Prologue
Cassie
Depuis que les Black Blades sont entrés en guerre contre les HellReapers, une question revient chaque fois que Shield franchit les portes du club. Est-ce la dernière fois que je le vois partir ?
Ma petite June dort profondément, la tête sur mes genoux. Elle serre son doudou contre elle. Je lui caresse ses beaux cheveux bruns, de la même couleur que ceux de son père.
À chaque fois que Shield quitte le club, je me demande si ce sera la dernière fois que je le verrai. La boule au ventre, je le regarde s’éloigner. Mais aujourd’hui, une petite main serre la mienne, et cela provoque en moi autant de fierté d’avoir construit cette famille que de peur de les perdre un jour.
Je n’imagine plus ma vie sans ces balourds du club, sans Shield, et encore moins sans ma petite June, mon trésor, mon souffle de vie. Elle est si jeune qu’elle ne se rend pas compte du monde qui l’entoure.
Ma main glisse sur le papier. Les mots sont encore frais, l’encre n’a pas tout à fait séché. Ces mots sont pour Shield.
Je relis une dernière fois la première phrase.
« Si tu lis cette lettre, c’est que Stone a tenu sa parole... mais, plus tristement, c’est que je ne suis plus là. »
Cette phrase me terrifie, mais je dois me préparer au pire. Ce club adverse n’est pas réputé pour laisser passer les choses. Depuis que Shield a tué l’un des leurs, je suis, en tant qu’épouse du vice-président, une cible toute désignée.
Je plie soigneusement la feuille, la glisse dans une enveloppe et la referme. Sur le devant, j’écris, ou plutôt je dessine un« M », comme j’aime le faire lorsque j’écris Matthew de ma plus belle écriture. Parce que cette lettre n’est pas destinée à Shield, le vice-président des Black Blades que tout le monde connaît. Elle est destinée à Matthew. À l’homme que moi seule connais dans les moindres détails. Celui qui enlève son blouson de cuir en rentrant à la maison, qui baisse la garde une fois la porte refermée et qui n’est plus seulement un motard, mais simplement mon mari.
Je dépose ensuite quelques petites choses qui me tiennent à cœur dans une jolie boîte en bois. Je prends le temps d’observer chacune des photos avant de les glisser à l’intérieur. Chaque souvenir qu’elles renferment représente une partie de notre vie. Tout ce qui compte le plus à mes yeux se trouve dans cette boîte.
On frappe à la porte. Je sais déjà de qui il s’agit.
Je me lève délicatement du canapé pour ne pas réveiller ma douce.
J’ouvre la porte et me retrouve face à Stone. Le chef de notre club arbore un visage terne et fatigué. Les Black Blades traversent une période compliquée et, en tant que président, toutes les décisions reposent sur ses épaules.
Je lui fais signe de ne pas faire de bruit. Son regard se pose aussitôt sur le canapé et il comprend que June dort juste là.
Puis ses yeux reviennent sur moi. L’inquiétude qui s’y lit me fait comprendre qu’il a deviné que quelque chose n’allait pas.
Sans attendre, je lui tends la petite boîte et la lettre.
— C’est quoi ? me demande-t-il en observant ce que j’ai dans les mains avant même de les prendre.
— Une partie de notre vie..., répondis-je sans plus de détails.
Il m’observe longuement avant de froncer les sourcils.
— Cassie, tu sais qu’il ne va rien se passer. À chaque fois, tu as peur, mais il rentre toujours en un seul morceau. Et le club fera toujours tout pour vous protéger, toi et la petite.
— Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai un mauvais pressentiment. Cette fois, il va se passer quelque chose de grave. Je dois lui laisser une trace si c’est moi qui m’en vais la première.
— Arrête tes conneries, je ne peux pas entendre ça ! me dit-il fermement.
Je sais que sa colère ne m’est pas destinée. Il refuse simplement d’envisager que le club puisse perdre l’un des siens.
— Les HellReapersne lâcheront pas l’affaire comme ça. S’il te plaît... promets-le-moi. Promets-moi que tu lui remettras cette lettre et cette boîte si je ne suis plus là. Mais fais-le uniquement quand tu le sentiras capable de reprendre goût à la vie. Je le connais... ça va être dur pour lui. Mais il faudra qu’il y arrive. Pour lui... pour June..., dis-je en posant un regard tendre sur ma petite fille.
Stone soupire, puis finit par tendre les mains pour récupérer la boîte et la lettre.
— Je te le promets, me dit-il en me regardant droit dans les yeux.
Je sais que Stone est un homme de valeur qui tient toujours ses promesses, même si j’espère du plus profond de moi-même qu’il n’aura jamais à le faire et que cette lettre ira jaunir au fond d’un placard.
Je referme doucement la porte derrière Stone et le regarde s’éloigner jusqu’à ce que ses pas disparaissent dans le silence de la nuit. Pendant quelques secondes, je reste immobile, la main posée sur la poignée, comme si une partie de moi venait de s’en aller avec cette petite boîte que j’espère ne jamais revoir.
Lorsque je retourne dans le salon, June dort toujours profondément. Elle remue à peine lorsque je m’installe à ses côtés, avant de venir instinctivement se blottir un peu plus contre moi. Un sourire attendri étire mes lèvres tandis que je replace une mèche de cheveux derrière son oreille et dépose un tendre baiser sur son front. J’aimerais pouvoir arrêter le temps, figer cet instant où le monde semble encore paisible, où ma fille dort en sécurité dans notre maison, sans se douter une seule seconde de tout ce qui se joue autour d’elle.
Je ferme les yeux et inspire profondément, comme pour graver ce moment dans ma mémoire. Demain sera peut-être une journée semblable à toutes les autres. Shield rentrera à la maison avec son éternel sourire en coin, les garçons viendront envahir le salon en faisant plus de bruit que nécessaire et je rirai encore de leurs bêtises en les traitant de balourds.
Ou peut-être que demain bouleversera nos vies à jamais.
Dans notre monde, on apprend très vite que rien n’est acquis. Chaque étreinte peut être la dernière, chaque sourire peut devenir un souvenir, et chaque« à tout à l’heure »peut, sans que personne ne le sache, être le dernier.








