Ruksha, L’enfant de Gundabad

Summary

Née dans la douleur et le sang, au cœur des entrailles glaciales de Gundabad, Ruksha vint au monde au prix de la vie de sa mère. Dès son premier souffle, une évidence s’imposa : elle n’était pas comme les autres. Fille d’Azog, ni tout à fait humaine… ni véritablement orque, elle fut façonnée pour devenir une arme, élevée dans la violence et privée de toute forme d’amour. Un seul but lui fut donné. Traquer et tuer l’héritier d’Erebor. Toute son existence la mène à lui. Prédatrice implacable, elle chasse sans relâche, savourant la peur et la chute de ceux qui croisent sa route. Mais au cœur même de cette traque, quelque chose vacille. Une faille. Car en affrontant sa proie… ce n’est pas seulement le destin des nains qui est en jeu. C’est tout ce qu’elle a toujours été.

Genre
Fantasy
Author
Nekaria
Status
Ongoing
Chapters
15
Rating
n/a
Age Rating
16+

Prologue

18 novembre 2794 du Troisième Âge

Aux lisières de la Forêt Noire.


Autrefois, on l’appelait Vert Bois le Grand.

Une mer d’arbres s’étendait à perte de vue, ondulant sous le vent comme une houle silencieuse. La lumière du soleil filtrait en nappes dorées entre les feuilles, glissant le long des troncs et faisant scintiller les rivières claires qui serpentaient entre les racines anciennes. L’air y était léger, vivant, et chaque souffle semblait porter la promesse d’un monde intact.

Les Elfes y marchaient sans crainte, silencieux, presque invisibles, sous la protection de leur roi, Thranduil, souverain ancien des peuples sylvestres, dont le royaume s’étendait alors bien au-delà des ombres actuelles. Rien n’y était corrompu, rien n’y était brisé, et nul n’aurait pu imaginer ce que cette forêt deviendrait.

Puis l’ombre vint, s’étendant lentement depuis le sud, depuis Dol Guldur, comme une maladie silencieuse qui gagnait chaque racine, chaque branche, chaque souffle de vent.

Les couleurs se fanèrent peu à peu, la lumière se fit rare, étouffée sous un feuillage devenu trop dense, tandis que les troncs se tordaient, noircis, comme rongés de l’intérieur. L’air lui-même changea, devenant lourd, épais, presque étouffant, et respirer demandait un effort que nul n’aurait autrefois imaginé.

Des toiles apparurent entre les branches, d’abord fines et presque invisibles, puis épaisses, collantes, étouffant les clairières et capturant la lumière. Quelque chose bougeait désormais dans l’ombre, quelque chose d’ancien, de patient, qui n’aurait jamais dû exister.

Les Elfes reculèrent sans quitter la forêt, abandonnant peu à peu les profondeurs corrompues pour se replier vers le nord, où le royaume de Thranduil subsistait encore, caché, protégé, mais réduit. Le reste fut laissé à l’ombre grandissante.

Les hommes, eux, oublièrent l’ancien nom.

Ils l’appelèrent désormais, la Forêt Noire.

Des siècles passèrent, et rien ne guérit.

À ses lisières, pourtant, certains restaient encore, par nécessité ou par refus de fuir un monde qui les avait déjà oubliés.

Brumefen était de ceux-là.

Le village apparaissait à peine dans la brume, composé de quelques maisons de bois sombre penchées sous le poids des années, aux toits disjoints laissant passer le froid et l’humidité. Entre elles s’étendait une boue épaisse, marquée de traces anciennes que la pluie n’effaçait jamais vraiment, comme si même la terre refusait d’oublier. Rien ne brillait ici, et même la lumière semblait hésiter à s’attarder.

Le jour s’éteignit rapidement, comme toujours, laissant place à une obscurité précoce qui s’abattit sur le village. Les torches furent allumées une à une, projetant des halos tremblants sur les murs fatigués, tandis que les portes se fermaient et que les voix se faisaient basses, presque méfiantes.

Un silence lourd s’installa, inhabituel, oppressant, comme si le monde lui-même retenait son souffle.

Dans une maison, une femme vivait.

Jeune encore, peut-être vingt-cinq ans, elle n’avait jamais quitté le village. Ses cheveux clairs captaient la lumière vacillante des flammes, rappelant des champs dorés que cette terre ne pouvait plus offrir, et malgré la fatigue et la faim, son visage conservait une douceur fragile, presque irréelle dans ce monde en déclin.

