choses… d’images… du passé… Et ces yeux… ces yeux gris d’orage… luminescents… qui me fixent… avant de sombrer… définitivement.
Il était une fois…
Les quelques mots magiques, pleins de promesses d’amour et de secrets bien gardés.
Un laissez-passer pour un voyage dans un pays imaginaire et enchanteur.
Le livre s’ouvre, la première page se tourne, les premiers mots s’envolent tels les ailes d’un papillon ou d’une fée.
Une nouvelle aventure commence, une de celles qui font rêver, et laisse un goût de bonheur une fois la lecture achevée.
Alors… partons en voyage…
Il était une fois, un royaume dans des contrées lointaines. Rien ne le distinguait vraiment des autres pays limitrophes, en dehors du fait qu’il se composait exclusivement d’îles. Des petites, pas plus grandes qu’un carré de culture de tomates, et des plus grandes, pouvant abriter plusieurs cités, des champs, des collines et des monts, ainsi que toute sa population.
Il s’agissait du royaume d’Aguira. Il était gouverné avec sagesse et rigueur par le Roi Salom. Et son peuple était serein et fier de sa protection, vivant dans la paix relative de leur situation insulaire.
Entouré de mers et d’Océans, la richesse et la force de ce royaume résidait dans sa capacité à dompter la mer et ses ressources.
Il restait relativement protégé par cette frontière plus que naturelle avec les royaumes voisins, même si depuis quelques années, certains actes de piraterie commençaient à se faire ressentir.
Le bon Roi Salom avait été béni de nombreux enfants. Mais fondait le plus grand de ses espoirs sur son fils aîné, le Prince Erik. Forgé pour suivre les traces de son père, l’enfant qui grandissait était élevé avec rigueur et soin.
Au-delà des notions de savoir et de gouvernance qui seront nécessaires à sa future fonction, il poursuivait son apprentissage des arts du combat et du commandement. Mais surtout, il devait également se familiariser avec la vie et les contraintes de la mer, fondements même de leurs traditions.
Alors, tandis que son père, le Roi Salom, devait se rendre en voyage diplomatique auprès d’un Roi voisin, il emmena avec lui son fils afin de le confronter à ce qui sera son futur destin.
Il ne s’agissait pas de sa première expérience en mer. Mais du haut de sa dixième année, jamais il n’avait eu à voyager sur le vaisseau amiral de leur flotte, ni à prendre part à une expédition aussi lointaine.
Ainsi commence l’histoire… par une belle journée de printemps, au cœur des mers scintillantes du royaume d’Aguira…
Erik ~ an 569 ~
Je suis terriblement excité par ce voyage ! C’est la première fois que je quitte nos terres, que je vais aller sur le continent. J’ai déjà rencontré d’autres Rois et Reines. Même Princes et Princesses. Mais toujours lorsqu’ils sont venus rendre visite à Père.
Cette fois-ci, c’est nous qui voyageons. Cette fois-ci, c’est nous qui partons à l’aventure !
Le vent me fouette le visage pendant que je suis accoudé au bastingage. La mer est belle, on dirait un trésor qui scintille au soleil. Ses nuances de bleu se fendent sous la coque du vaisseau amiral L’Espérance. C’est le plus beau. C’est le plus gros. C’est le plus rapide ! Et c’est vraiment génial !
Père est occupé à discuter avec l’Amiral et ses conseillers. J’ai quartier libre en attendant. Après, l’apprentissage continue, même en voyage… Alors je profite de la vue, des vagues qui défilent, de l’écume qui vole, des îlots qui se succèdent au loin, des bancs de poissons volants multicolores ou des dauphins joueurs.
C’est grisant ! Tellement mieux que les murs habituels du château. J’ai un sourire jusqu’aux oreilles, et ça me va très bien.
Un rire léger éclate.
-On dirait que t’as jamais vu la mer !
Je me retourne, perplexe, regarde autour de moi. Quelques marins qui passent ou aux manœuvres, mais personne qui fait attention à moi.
-Mais non ! Lève le nez !
Je fronce les sourcils, relève un peu la tête, cherche dans les cordages. Et là, juste au-dessus de moi, accrochée à une échelle de cordes, une jeune fille rousse, les longs cheveux ondulants tressés, et un regard d’un vert intense qui me dévisage avec un sourire espiègle en coin. Elle est vêtue comme un marin, mais avec quelque chose en plus. Elle ne doit pas être plus âgée que moi. Mais qu’est c’que c’est ?!
En me voyant, elle pouffe de rire.
-Ferme la bouche ! On dirait un poisson hors de l’eau !
Je referme la bouche que je n’avais même pas conscience d’avoir laissée ouverte. Je ne sais pas qui elle est mais je n’aime pas ses manières ! Je suis le Prince ! On ne me parle jamais comme ça ! Un sentiment de colère sans doute mêlé d’un peu de honte de me faire prendre ébahi au dépourvu déteint sur mon visage.
-Bien sûr que j’ai déjà vu la mer, et plus d’une fois ! Et tu n’as pas le droit de me parler comme ça. Je suis le Prince. Tu me dois du respect !
Son regard s’illumine d’un sourire joueur. Elle est assise dans l’échelle, ne se tenant que d’une main pour se pencher un peu plus vers moi. Malgré les rebonds puissants du navire fendant les eaux, elle semble aussi à l’aise perchée là-haut que moi de marcher sur la terre ferme.
-Bien sûr que je sais qui tu es. Tu es le Prince Erik. Et je ne t’ai pas manqué de respect. Je voulais pas que tu le prennes mal.
