1 | Perte
Alexia
J’entrouvre un œil, la tête encore embrumée. Autour de moi, le décor est inconnu. Mon cœur s’emballe, cognant contre mes côtes alors que la panique monte. Une douleur fulgurante me lacère l’épaule ; je grimace, le corps perclus de souffrance.
Soudain, des bribes de souvenirs me reviennent par éclats violents : le restaurant, l’irruption de ces hommes en tenue paramilitaire, le fracas des verres qui volent en éclats, les coups de feu. Je revois la peur pure, ce moment où j’ai été projetée au sol avec violence, puis la douleur, et enfin le noir complet.
— Tu es enfin réveillée...
Je tourne lentement la tête. J’aperçois Capucine. Son regard trahit une profonde inquiétude, mais un léger sourire soulage ses traits en croisant le mien.
— Que s’est-il passé ? murmuré-je, encore égarée.
— Je vais tout t’expliquer, mais pour l’instant, repose-toi.
— Capucine...
Je déglutis avec peine, la gorge nouée. Un sanglot vient briser ma voix, trahissant la terreur qui reflue.
— Xavier ? Et Vince ?
Capucine s’assoit au bord du lit et caresse doucement mes cheveux. Elle pince les lèvres, détournant les yeux un court instant. Mes premières larmes commencent à rouler sur mes joues.
— Xavier va bien, me rassure-t-elle. Quelques égratignures, rien de grave.
Un poids immense s’envole, mais le silence qui suit est étouffant.
— Et Vince ? insisté-je.
Ses yeux se remplissent d’une compassion qui me transperce le cœur. Elle me serre la main, ses doigts tremblants contre les miens.
— Il t’a protégée. D’après Xavier, il s’est servi de son corps comme d’un bouclier pour te sauver.
Elle marque une pause, le souffle court.
— Il n’a pas survécu.
Le couperet tombe. Je m’effondre. Les sanglots m’étouffent. Vince... mon frère, mon repère, mon roc. La seule famille qu’il me restait vient de s’éteindre pour que je puisse vivre.
— C’était qui ? Qui a fait ça ?
Capucine secoue la tête, désemparée.
— Nous ne le savons pas encore. Sébastien a chargé ses hommes de mener l’enquête. Pour le moment, reste tranquille. La balle a traversé ton épaule, mais par chance, elle n’a touché aucun organe vital.
Je n’écoute plus. Les larmes coulent, ininterrompues. L’esprit refuse d’intégrer cette réalité : Vince ne peut pas être mort. C’est absurde. C’est impossible. Dans un sursaut de lucidité, je réalise soudain que la chambre est vide d’une autre présence.
— Où est Xavier ?
— Il est parti, m’annonce Capucine, devançant ma question.
— Comment ça, “parti” ?
— Il s’estime responsable de ce drame. Il nous a confié ta sécurité et... il t’a laissé une lettre.
Mon cœur finit de se briser. Malgré les tensions et les frictions de ces derniers temps, je n’aurais jamais imaginé qu’il m’abandonne ainsi, au milieu des décombres de ma vie.
— Ça va aller, tente de me rassurer Capucine en pressant ma main. J’ai engagé un garde du corps pour toi. Tant que nous ne saurons pas qui est derrière cette attaque, ta vie reste en jeu.
Je n’ai plus la force de discuter, ni même de comprendre ses mises en garde. Tout ce que je vois, c’est que les deux piliers de mon existence se sont effondrés : l’un est mort, l’autre a fui.
Prostrée dans mon lit, je ne cesse de pleurer. Chaque spasme qui secoue mon corps réveille la morsure de ma blessure, mais cette douleur physique n’est rien comparée au vide qui s’est installé en moi. Capucine est restée à mes côtés, silencieuse. Sa présence discrète m’est précieuse ; elle ne cherche pas à me consoler avec des mots inutiles.
Les souvenirs de la soirée défilent en boucle. Nous passions un bon moment tous les trois, une trêve rare après des semaines de tension. Vince et moi aidions Xavier à remonter la piste des commanditaires de l’assassinat de son père et de son frère. Cet amour que j’avais idéalisé plus jeune s’était peu à peu mué en un champ de bataille. Sa soif de vengeance pour un père qui l’avait pourtant abandonné me semblait incompréhensible. Vince, lui, jouait les médiateurs, tentant par tous les moyens de tempérer mes colères.
J’en étais venue à regretter d’avoir suivi Xavier aveuglément, d’avoir abandonné mes amis en leur laissant croire que nous étions passés dans le camp ennemi. Tout cela n’était qu’un mensonge pour couvrir notre enquête. Heureusement, Capucine et son mari Sébastien — mon ami d’enfance — avaient fini par comprendre nos motifs. Mais aujourd’hui, le prix à payer est insupportable. C’est moi qui avais insisté pour dîner à l’extérieur. Tout est de ma faute.
— Cesse de trop réfléchir, murmure mon amie. Dors un peu. Ton corps a besoin de force.
Ses paroles parviennent à peine à m’apaiser.
— Je voudrais voir mon frère...
Ma voix est éteinte. Mon cœur me fait si mal que j’ai l’impression d’étouffer sous le poids du chagrin. Capucine secoue doucement la tête, une lueur de tristesse dans le regard.
— Il ne vaut mieux pas. Avec Sébastien, nous avons décidé de ne pas accéder à ta requête. Tu dois garder une image intacte de ton frère. C’est important. La cérémonie est prévue dans deux jours. Tu dois être sur pied, c’est ce qu’il aurait voulu.
Un doute s’insinue dans mon esprit malgré l’épuisement.
— Qu’est-ce que tu me caches ?
— Je ne te cache rien, me promet-elle.
Je peine à la croire, mais je n’ai plus la force de lutter. Pour aujourd’hui, je me mure dans le silence.
Mes yeux papillonnent, ma vue se brouille légèrement. Je remarque que Capucine a manipulé ma perfusion ; un engourdissement cotonneux commence déjà à envahir mes membres. Elle me sourit avec tendresse, reprenant ses caresses apaisantes dans mes cheveux. Cette douceur, bien qu’artificielle, calme enfin les battements erratiques de mon cœur. Mes paupières se ferment lentement, me laissant glisser vers un sommeil que j’aimerais réparateur, loin de la réalité brutale qui m’attend à mon réveil.