Les braises sous la peau
Depuis qu’il était enfant, Zohran avait appris une chose essentielle : ne jamais se mettre en colère.
Ce n’était pas une règle imposée par ses parents, ni une leçon répétée au coin du feu. C’était une évidence. Une vérité silencieuse qui s’était imposée à lui avec le temps, comme une brûlure qu’on finit par reconnaître avant même qu’elle n’apparaisse.
Car chaque fois que la colère montait en lui… quelque chose d’anormal se produisait.
Au début, ce n’étaient que des détails.
Une chaleur étrange dans ses paumes. Un picotement désagréable le long de ses bras. Un souffle un peu trop chaud, comme si l’air lui-même refusait de rester froid dans ses poumons.
Puis, en grandissant, ces phénomènes avaient changé.
Ils s’étaient intensifiés.
Le métal ne se contentait plus d’être tiède sous ses doigts… il se déformait légèrement. Les objets qu’il tenait trop longtemps devenaient brûlants. Et les animaux… les animaux ne s’approchaient plus.
Même les chevaux les plus dociles reculaient lorsqu’il passait près d’eux. Les chiens grognaient sans raison apparente. Les oiseaux s’envolaient brusquement, comme si une ombre invisible les effrayait.
Au fil des années, Zohran avait appris à contenir tout cela.
À respirer lentement. À détourner les pensées sombres. À enterrer sa colère avant qu’elle ne prenne racine.
Parce qu’au fond de lui, il le savait.
Ce n’était pas normal.
Ce matin-là, l’air était frais, chargé de cette humidité propre aux villages entourés de forêt.
Une brume légère s’accrochait encore aux toits de bois et aux chemins de terre battue.
Zohran se tenait devant le puits, une corde rugueuse entre les mains.
Il tira lentement, contrôlant chacun de ses gestes. Toujours contrôler.
Ses doigts se crispèrent légèrement lorsque le seau heurta la pierre dans un bruit sec. Un simple accident. Rien de grave.
Mais il sentit immédiatement la chaleur monter.
Un frisson le traversa.
Il relâcha aussitôt la corde.
Trop tard.
Une fine fumée s’éleva brièvement de ses paumes.
Zohran ferma les yeux, inspira profondément, puis encore une fois, jusqu’à ce que la sensation s’apaise.
Quand il rouvrit les yeux, ses mains étaient redevenues normales. Juste un peu rouges.
Personne n’avait rien vu.
Heureusement.
Il passa une main dans ses cheveux noirs, épais, légèrement ondulés, qui lui arrivaient aux épaules. Comme toujours, une mèche rebelle retomba sur son œil gauche, dissimulant en partie la fine cicatrice qui le traversait.
Il ne se souvenait pas exactement comment il se l’était faite. Et à vrai dire, il n’avait jamais vraiment cherché à savoir.
Ses yeux, eux, attiraient souvent l’attention.
D’un doré étrange, presque irréel, ils semblaient capter la lumière plutôt que la refléter. Certains disaient qu’ils étaient beaux. D’autres évitaient de les regarder trop longtemps.
Zohran, lui, avait appris à baisser le regard.
C’était plus simple ainsi.
Grand, doté d’une carrure naturellement solide, il n’avait jamais eu besoin de s’entraîner pour développer sa force. Cela aussi, c’était… anormal.
Mais dans un village où les hommes travaillaient dur et parlaient peu, personne ne posait trop de questions tant qu’il faisait sa part.
Et Zohran faisait toujours sa part.
Depuis quelques jours, pourtant, quelque chose avait changé.
Une gêne persistante.
Dans son dos.
Au début, ce n’était qu’une simple démangeaison, agaçante mais supportable. Il avait tenté de l’ignorer, comme il ignorait tant d’autres choses.
Mais la sensation avait évolué.
Elle était devenue plus profonde. Plus insistante.
Par moments, une douleur sourde s’installait entre ses omoplates, comme une pression invisible qui cherchait à s’étendre sous sa peau.
Il avait essayé de se gratter, de frotter contre les montants des portes, même de se plonger dans l’eau froide de la rivière.
Rien n’y faisait.
La sensation revenait toujours.
Pire encore… elle semblait s’intensifier lorsqu’il perdait le contrôle de ses émotions.
« Zohran. »
La voix de son père le tira de ses pensées.
Il se retourna.
Son père se tenait à quelques pas, droit, imposant. Son regard était calme, mais attentif. Trop attentif.
Comme toujours.
« Tu es distrait. »
Zohran haussa légèrement les épaules.
« Rien d’important. »
Un mensonge simple. Facile.
Mais le regard de son père s’attarda un instant de trop sur ses mains.
Puis sur son dos.
Un silence passa entre eux. Court. Lourd.
« Fais attention, » dit-il finalement.
Toujours les mêmes mots.
Zohran acquiesça sans répondre.
Dans ce village, on racontait souvent des histoires.
Des histoires de chevaliers. De bêtes monstrueuses. De créatures ailées crachant le feu et réduisant des villages entiers en cendres.
Des dragons.
Des erreurs de la nature, disait-on. Des fléaux qu’il fallait éliminer.
Des hommes partaient parfois à leur chasse. Certains revenaient. D’autres non.
Zohran avait grandi avec ces récits.
Et sans savoir pourquoi… ils lui laissaient toujours un goût étrange.
Comme un souvenir qu’il n’arrivait pas à saisir.
Le vent se leva légèrement, faisant danser la mèche devant son œil.
Zohran porta inconsciemment la main à son dos, grimaçant légèrement.
La douleur revenait.
Plus vive cette fois.
Plus… pressante.
Comme si quelque chose, sous sa peau, cherchait à respirer.
Il serra les dents.
Pas maintenant.
Pas ici.
Il inspira profondément, une fois, puis deux.
La chaleur, cette fois, mit plus de temps à redescendre.
Beaucoup plus de temps.
Et pour la première fois…
Zohran eut peur.
Pas des autres.
Pas des histoires.
Mais de lui-même.