Elle n’avait jamais connu autre chose.

Le premier cri déchira la nuit.

Puis un second.

Puis le bruit sourd d’une porte brisée.

Elle se figea, le souffle coupé, avant que les flammes ne surgissent, dévorant une maison en quelques instants et projetant dans la brume des ombres déformées par le feu.

Les Orques.

Ils surgirent sans hésitation, brisant les portes, renversant tout sur leur passage, leurs silhouettes violentes animées par une brutalité sans retenue. Les cris montèrent aussitôt, mêlés au fracas du bois et au rugissement des flammes, transformant le village en chaos.

Leur monde bascula.

Des corps tombèrent dans la boue, des mains se tendirent en vain, et des voix furent arrachées au silence dans un instant de terreur pure.

Elle courut sans réfléchir, guidée par l’instinct, fuyant sans même savoir où aller, jusqu’à ce que son élan s’arrête brutalement.

Devant elle se tenait une silhouette différente.

Plus grande.

Plus massive.

Immobile au milieu du chaos.

La lumière du feu révéla un visage dur, marqué, presque sculpté par la violence, où une peau pâle portait les traces profondes d’innombrables batailles. Son corps était couvert de cicatrices anciennes, gravées dans sa chair comme autant de souvenirs de guerre, et son regard, froid et calculateur, se posa sur elle avec une attention qui glaça le sang.

Azog.

Elle resta figée, incapable de bouger, tandis qu’il l’observait longuement, comme s’il évaluait quelque chose d’invisible, avant qu’un lent sourire ne vienne déformer ses traits, brutal, presque amusé.

Un simple geste suffit.

Et elle fut saisie.

Autour d’elle, d’autres femmes furent capturées de la même manière, certaines hurlant, d’autres se débattant, tandis que certaines restaient étrangement silencieuses, comme déjà vidées de toute volonté.

Brumefen brûlait, ses flammes montant dans la nuit noire, et personne ne viendrait.

La marche commença avant l’aube, sous un froid mordant qui s’insinuait jusque dans les os, tandis que le sol gelé blessait chaque pas et que la fatigue brisait lentement les corps les plus faibles. Celles qui tombaient ne se relevaient pas, abandonnées sans un regard, tandis que les autres continuaient, poussées en avant sans répit.

Dans l’ombre, les Wargs suivaient la troupe, leurs silhouettes mouvantes glissant entre les rochers, leurs grognements sourds résonnant dans la nuit et leurs yeux luisant d’une faim patiente, attendant leur part.

Les jours et les nuits finirent par se confondre, jusqu’à ce que les montagnes apparaissent enfin, sombres, immenses, écrasantes sous le ciel.

Les portes de Gundabad s’ouvrirent devant elles, vastes et menaçantes, semblables à une gueule prête à les engloutir, et bientôt la pierre referma le monde derrière elles.

L'air y était différent, plus froid encore, plus mort, chargé de cris qui ne s'éteignaient jamais vraiment, résonnant dans les couloirs avant de se perdre dans l'obscurité.

Partout, Gundabad respirait la brutalité.

Des grognements rauques s’élevaient dans les profondeurs, mêlés aux hurlements des orques et aux aboiements des Wargs qui erraient librement dans les galeries, leurs griffes claquant contre la pierre, leurs mâchoires claquant dans l’ombre comme des avertissements constants.

Des pas lourds résonnaient, des ordres claquaient dans une langue dure et tranchante, et parfois, au détour d’un couloir, un cri plus aigu, plus humain, surgissait avant d’être brutalement étouffé.

Puis, avec les jours, un autre son vint s’ajouter à cette cacophonie.

Le sien.

D’abord étouffé, presque retenu, comme si elle refusait encore de céder, puis plus brisé, plus déchirant, jusqu’à se fondre dans le reste, jusqu’à ne plus être distinguable des autres.

Peu à peu, ses propres cris semblèrent recouvrir ceux de Gundabad lui-même, avant de s’y perdre entièrement.

Elle ne parlait plus.

Ses mains tremblaient, et son regard, autrefois vivant, s'était vidé peu à peu, comme si quelque chose en elle s'était brisé au-delà de toute réparation.

Puis, avec le temps — ou ce qui en tenait lieu dans cet endroit — quelque chose changea.

Lentement.

Inévitablement.

Son corps ne lui appartenait plus entièrement, et elle le comprit sans qu’aucun mot ne soit nécessaire, dans un silence que personne ne venait jamais troubler.