Je me renfrogne. Elle n’est clairement pas au fait des habitudes protocolaires auxquelles je suis habitué. Je croise les bras, sur la défensive.
-Et qu’est ce que tu fais perchée là-haut ? Descends ! Tu vas te faire mal.
Elle me regarde avec ses grands yeux verts surpris, puis pouffe de rire. Ce qui a le don de me mettre encore un peu plus en rogne.
-En fait, c’est toi qui ne sais pas qui je suis !
Je maugrée
-Non, pas vraiment en effet. Mais je suppose que tu vas m’éclairer ?
Une petite lueur espiègle illumine son regard. A ce stade, je ne sais plus si elle m’agace ou si elle m’intrigue. Et je n’aime pas trop cette sensation étrange.
Elle se redresse avec agilité sur les cordages, se déplace comme si de rien n’était pour atteindre le bord de l’échelle rugueuse et en fait le tour dans un mouvement circulaire, juste accrochée d’une main et d’une jambe, faisant bondir mon cœur d’une crainte subite qu’elle tombe au sol, ou pire, à l’eau. Mais elle se rattrape comme si de rien n’était au revers de l’échelle et finit par se suspendre la tête en bas, son regard arrivant pile face au mien, à juste quelques centimètres de mon visage.
J’ai en gros plan son sourire rayonnant et ses yeux d’un vert intense qui se plante dans les mieux. Je retiens un sursaut en la voyant débouler aussi près de moi à cette vitesse. Elle me tend une main et dit comme si c’était la situation la plus naturelle du monde.
-Moi, c’est Willow.
Je regarde d’un air hésitant sa main, faisant des aller-retours avec son visage. Finalement, je la prends, un peu incertain. Elle est fraîche à cause de l’air marin qui nous fouette sans relâche, mais aussi bien moins douce que celle de Mère ou de mes sœurs. Je la sens plus rugueuse, sans doute à force de monter ou descendre dans les cordages et de faire d’autres tâches manuelles sur le navire.
Satisfaite que j’ai accepté sa main, elle la resserre un peu et donne une franche poignée. Comme je ne dis rien, c’est sa voix sincèrement enjouée qui prend le relais.
-Enchantée Erik ! Et ici, tu es sur mon navire !
Je fronce les sourcils. J’ouvre la bouche pour rétorquer, mais avant que je n’aie le temps de parler, j’entends une voix autoritaire et réprobatrice derrière nous.
-Willow ! Descends tout de suite !
Elle lâche très vite ma main et fait une petite grimace, comme si elle était prise en faute. Dans un geste d’une souplesse incroyable, elle se laisse tomber de sa position suspendue et atterrit sur ses pieds dans un équilibre parfait. Elle se redresse, se tenant dans une forme de garde à vous rigide.
Je tourne mon regard derrière moi, et aperçois Père accompagné de l’Amiral. C’est ce dernier qui a réprimandé Willow et qui pointe sur elle un regard particulièrement sévère. Il poursuit.
-Excuse-toi tout de suite.
Exécutant l’ordre spontanément, je la vois s’incliner d’une manière impeccable. Sa voix a perdu toute sa chaleur enjouée, mais n’en reste pas moins respectueuse et mélodieuse.
-Je vous prie d’accepter mes sincères excuses, Prince Erik. J’ai manqué à mon devoir en ne vous présentant pas tout le respect qui vous est dû. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.
Le changement complet d’attitude me laisse sans voix. Il me faut quelques instants pour me rendre compte qu’elle reste inclinée, attendant que je lui réponde. Je reprends un semblant de contenance et rétorque à mon tour, d’une voix assez neutre comme cela m’a toujours été appris.
-J’accepte vos excuses.
Elle se redresse donc, réprimant un léger sourire en essayant de rester relativement sérieuse. Mais je vois bien cette lueur espiègle se cacher non loin dans son regard. L’amiral reprend.
-J’aime mieux ça. Pour ton manque de discernement, jeune fille, tu seras de corvée de nettoyage de pont ce soir.
Le visage de Willow se décompose. Sa position droite s’affaisse un peu. Elle lâche très spontanément.
-Quoi ?! Oh non… Papa… J’aime pas le nettoyage du pont…
Papa ? Willow est donc la fille de l’Amiral ? Cette spontanéité retrouvée ne semble pas du tout plaire à son paternel. Il la foudroie du regard à nouveau. Son ton se fait menaçant.
-Willow…
Elle se redresse d’un coup et dit.
-A vos ordres, Amiral !
Puis, elle salue dans les règles Père, puis moi-même.
-Votre Altesse… Prince…
En se relevant, je vois qu’elle m’adresse un petit clin d’œil, avant de filer à toutes jambes à l’autre bout du pont et s’engouffrer dans un couloir.
Encore un peu surpris par son attitude, je suis ramené à la réalité par un profond soupir. Je vois alors la mine un peu déconfite de l’Amiral alors qu’il s’adresse à Père.
-Je suis navré, votre Altesse. J’ai beau essayé, ma fille est une tigresse bien difficile à dompter.
Mon Père rit un instant de bon cœur, lui tapant amicalement dans le dos.
-Je vois ce que vous voulez dire Amiral. Mais ne vous inquiétez pas. Elle est jeune, elle apprendra.
L’Amiral grimace à nouveau avant de répondre.
-Que les Dieux vous entendent.
Mais il n’a vraiment pas l’air convaincu. Ils reprennent alors leur chemin, Père m’invitant à les suivre. Je ne me fais pas prier. Mais déjà, mes pensées vagabondent un peu plus loin, repensant avec curiosité à une certaine tigresse rousse aux yeux d’émeraudes.
Et dire que le voyage ne fait que commencer…