Le temps passa.

Et dans l’obscurité, au cœur de la pierre, là où toute lumière avait disparu…

la vie s’imposa malgré tout.


2 décembre 2795 du Troisième Âge

Dans les profondeurs de Gundabad.


Le froid s’insinuait jusque dans la pierre, imprégnant l’air d’une humidité lourde qui rendait chaque respiration pénible, comme si les entrailles de la montagne rejetaient jusqu’à l’idée même de vie. Dans une cellule étroite, à peine éclairée par la lueur vacillante d’une torche lointaine, plusieurs femmes survivaient tant bien que mal, leurs corps affaiblis serrés les uns contre les autres dans un silence usé par la fatigue et la peur.

Lorsque les premières douleurs surgirent, elles comprirent immédiatement, et malgré l’épuisement qui pesait sur chacune d’elles, elles se rapprochèrent instinctivement de celle qui allait enfanter, guidées par un réflexe ancien qui persistait encore, fragile, au cœur de l’horreur. Très vite, les contractions devinrent trop proches, trop violentes, comme si le temps lui-même s’était accéléré, refusant de lui accorder le moindre répit et imposant une naissance qui ne devait pas encore avoir lieu.

L’enfant arrivait trop tôt, et pourtant rien, dans ce qui était en train de se produire, n’évoquait la fragilité d’une vie prématurée, car la douleur changea, devenant plus profonde et plus déchirante, comme si son corps cédait de l’intérieur, incapable de contenir ce qui cherchait à naître, jusqu’à transformer ses cris en un souffle brisé, irrégulier, perdu dans une lutte désespérée pour ne pas sombrer.

Très vite, celles qui l’entouraient comprirent que ce qu’elles voyaient dépassait tout ce qu’elles avaient connu, leurs gestes se ralentissant tandis que leurs regards se chargeaient d’une peur sourde et instinctive, alors même qu’aucune n’osait formuler ce qu’elles pressentaient.

Car ce qui émergeait n’avait rien d’un nouveau-né, l’enfant étant bien trop grande, son corps forçant le passage avec une violence insoutenable, étirant et déchirant ce qui n’était pas fait pour céder ainsi, jusqu’à ce que le sang apparaisse, d’abord discret puis incontrôlable, s’écoulant en une hémorragie que rien ne pouvait arrêter, tandis que la douleur atteignait un point où elle ne pouvait plus être exprimée autrement que par un cri unique, brisé, presque irréel.

Et pourtant, cela continua, implacable et inévitable, comme si cette naissance se moquait de la vie qu’elle détruisait, l’enfant poursuivant sa venue au monde avec une indifférence totale à la chair qu’elle déchirait, jusqu’à ce que, dans un dernier effort qui n’était déjà plus qu’un réflexe de survie, son corps cède entièrement.

Alors seulement, elle naquit, et le silence qui suivit ne ressemblait pas à un apaisement mais à une suspension lourde et irréelle, comme si même la pierre retenait son souffle… jusqu’à ce qu’un son le brise.

Un souffle, profond et anormalement assuré, suivi d’un cri qui n’avait rien de fragile ni d’hésitant, mais qui résonna contre la pierre avec une intensité troublante, arrachant aux orques eux-mêmes leur ricanement et les plongeant dans un silence instinctif, presque inquiet, comme si quelque chose en cet enfant échappait à leur compréhension.

Sous la lumière vacillante, son apparence se révéla peu à peu.

Ses cheveux, clairs malgré le sang et la naissance, rappelaient ceux de sa mère, d’un blond pâle presque irréel dans cette obscurité, tandis que sa peau, plus claire que celle d’un enfant humain sans atteindre la blancheur livide de son père, portait déjà cette teinte étrange, comme si deux natures s’y mêlaient sans jamais réellement s’accorder.

Et pourtant, ce n’était pas ce qui frappait en premier.

Car son corps n’avait rien de celui d’un nouveau-né.

Sa taille, déjà bien trop développée, évoquait celle d’un enfant de plusieurs mois, proche de six, peut-être neuf, comme si elle avait grandi en quelques instants avant même de naître, donnant à sa présence une densité troublante, presque dérangeante, qui rendait impossible toute confusion avec un nourrisson ordinaire.

Mais son regard…

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, il n’y avait rien d’un regard d’enfant, car la dureté qui s’y logeait, froide, fixe, presque consciente, appartenait à un autre.

À lui.

Pendant ce temps, le sang continuait de s’étendre sous elle, trop vite pour être contenu, emportant avec lui les dernières forces qui lui restaient, si bien que ses yeux, encore ouverts, finirent par trouver l’enfant dans un effort fragile, presque imperceptible.

Elle la regarda, et dans cet instant suspendu, elle comprit, non pas avec des mots mais avec une certitude brutale, que ce qu’elle voyait n’était pas simplement sa fille, car ce mélange impossible, cette présence déjà ancrée dans le monde, portaient en elles la preuve du prix qu’elle venait de payer.

Aucune tendresse ne traversa son regard, seulement une lucidité froide mêlée à un refus instinctif, tandis que son souffle devenait irrégulier, vacillant peu à peu avant de s’éteindre sans lutte, comme si son corps, vidé de tout, n’avait plus rien à retenir.

Le silence qui suivit ne dura pas.

Des pas lourds résonnèrent dans le couloir, accompagnés de grognements sourds et de rires étouffés, et bientôt, la porte s’ouvrit dans un grincement brutal, laissant apparaître plusieurs orques dont les regards se posèrent aussitôt sur l’enfant, avec une attention étrange, presque insistante, comme si elle était désormais la seule chose qui comptait dans la pièce.

Sans un mot, l’un d’eux s’avança, saisissant le corps sans vie de la mère par les pieds, et le tira sans ménagement à travers la pierre froide, laissant derrière lui une trace sombre qui s’effaçait à peine dans l’obscurité, tandis qu’aucun regard ne lui était accordé.

Au-dehors, les Wargs hurlaient déjà.

Leurs grognements montaient des profondeurs, impatients, affamés, et lorsque le corps disparut derrière la porte, il ne resta rien d’elle, sinon le souvenir fugace d’une existence brisée, aussitôt livrée à une fin que personne n’ignorait.

Dans la cellule, personne ne parla.

Mais la peur, elle, était bien présente.

La femme qui tenait l’enfant la serrait contre elle par instinct, sans vraiment comprendre pourquoi, jusqu’à ce que la réalité s’impose dans un détail qu’elle ne pouvait ignorer : la pression.

Ses doigts. Trop fermes. Trop assurés.

La petite main qui s’était refermée sur sa peau n’avait rien de la faiblesse d’un nouveau-né, et dans cette étreinte, il y avait déjà une force anormale, une poigne presque consciente, qui ne tremblait pas, qui ne cherchait pas, mais qui tenait.

Un frisson parcourut la femme.

Autour d’elle, les autres reculèrent légèrement, leurs regards fuyant l’enfant sans jamais vraiment s’en détacher, partagés entre l’instinct de protection et une crainte plus profonde, plus ancienne, qu’aucune ne pouvait nommer.

Et dans l’ombre, immobile, une silhouette observait toujours.

Azog.

Son regard, posé sur l’enfant, ne portait ni surprise ni compréhension véritable, mais une attention froide, nouvelle, comme s’il faisait face à quelque chose qu’il ne connaissait pas encore… et qu’il choisissait pourtant de ne pas ignorer.

L’enfant, elle, resta avec les femmes.

Et sans qu’aucun ordre ne soit prononcé, la décision était prise.

Elle vivrait.

Les années passèrent dans l’obscurité de la cellule, où les femmes la gardèrent sans jamais réellement l’accepter, la nourrissant et la maintenant en vie par nécessité plus que par volonté. Très vite, il devint évident qu’elle grandissait à un rythme anormal, son corps gagnant en force et en présence, son regard devenant plus fixe, plus attentif.

Elles l’évitèrent autant qu’elles le purent, et lorsqu’elles la regardaient, c’était avec crainte.

Elle ne reçut jamais de nom.

Elle n’était, pour elles, que l’enfant.

Pourtant, elle observait, apprenait, comprenant peu à peu le rejet qui l’entourait sans jamais chercher à s’y opposer, comme si cela faisait déjà partie d’elle.

Parfois, dans le couloir, une silhouette apparaissait.

Azog.

Elle savais qui il était, .. son père.

Il ne parlait pas, ne s’approchait pas, mais son regard se posait sur elle avec une régularité froide, presque méthodique, comme s’il suivait sa progression, attendant le moment opportun.

Puis un jour, il disparut.


2 décembre 2799 du Troisième Âge

Vallée d’Azanulbizar, devant la porte Est de Moria.


Le froid s’était abattu sur les Monts Brumeux, dur et mordant, comme si la montagne elle-même retenait son souffle, suspendue à ce qui allait suivre. Quatre années jour pour jour après une naissance passée inaperçue dans l’ombre, un autre cri s’éleva dans le monde, non plus celui d’un enfant venant au monde, mais celui d’une guerre prête à consumer tout ce qui se dresserait sur son passage.

Tout avait commencé devant les portes de Khazad-dûm, lorsque Thrór, dernier roi d’un peuple brisé par l’exil, était venu réclamer ce qui avait autrefois appartenu aux siens. Mais la cité creusée dans la roche des montagnes n’était plus un royaume nain, et dans l’ombre de ses portes se tenait Azog, maître des lieux, dont la cruauté ne connaissait ni limite ni retenue.

Ce jour-là, Thrór tomba, décapité et profané sous les yeux de son peuple, et dans le silence glacé qui suivit, quelque chose de plus vaste que sa seule vie sembla se briser, comme si l’équilibre fragile qui retenait encore la colère des Nains venait de céder, libérant une fureur que rien ne pourrait désormais contenir.

La guerre éclata alors sans retenue, et c’est dans la vallée d’Azanulbizar, au pied des grandes portes de la Moria, que les armées se rencontrèrent dans un fracas de métal, de cris et de pierre brisée. Très vite, la neige disparut sous la boue et le sang, et la vallée elle-même sembla se refermer sur les combattants, transformée en un champ de carnage où la survie ne dépendait plus que de la force et de la volonté.

Au cœur de cette bataille avançait un Nain.

Thorin.

Sa silhouette se distinguait dans la mêlée, plus élancée que celle de nombreux autres Nains sans rien perdre de leur solidité, et chacun de ses pas semblait porté par une détermination que ni le chaos ni la peur ne pouvaient ébranler. De longs cheveux noirs, épais et légèrement ondulés, retombaient jusqu’à ses épaules, parfois mêlés de fines tresses discrètes, encadrant un visage marqué par les années d’exil, où la fatigue et la dureté n’avaient fait que renforcer la noblesse de ses traits.

Sa barbe, plus courte que celle de la plupart des siens, était taillée avec soin, sombre et dense sans être envahissante, accentuant la netteté de sa mâchoire et la rigueur de son port, comme si même dans la guerre, il refusait d’abandonner ce qui faisait de lui un roi en devenir. Mais ce qui frappait avant tout, c’était son regard, d’un bleu acier perçant, qui traversait le tumulte du champ de bataille avec une intensité presque irréelle, concentré, habité par une colère ancienne qui ne se dispersait pas mais se condensait en une volonté froide, précise, dirigée vers un seul objectif.

Et cet objectif se tenait devant lui.

Azog.

Massif, ancré dans la boue et le sang, l’orque pâle observait l’héritier nain avec une assurance brutale, presque méprisante, comme s’il considérait déjà l’issue du combat comme acquise. Autour d’eux, la bataille continuait de faire rage, mais entre ces deux figures, tout semblait se resserrer, comme si le reste du monde s’effaçait peu à peu face à l’inévitable affrontement.

Le choc fut d’une violence immédiate, et très vite, l’avantage pencha du côté d’Azog, dont la puissance écrasante obligeait Thorin à reculer, à encaisser, à plier sous des coups toujours plus lourds, chaque impact résonnant jusque dans ses os tandis que la pression devenait insoutenable. Un coup plus violent que les autres fit céder son bouclier dans un fracas sec, le projetant au sol, le souffle coupé, exposé à la frappe finale.

Au-dessus de lui, Azog s’avançait déjà, certain de sa victoire.

Mais la colère ne meurt pas si facilement.

Dans un réflexe désespéré, la main de Thorin trouva une branche de chêne, épaisse et solide, qu’il leva pour intercepter l’attaque suivante, et le choc fit vibrer le bois sans le briser, offrant une résistance inattendue qui suffit à inverser l’instant. Dans ce bref équilibre, quelque chose se ralluma en lui, une volonté brute et indomptable, nourrie par la perte et la rage.

Dans le même mouvement, il pivota et frappa avec toute la force qui lui restait, et la lame trancha net la chair.

La main d’Azog tomba dans la boue.

Un hurlement déchira la vallée, chargé de douleur et de rage, et ce cri seul sembla suffire à faire vaciller le cours de la bataille, tant il résonna au-dessus du fracas des armes. Les orques, déstabilisés, se précipitèrent pour protéger leur chef, l’arrachant au combat alors que leurs lignes commençaient à céder sous la poussée des Nains, dont la détermination redoublait face à cette chute inattendue.

Peu à peu, les orques battirent en retraite, emportant Azog vers les profondeurs de Moria, où il survivrait à ses blessures, mais ne serait plus jamais le même.

La vallée retrouva lentement le silence, un silence lourd, écrasé par l’ampleur des pertes, où la victoire elle-même semblait vidée de toute gloire tant le prix payé était élevé.


Fin du Prologue


Les Nains avaient gagné, mais cette victoire portait en elle le poids de pertes trop lourdes pour être ignorées, et devant les portes closes de Moria, nul ne tenta de franchir à nouveau le seuil d’un royaume désormais perdu.

Guidés par Thorin, qui portait désormais sur ses épaules l’héritage brisé de son peuple, les survivants se retirèrent, quittant la vallée d’Azanulbizar pour reprendre la route de l’exil, laissant derrière eux les morts, le sang, et une guerre qui n’avait offert ni rédemption ni retour.

Mais dans les profondeurs de la montagne, tout n’était pas terminé.

Gravement blessé, mutilé, Azog avait été emporté loin du champ de bataille, et pendant de longues semaines, son nom ne subsista que dans les murmures, entre rumeurs de survie et promesses de vengeance. Trois mois s’écoulèrent, marqués par la douleur, la guérison et une colère froide qui ne fit que croître à mesure que sa chair se refermait.

Lorsqu’il reparut enfin, ce n’était plus le même être.

Là où se trouvait autrefois sa main ne subsistait plus qu’un membre transformé, remplacé par une prothèse brutale, une arme forgée pour tuer, prolongement direct de sa volonté et de sa haine, symbole vivant de ce qu’il avait perdu… et de ce qu’il comptait détruire en retour.

C’est ainsi qu’il revint à Gundabad.

Sans un mot, sans annonce, il traversa les couloirs sombres de la forteresse, suivi par les regards craintifs et silencieux des orques qui s’écartaient sur son passage, jusqu’à atteindre une cellule qu’il n’avait encore jamais ouverte.

À l’intérieur, l’enfant était là.

Plus grande qu’à sa naissance, déjà marquée par une croissance anormale, elle se tenait au milieu des femmes qui l’avaient élevée sans jamais l’accepter, et lorsque la porte s’ouvrit dans un grincement lourd, un silence pesant s’abattit sur la pièce.

Azog entra.

Son regard se posa sur elle, longuement, sans émotion apparente, comme s’il évaluait le résultat d’une attente silencieuse, et dans ce face-à-face muet, aucun des deux ne détourna les yeux.

L’enfant observa la silhouette massive, puis son regard glissa brièvement vers le membre mutilé, désormais remplacé par une arme, sans peur ni réelle curiosité, simplement avec cette attention froide qui la caractérisait déjà.

Alors, pour la première fois, il parla.

D’une voix basse, tranchante, il lui donna un nom.

Ruksha.

Comme s’il avait toujours existé.

Comme si elle avait toujours été destinée à le porter.

Un simple signe de tête suivit, bref, autoritaire, suffisant pour lui ordonner de sortir, et sans hésitation, sans un regard en arrière, l’enfant quitta la cellule pour le rejoindre.

Derrière elle, les femmes restèrent immobiles.

Elles ne la retinrent pas.

Les années passèrent.

Sous le regard de Azog, Ruksha ne fut jamais élevée comme une fille, mais façonnée comme une arme. Chaque geste, chaque mouvement, chaque souffle était dirigé vers un seul objectif : la rendre plus forte, plus rapide, plus implacable. Il lui apprit à se battre avant même qu’elle ne comprenne pleinement ce qu’était un combat, à tuer avant de connaître la valeur d’une vie, et à infliger la douleur comme une seconde nature.

Peu à peu, toute trace de compassion fut brisée, effacée, remplacée par une froide efficacité qui ne laissait place ni au doute ni à l’hésitation, jusqu’à ce que l’humanité elle-même devienne pour elle un concept lointain, presque étranger.

Elle devint ce qu’il avait voulu créer.

Une arme.

Et dans l’ombre des montagnes, nourrie par la haine et la vengeance, une cible lui fut désignée, répétée encore et encore, jusqu’à s’ancrer profondément en elle comme une vérité immuable.

Thorin, désormais surnommer Écu-de-Chêne.